Plus Belle la vie

Texte : Alex Lisetz Photos : Jim Krantz

L’art du déplacement et du franchissement a été pensé et inventé par le français David Belle, 41 ans. Une philosophie de vie et un sport qui peuvent se pratiquer n’importe où. Révélé par le cinéma, Belle est ambitieux : il veut faire connaître le parkour au monde entier.

Si vous invitez David Belle à un barbecue sur la terrasse de votre immeuble, vous déclencherez chez lui toute une série de réflexes. Ses sens feront abstraction de l’odeur des grillades, des conversations entre les convives et du décolleté de la voisine. À la place, son cerveau évaluera les distances qu’il y a entre la colonne du bâtiment, l’échafaudage et le trottoir.

Pendant que vous préparerez la sauce rémoulade, lui déterminera l’issue de secours par laquelle il évacuera les invités si le barbecue venait à provoquer un incendie. David Belle prévoira aussi un scénario de sauvetage express si l’enfant de 3 ans de l’appartement voisin niché au 6e étage se penche un poil trop en avant à la fenêtre.

Si David Belle pense ainsi, c’est parce qu’il est l’inventeur du parkour. C’est à ce natif de Fécamp que l’on doit de voir aujourd’hui de plus en plus en ville des jeunes en baskets et jogging qui s’exercent à sauter par-dessus des balustrades ou des murs. Le parkour est l’art du déplacement (ADD), la science du franchissement en milieu urbain. Son but : se déplacer à pied et sans aide, d’un point A vers un point B en empruntant le chemin le plus rapide, le plus efficace et le plus souple possible.

Le parkour est aussi une parabole. Franchir les obstacles, relever des défis et apprivoiser ses peurs font de cette discipline une école de vie dont le côté sportif n’est que l’aspect visible. David Belle : « Tout ce que je suis aujourd’hui, je le dois au parkour. »

Dangereux ? Pas si on sait ce qu’on fait

« Le parkour n’est pas périlleux, assure le porte-parole de l’équipe de David Belle, car un traceur sait exactement de quoi il est capable. »

Stars de cinéma

Lisses, commune de 7 000 habitants dans la banlieue sud-est parisienne, près d’Évry, est la capitale mondiale du parkour. Ici, David Belle, qui s’y installe dans les années 80, est chez lui. Avec son équipe Yamakasi – un mot congolais signifiant « hommes forts » – il lance au début des années 90 un mouvement de subculture basé sur une poignée de -figures dont l’ampleur va rapidement dépasser les limites de l’Essonne.

Son succès doit beaucoup à l’intérêt que le cinéma porte au phénomène. En 2001, une partie des membres fondateurs est à l’affiche de Yamakasi - Les Samourais Des Temps Modernes, un film d’action produit par Luc Besson. Du jour au lendemain, les inconnus se font un nom. Sébastien Foucan et David Belle, membres fondateurs, ont quitté les Yamakasi un peu plus tôt pour mener de leur côté une carrière sur grand écran. Le premier crée le free-running, une version plus acrobatique du parkour, et apparaît en 2006 dans Casino Royale. Le second tourne en 2004 dans Banlieue 13 écrit et produit par Luc Besson, dans Les Rivières Pourpres 2, et il réalise des cascades dans Le Transporteur. 

En parallèle, Belle développe sa vision du parkour. À des disciples toujours plus nombreux, il enseigne que le déplacement, tout en maîtrise et efficacité, ne saurait être une fin en soi. Car le parkour doit aller plus loin : être fort pour être utile et répondre présent dès qu’un besoin d’assistance se manifeste. David Belle est une idole pour la relève des « traceurs », nom donné aux pratiquants du parkour. Ils sont des millions sur YouTube à admirer sa façon d’escalader les murs et ses sauts de 6 à 7 mètres entre deux immeubles de 40 mètres de haut. Mais Belle ne cherche ni la gloire, ni la reconnaissance. Il veut révéler sa discipline au monde entier. « Le potentiel du parkour est trop peu exploité, dit-il convaincu. Il est accessible à tous, peut se pratiquer n’importe où et ne nécessite aucun équipement. »

 

 

 

Au nom du père

Après 1997, date fondatrice des Yamakasi, 2014 pourrait être l’année la plus importante de l’histoire du parkour. Belle entend créer une fondation pour mettre en réseau les pratiquants et assurer la relève en soutenant les talents. Avec son acolyte Yamakasi Charles Perrière, il publie Le Parkour : des origines à la pratique, un livre qui retrace l’histoire de leur art.

Il prévoit aussi d’exporter le parkour au-delà des frontières européennes. Il se tourne vers l’Est, direction la Chine où il compte vivre les prochains mois pour créer avec des partenaires locaux des zones d’entraînement et organiser des stages pour les nouveaux traceurs. « Le futur du parkour se trouve en Chine et en Russie, annonce-t-il. Là-bas, les gens grandissent dans une société où l’on exige beaucoup de discipline et de travail, mais où ils aspirent aussi à la liberté et à l’épanouissement personnel. Le parkour répond à ces deux aspirations. »

David Belle sait de quoi il parle. Fils d’un ancien combattant de la guerre d’Indochine, on lui a inculqué une éducation où le développement personnel est aussi important que la discipline. Il voue une grande admiration à son père Raymond décédé en 1999. « Il me disait : “Tu es libre de faire ce que tu veux du moment où tu le fais dans les règles de l’art.”» Le fiston savait exactement ce qu’il voulait : emprunter cette idée paternelle et l’enrichir.

Raymond Belle s’appuyait sur les théories de Georges Hébert, un officier de la marine française, dans son livre Méthode Naturelle. Il y théorise une discipline d’entraînement destinée à l’armée française pour développer une technique d’attaque et de repli en milieu naturel. Raymond Belle s’est même fait un nom avec sa méthode d’entraînement par franchissement d’obstacles en zone de combat : le parcours

Galère de la peur

Aujourd’hui, Belle est lui-même une figure paternelle pour tous les jeunes de l’équipe Parkour Origine, avec lesquels il s’entraîne deux à huit heures au quotidien, et pour les centaines de traceurs qui viennent chaque année le voir à l’œuvre à Lisses. Un boom qui ne semble pas inquiéter les riverains, et pour cause, le parkour compte le respect parmi ses valeurs. Lorsqu’un traceur s’entraîne dans un espace urbain, il doit le laisser tel qu’il l’a trouvé. Si un obstacle est abîmé, les traceurs assurent eux-mêmes la remise en état.

Là où vit David Belle, les escaliers extérieurs, les balustrades et les murets environnants sont un endroit idéal pour pratiquer les mouvements de base. Comme les passements et le franchissement d’obstacles. Mais aussi les sauts de précision ou le tic-tac, un passage d’obstacle consistant à prendre appui sur un mur latéral. « Le plus important, c’est d’y aller progressivement », explique Charles Perrière, 39 ans. À Paris, ce dernier dirige Culture Parkour, une école où il inculque aux jeunes le courage pour accomplir des sauts difficiles. « Il faut travailler avec ses craintes, précise-t-il. Quand on se connaît mal, on reste esclave de sa peur. Mais si on l’utilise pour se prémunir du danger, elle devient une alliée. »

Perrière fait une démonstration du mouvement roi, le saut de fond : un saut en contrebas effectué d’une hauteur importante. Dans un premier temps, il visualise toutes les étapes du saut dans sa tête. « Plus l’expérience est grande, plus la visualisation devient détaillée. » Puis, il effectue son saut tout en maîtrise : « Il faut sauter, et non se laisser tomber. » Il s’étire tout en gardant un œil sur le sol, atterrit sur les jambes légèrement fléchies et amortit l’impact avec tout son corps. « Si l’espace le permet, on peut terminer par une roulade. Celle-ci devient obligatoire au-delà de 1,70 m de hauteur. »

Une technique qui permet à David Belle d’effectuer des sauts jusqu’à 8 mètres de hauteur. Les bases, que tout pratiquant de parkour doit intégrer jusqu’à devenir des automatismes, n’ont rien de spectaculaires. « L’enseignement commence par des exercices d’équilibre, détaille le Normand. Une fois que vous tenez en équilibre, le reste devient plus facile. » Un autre parallèle entre le parkour et la vie.

Timidité soignée

David Belle use de la métaphore lorsqu’il évoque sa discipline. Du genre, « l’esprit d’un traceur est un cavalier, et son corps sa monture ». Ou « un traceur est comme un samouraï, serein à l’extérieur mais intérieurement toujours prêt à agir». Voire « un traceur est comme un pianiste, il exécute sans réfléchir une succession de notes ».

S’il arrive si bien à transmettre la dynamique contenue dans les préceptes inspirants et encourageants du parkour, c’est parce que lui-même en est l’élève  le plus inspiré. David Belle : « J’étais un enfant timide, méfiant et solitaire, aux épaules de boxeur et à la souplesse de panthère. Et j’étais impatient. J’abandonnais dès que je ne réussissais d’emblée. »

Le parkour lui a permis d’apprendre à se connaître. Chaque mouvement renforçait sa confiance. S’entraîner avec d’autres traceurs l’a guéri de son insociabilité. Et l’endurance acquise grâce aux inlassables répétitions d’exercices lui a inculqué la patience. « Mais si ce n’est pas encore tout à fait ça », lance-t-il, rigolard.

 

Une année de défis

L’été dernier, David Belle s’est lancé un ultime défi. Il a fait l’impasse sur l’entraînement durant tout l’hiver, pris dix kilos et était mécontent de la tournure que prenait sa vie. Un coup de téléphone vient le sortir de sa torpeur. À l’autre bout du fil, Luc Besson. « David, dit le réalisateur-producteur, tu te souviens du projet de film dont on a parlé il y a quelques années ? » Belle demande : « Tu veux dire le remake américain de Banlieue 13 ? » « Oui », confirme Besson ponctuant sa réponse d’un silence pour amorcer son effet d’annonce. « Le tournage commence dans deux mois. » 

Brick Mansions s’annonce comme le film de parkour le plus vu de l’histoire. David Belle s’y bat aux côtés de l’une des stars de la saga Fast & Furious, l’Américain Paul Walker, récemment décédé dans un accident de voiture, contre un chef de gang incarné par le rappeur RZA. « J’ai fait 4 heures d’anglais par jour et 3 heures de répétition des cascades avec Walker », raconte Belle qui signe aussi la chorégraphie des combats et des scènes de poursuites. Dès le plan d’ouverture, il exécute un saut en passant à travers deux fenêtres fermées. Dans une autre course-poursuite, il enchaîne saut de fond et saut de détente et bondit à plus de quatre mètres de hauteur par-dessus un fossé de sept mètres. Une avalanche de cascades. « Ma peur, conclut-il, m’indique avec précision jusqu’où je peux aller. » Toujours plus loin.

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05/2014 The Red Bulletin France

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