« Le rock d’aujourd’hui est dépressif »

Texte : Ann Donahue

Linkin Park révèle The Hunting Party, un 6e album fidèle à la puissance des débuts. Comment les Californiens sont-ils parvenus à se maintenir au sommet de leur genre durant quinze ans ? En restant constants dans leur positionnement musical hybride, mais aussi en s’impliquant, avec autodérision, dans des innovations technologiques.

En 2000, Linkin Park sortait Hybrid Theory, son premier album. À une époque où certains groupes vendaient encore des cassettes, et où MP3 rimait (encore un peu) avec Napster. Nombreuses sont les formations qui n’ont pas survécu à la tourmente qu’a subie l’industrie du disque les années suivantes. Au contraire de ces Californiens, plus populaires que jamais. The Hunting Party, leur sixième LP, sera très certainement n° 1 des charts US, imposant partout sur le territoire une certaine dureté, qui nous rappelle les débuts du groupe. The Red Bulletin a rencontré à Hollywood deux des membres du sextet nu metal : Mike Shinoda – l’un des deux chanteurs du band avec Chester Bennington – et le bassiste Dave Farrell, pour évoquer ce nouvel ouvrage, et les nouvelles technologies aujourd’hui indispensables à l’éclosion des artistes ou à la pérennité de ceux installés.

The Red Bulletin : Votre nouvel album est plus dur et incisif que la plupart des disques rock qui sortent en ce moment. Pourquoi une telle fureur ?
Mike Shinoda
 : Il n’y a pas longtemps, on est tombés sur Internet sur un article au titre plutôt cool : Le rock d’aujourd’hui est merdique et dépressif. L’auteur comparait la musique de l’époque de Nirvana à celle d’aujourd’hui. Il disait notamment : 
« Mumford and Sons, c’est censé être 
du rock ? Sérieusement ? » Des « chiffes molles », voilà comment il qualifiait 
les groupes d’aujourd’hui.

Vous partagez ce point de vue ?
MS 
: J’ai trouvé ça très pertinent. Aujourd’hui, ça manque de groupes durs, qui envoient. C’est ce vide que nous avons voulu combler avec notre nouvel album. On a puisé notre inspiration chez nos idoles de jeunesse : Refused, Helmet et At the Drive-In. Quand on écoute les premiers albums de ces groupes, on ressent cette spontanéité, ce côté brut qui manque au rock actuel.

Vous allez partir en tournée avec Thirty Seconds To Mars et AFI. Le live est vraiment le meilleur contexte pour apprécier le rock dur qui vous caractérise. 
Dave Farrell 
: Carrément ! À chaque fois qu’on écrivait et travaillait une nouvelle chanson, on se demandait : « Est-ce que ça va déchirer sur scène ? Est-ce qu’on va s’éclater en la jouant en concert ? »
MS : Pour la tournée de cet été, on s’est fixé des objectifs ambitieux, et on a imaginé un tout nouveau show.

Avec rayons laser et effets pyrotechniques ? 
MS 
: Non, pas ça (rires). Ce ne sera pas un spectacle sons et lumières snobinard. On a plutôt repensé la manière dont s’articulent nos concerts.

C’est-à-dire ?
MS
 : Quand on partait en tournée avec notre premier album, on devait jouer toutes les chansons qu’on avait en stock, pour tenir tout un concert. Après notre deuxième album, on a pu faire une sélection. Mais, au troisième album, ça a commencé à devenir compliqué. Il y avait déjà tant de titres et de hits que nos fans voulaient absolument entendre que c’est devenu de plus en plus difficile d’en enlever certains.

Quel groupe s’en plaindrait ?
MS
 : Certes, mais il n’empêche que c’est sacrément ennuyeux de jouer toujours les mêmes chansons, et dans le même 
ordre. C’est pour cela que nous voulions trouver pour cette nouvelle tournée un autre moyen de faire plaisir à nos fans 
et de faire en sorte que les concerts 
soient toujours aussi excitants pour 
nous. On a donc préparé une setlist flexible, chaque concert sera différent. 
Et on mêlera les chansons du nouvel album aux hits, mais d’une façon différente à chaque concert.

Classique

À 19 ans, Mike Shinoda (à droite) fonde Linkin Park avec deux amis d’école. Aujourd’hui, le groupe a vendu 60 millions d’albums et a remporté deux Grammy Awards.

© Getty Images

« Aux débuts 
du groupe, on demandait leurs adresses aux gens qui venaient nous écouter, pour les tenir au courant de notre actualité… par courrier ! »
Mike Shinoda

Votre premier album est aussi sorti 
en cassette en 2000. Ça en dit pas 
mal sur votre longévité…
MS
 : Aujourd’hui encore, nos albums s’écoutent sur cassette, en Asie surtout. Les Asiatiques sont à fond sur les cassettes.
DF : Exactement, comme les camionneurs de Nashville.
MS : Quand le groupe a démarré, on demandait leurs adresses aux gens qui venaient nous écouter, pour les tenir au courant de notre actualité… par courrier ! À cette époque, pas grand monde avait une adresse électronique.

Ou un portable.
MS
 : Oui ! Quand on voulait passer un coup de fil en tournée, par exemple pour appeler le club de la prochaine ville, le conducteur du bus devait chercher une cabine téléphonique. Un truc de dingue !

Aujourd’hui, votre nouvel album est lancé en partenariat avec l’appli de reconnaissance musicale Shazam.
MS
 : Quand tu cherches une de nos chansons sur Shazam, tu obtiens le résultat 
et un lien pour accéder à notre nouveau single. Tu peux le pré-écouter en exclusivité sur cette appli. Aussi, au lieu de sortir une vidéo pour notre titre Guilty All the Same, on a bossé avec le projet Spark, de Microsoft. Ils disposent de cette nouvelle communauté « technologique » qui permet au public de créer et remixer ses propres jeux de façon « sociale ».

Chester Bennington, Dave Farrell, Brad Delson, Joe Hahn, Rob Bourdon, Mike Shinoda (de gauche à droite).

Vous composez des titres pour des jeux vidéo et vous développez des logiciels de musique. Est-ce grâce à votre goût pour la technologie que votre groupe a survécu à la révolution numérique ?
MS
 : C’est possible. La technologie a toujours été un moteur important du groupe. Non pas parce qu’on avait l’impression de devoir être en accord avec notre époque. Ça nous a tout simplement toujours intéressés. Déjà, quand on était gamins, on adorait les jeux vidéo sur la console Amiga. Et aujourd’hui, je suis tout le temps en train de tester de nouvelles applis sur mon smartphone.

Une recommandation ?
MS
 : FaceTune, une appli qui permet d’enlever les rides sur les photos. Les 
gens l’utilisent pour se rendre plus beaux. Moi, je fais l’inverse, je défigure les gens que je prends en photo. D’abord, je modifie une photo avec l’appli ZombieBooth pour que le visage ait l’air à moitié mort, et après j’utilise FaceTune pour lisser le visage. Le résultat est super bizarre, comme un zombie qui se serait maquillé pour passer à la télé. Ça m’éclate, ce genre de trucs.
DF : La technologie me passionne, non pas parce qu’on peut changer le monde grâce à elle, mais parce qu’elle permet de tuer le temps et de se marrer avec ses potes.

Avec 62 millions de fans sur Facebook, on vous imaginait plutôt occupés sur les réseaux sociaux du groupe… 
DF
: Il faut faire la part des choses. C’est sûr qu’aujourd’hui, Facebook est extrêmement important pour les artistes. Sur la page de notre groupe, on se donne du mal pour chouchouter nos fans. On leur propose des jeux en ligne, on poste des vidéos de nos enregistrements en studio. On fait en sorte qu’ils puissent participer autant que possible à ce qui se passe dans le groupe. Mais, à côté de cela, j’ai aussi mon profil perso, sur lequel je cultive mon propre sens de l’humour. Et ça n’a pas forcément de rapport avec le groupe.

C’est-à-dire ?
DF
 : Par exemple, tu prends mon compte Instagram. Ça ne m’intéresse pas de montrer aux gens à quel point la vie de rock star peut être géniale. Je préfère poster des photos des trucs les plus moches que je peux trouver. Non pas que je sois un détraqué, c’est plus une expérience sociologique. Les gens continueront-ils à me suivre si je ne poste que des photos de mes poubelles ?

Il semblerait que tu disposes encore de 31 000 followers sur Instagram.
DF 
: Sans déconner ? Alors, il faut que 
je me radicalise encore plus (rires).

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07 2014 The Red Bulletin France

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