Pharrell Williams

Pharrell prédit l’avenir

Entretien : Andreas Tzortzis
Photos : Finlay MacKay

Un touche-à-tout comme lui puise son inspiration un peu partout, et sait apprécier les talents à leur juste valeur.  The Red Bulletin a posé quelques questions à PHARRELL WILLIAMS à l’occasion
 de la sortie de son nouvel album intitulé GIRL.

L’homme au chapeau est aussi cool qu’on l’imaginait. D’une voix très douce, il évoque aussi bien les affres de la notoriété ou l’absurdité de concevoir la musique comme un moyen de devenir célèbre. Pharrell Williams a passé 23 années à ciseler ce son si particulier qui électrise aujourd’hui les soirées du monde entier. À 40 ans, il traverse le temps avec bonhomie et talent. Ses interprétations de Get Lucky (en collaboration avec Daft Punk) et Blurred Lines, deux tubes planétaires, lui ont rapporté quatre Grammy Awards, dont celui de producteur de l’année. Son deuxième après 2004. Composée pour le film Moi, moche et méchant 2, sa chanson Happy est nommée aux Oscars. Son clip long de 24 heures, à voir sur 24hoursofhappy.com, et tourné à Los Angeles met en lumière 300 anonymes et guests qui se dandinent sur le groove entraînant de la chanson.

Et puis, il y a ce chapeau improbable porté lors de la cérémonie des Grammy Awards. La dernière apparition d’un tel couvre-chef remonte aux années fastes du crew hip-hop The World’s Famous Supreme Team, sur la tête de Malcom McLaren, l’ex-manitou des Sex Pistols venu au featuring. Dessiné par Vivienne Westwood, sa compagne, McLaren le portait dans Buffalo Gals, une vidéo datant de 1982. Le couple en avait fait un must-have de sa boutique de fringues à Londres. Pharrell Williams se défend de planifier toute mise en place d’une stratégie de buzz et de hits. Il en va ainsi de Girl, son dernier album et premier projet solo depuis In My Mind en 2005. 

THE RED BULLETIN : Que remarquez-vous en tout premier chez le visiteur qui entre dans votre studio? 
PHARRELL WILLIAMS : Trois choses. La première, c’est sa manière de marcher, qui révèle ce que cette personne est venue faire ici.

Pharrell Williams

« Mon travail consiste simplement à écouter, à tenter de créer et de canaliser les énergies, en prenant ce qui vient de l’extérieur. »

Ensuite, j’essaie de percevoir son énergie. Je sais très vite si la personne a pris le taxi pour venir discuter à la cool, me hurler dessus ou si elle est obsédée par un truc à me dire. Et, troisièmement, le son et l’intonation de sa voix. J’essaie toujours de percevoir s’il y a une bonne juxtaposition entre ces trois éléments. Ce qui est magique, c’est d’être capable de les marier. C’est comme si on te disait qu’on n’associe jamais le chocolat et le beurre de cacahuètes et que, toi, tu répondes : « Mais si, ça s’appelle des Reese’s Cup (une marque de gâteaux aux États-Unis, ndlr) ! » C’est ça, la magie, c’est ça qui m’intéresse : fondre et mélanger des saveurs d’univers différents.

Vous avez toujours connu le succès. Ne redoutez-vous pas peur que le public boude un jour vos chansons ?
Oui, si je réfléchissais uniquement en termes de succès et de célébrité.

Ne craignez-vous même pas de perdre cette dynamique qui accompagne votre carrière ? 
Si ce qui compte, c’est d’être en tête des charts, alors je dois changer de voie. L’industrie de la musique repose sur le fait de faire passer une émotion, et ça, ça n’est pas quantifiable. Quand un titre marche, il faut seulement s’en réjouir. Je ne crée pas une chanson pour être célèbre, c’est un paramètre impossible à maîtriser. Je fais de la musique parce qu’elle peut dire quelque chose aux gens.

Le succès se laisse donc apprécier de diverses manières…
Oui, on peut considérer que le succès signifie aussi que les gens ont adopté puis partagé une chanson ou un album avec des amis qui l’ont cherché à leur tour et téléchargé. Et qu’ils l’ont fait en grand nombre. C’est aussi ça, le succès. Plus jeune, j’envisageais les choses différemment car je voyais des gens qui évaluaient leur bonheur uniquement à l’aune de leur succès. Il y a une sacrée différence entre apprécier d’être reconnu pour son travail et être accro au succès. Si l’on est accro au succès, on est perdu.

Comment avez-vous réussi à vous prémunir du phénomène ? 
J’ai réalisé que ce qui m’apporte vraiment quelque chose, c’est ma curiosité à trouver des sons et des rythmes nouveaux. C’est comme ça que je me récompense, je ne peux rien contrôler d’autre. Quand vous me voyez en train de joindre les mains pour dire merci à tout le monde, c’est que j’ai réussi ce que je voulais faire. Ça demande tellement d’efforts de la part de tous. Chacun a un rôle dans le travail, à sa juste place. Moi, je suis heureux d’être là où je suis. Un élément d’un ensemble.

Mais vous êtes bien celui qui fait le trait d’union entre tous, non ?
Je suis un élément, juste une pièce du projet. Si vous vous prenez pour celui qui met tout en place, qui fait le lien, vous vous prenez aussitôt pour quelqu’un de puissant. C’est comme dans une fourmilière ou une ruche, chacun a sa part de travail. Mon travail consiste simplement à écouter, à tenter de créer et de canaliser les énergies, en prenant ce qui vient de l’extérieur. Du coup, je suis content quand des chansons deviennent ce qu’elles sont, parce que ce n’est pas seulement de mon fait.

Certains producteurs sont persuadés de savoir créer des hits sur commande. Vous aussi ? 
Non. La musique ce n’est pas une loterie où vous -espérez que votre numéro va toucher le gros lot par hasard. On n’est pas tous pareils sur la ligne de départ. Raisonner comme ça, c’est une autre façon de concevoir ce métier. Je ne suis pas fait pour ça. Il y a tellement de gens qui aiment tant de choses si différentes. On a besoin que les choses nous ressemblent, non ? Vous imaginez un monde où il y aurait de l’uniformité partout ? C’est drôle en fait, la musique est peut-être le seul univers dans lequel certains vivent encore avec l’illusion qu’il existerait une recette magique pour réussir à coup sûr. Il suffirait de l’appliquer. Un peu simple. 

« J’ai construit ma carrière 
sur l’amour de la musique et j’ai parfois été intoxiqué par des événements calculés, et j’ai eu la bêtise de croire que le résultat final venait de moi »
Pharrell Williams

C’est valable aussi pour le cinéma à Hollywood.
Oui, mais il existe des festivals qui mettent en valeur les films indépendants. Hélas, la musique indé n’est pas récompensée avec la même médiatisation. Les films ont l’avantage de vous parler par l’image et le son tandis que la musique n’offre que le son. L’industrie de la musique a connu une crise terrible car elle a continué à croire que le son restait le plus important. Or, le modèle est en train de changer. Tout le monde commence à comprendre que les plus jeunes veulent un support visuel. C’est pour ça que YouTube a une audience supérieure à n’importe quelle station de radio. 

Avez-vous toujours pensé au visuel ? 
Oui, comme la plupart des musiciens. 

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04 2014 The Red Bulletin France

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