Rafa Ortiz, du bonheur en cascades

Texte : ARMANDO AGUILAR Photos : ALFREDO MARTÍNEZ FERNÁNDEZ

Le Mexicain Rafael Ortiz est un inlassable chercheur en adrénaline. 
À 26 ans, ce kayakiste hardi sillonne l’État du Chiapas, à l’extrême sud du Mexique, en quête d’élévation. Cette fois, il a rencontré des Indiens ancêtres des Mayas et une chute d’eau secrète.

Meilleur kayakiste extrême d’Amérique du Sud, Rafael Ortiz explique qu’au « Chiapas, il faut être très déterminé pour aller là tu veux », lorsqu’il apprend que la route menant directement à Ocosingo puis vers les chutes d’Agua Azul est bloquée par des manifestants résolus à faire baisser le prix des transports publics. « Le Chiapas est un endroit incontrôlable, tant économiquement et socialement que culturellement. C’est sûrement ça qui fait toute sa magie. » Le récit de son expédition est une invitation au voyage. La route vers les célèbres cascades coupée, le but de leur voyage s’envole.

Rafael et son équipe décident de quitter San Cristóbal de las Casas où ils ont débarqué, en contournant la réserve de Montes Azules pour rallier la localité de Tumbalá où se trouvent ces chutes d’eau. Une destination prisée pour le kayak extrême. Mais le trajet est long, plus de dix heures. Ils choisissent de faire étape à Lacanjá, un village situé en plein cœur de la jungle lacandone qui conserve ses racines millénaires. C’est là que vivent les Hach Winik, les « Vrais Hommes » en maya, comme se nomment eux-mêmes les Lacandons, descendants des Mayas. 
 

Rafael Ortiz est co-recordman de la plus haute cascade descendue en kayak. 57 mètres, comme l’Américain Tyler Bradt dans les chutes de Palouse, non loin de Seattle. L’aventure au Chiapas a apporté au Mexicain bien plus que de l’adrénaline : « Je suis revenu de ce voyage avec le sourire, une énergie formidable et l’esprit enrichi. »

Ces autochtones sont habitués à croiser des touristes égarés ou attirés par leur territoire mystique. Lorsque la camionnette et son lot de kayaks arrimés sur le toit arrivent dans la petite localité, Mario Chambor, 32 ans, s’approche en souriant pour saluer les visiteurs. Des enfants s’attroupent avec enthousiasme auprès des nouveaux venus. Rafael Ortiz : « Les deux amis kayakistes qui m’accompagnaient pour cette expédition et moi-même portions des combinaisons colorées visibles de loin. » Les gamins découvrent le trio bariolé avec la même surprise que s’ils avaient vu débarquer des astronautes devant leur école. Un mélange d’étonnement et de crainte qui les pousse aussi à vouloir toucher les visiteurs du doigt pour voir s’ils existent vraiment. « Cette rencontre avec les plus jeunes a été géniale. Après avoir osé s’approcher, ils voulaient mettre nos casques, grimper dans la camionnette pour toucher les kayaks. Ils étaient très excités et nous encore plus. »

« La cascade est un animal qui t’observe, toujours prêt à se battre en duel contre toi »
Rafa Ortiz

Rafael Ortiz explique le but de son expédition à Mario qui lui propose immédiatement de l’emmener à pied jusqu’à l’une des cascades vierges des Lacandons, un site dont ils gardent secret l’existence. Le lendemain, entouré par une flore exubérante composée d’arbres atteignant jusqu’à 50 mètres de haut, de fougères et d’orchidées, et bercé par le chant d’oiseaux invisibles, le groupe mené par Mario s’enfonce dans cette jungle de l’extrême sud du Mexique. Un lieu pleinement représentatif de l’abondante biodiversité nationale. « J’aime atteindre les cascades et m’élancer d’en haut à bord de mon kayak. Mais, en fin de compte, ce qui est presque toujours le plus exaltant, c’est le périple pour y parvenir », explique Rafael. Les Lacandons sont connectés à la nature, ils la ressentent de manière intuitive. « On a marché dans la jungle sans analyser ce qui se passait autour de nous, car on était trop occupés à penser à ce qu’on allait poster sur Facebook quand on serait de retour en ville et à d’autres âneries dans le genre. Eux, ils ne font qu’un avec la forêt, ils l’écoutent, ils hument l’air. Ils la ressentent. »

Pour Ortiz, s’élancer du haut d’une chute d’eau de 50 m est un sentiment incomparable : « Ma première réaction c’est de ne pas prendre de risque. Mais j’ose et tout se passe bien. La plus grande satisfaction, c’est de sentir que le défi a été remporté. »

Soudain, Mario Chambor s’arrête et ordonne que tout le monde fasse de même, en levant le bras. Avec le sérieux qui présage quelque chose d’étonnant ou de terrible.

« 
Les Lacandons sont connectés à la nature, 
ils la ressentent de manière intuitive. »

 Le jeune Lacandon se baisse, touche la terre, regarde devant lui. Et flaire tout autour. « Un jaguar vient de passer ici », prévient-il. Les traces sont là, fraîches et évidentes pour qui veut les voir. « Quand tu confrontes ces moments à la réalité, tu te rends compte qu’on ne prend pas beaucoup soin de la nature. Mais eux, les Lacandons, ils vivent cela au quotidien et ils ressentent beaucoup plus que nous car c’est leur forêt qui souffre », déplore le kayakiste. Le groupe atteint enfin la cascade. Même si ce n’est pas le lieu idéal pour s’élancer, comme Rafael le fait d’habitude depuis le haut de la chute d’eau, il est parfait pour profiter de l’eau avec les enfants Lacandons qui les accompagnent. « Ils voulaient monter tous en même temps dans le kayak, ils étaient ravis et se jetaient à l’eau sans crainte. Les gosses parlaient à peine espagnol, mais pour faire monter un enfant dans un kayak et partager avec lui le plaisir d’être là, il n’y a pas besoin de mots. Les sourires suffisent. » Les petits pagaient, rient et mettent les casques des trois kayakistes. Après cette parenthèse, il faut rejoindre les cascades d’Agua Azul. L’équipe quitte ses hôtes pour poursuivre sa route. Après plusieurs heures, ils arrivent enfin. « Quand on a aperçu le ruban bleu depuis la route, on s’est exclamés : “Cool, on y est !” », raconte Ortiz. L’équipe craignait que l’eau ne soit couleur café. « Quand le niveau de l’eau est trop haut, elle bouillonne à cause des remous et devient trouble. Il est impossible de pagayer avec une eau d’une telle force. » Les cascades qui les attendent ont de superbes tonalités bleu turquoise. 

Un tel endroit peut facilement s’avérer trompeur pour quiconque n’est jamais monté à bord d’un kayak. « Selon leur degré de difficulté, les rivières sont classées de 1 à 6. Le 1 correspond à des eaux calmes et le 6 à un danger mortel. » D’après Rafael, les chutes d’eau d’Agua Azul sont de catégorie 5 ou 5+, autrement dit leur difficulté technique est maximale. Impossible de ne pas évoquer le risque au moment d’aborder la première descente. « Au départ, quand je suis juste au bord de la cascade, il m’arrive de me dire : “Qu’est-ce que tu fais encore ici, tout en haut ?”, dit-il franchement. Mais je saisis ma pagaie et je me répète que c’est un nouveau défi à relever. »

Défier seul avec son kayak les cascades d’Agua Azul est la seconde étape de Chasing Waterfalls, une série vidéo concoctée par Rafael Ortiz. Dans le premier épisode, le Mexicain a résisté avec brio à Big Banana, une cascade haute de 40 m à Veracruz. 


La peur est justifiée. L’an passé, Rafael Ortiz est venu à Agua Azul avec trois autres kayakistes. À la première difficulté, l’un d’eux a décidé de passer sur la gauche de la rivière, il a fait glisser son kayak avec assurance sur le bord de la chute d’eau.

« Je suis revenu de ce voyage avec le sourire, une énergie formidable et l’esprit enrichi »
Rafa Ortiz

 Puis il a disparu. La cascade l’a englouti et il est resté sous les eaux pendant trois minutes. Rafael l’a vu réapparaître flottant inerte en aval. « On a repêché le corps et là, sur les rochers, au milieu de la rivière, on l’a réanimé pendant quatre minutes. On l’a transporté à l’hôpital de Palenque où les médecins lui ont sauvé la vie », rembobine Rafael. Avant d’ajouter que « la cascade est un animal qui t’observe, toujours prêt à se battre en duel contre toi ». Et c’est un défi que tout kayakiste extrême est impatient de se voir offrir et d’accepter. Les sportifs comme Rafael Ortiz vivent pour ces secondes, celles de la chute avant de plonger dans l’eau, pour lutter contre les remous qui tentent, en bas, d’arracher leurs pagaies, leur kayak, ou leur casque. Quand ils réussissent à vaincre la force de l’eau et à en ressortir, c’est l’apothéose pour eux. « C’est le moment où tu te retournes, tu vois la bête et tu penses : “Il n’y a rien de plus fort pour moi.” » Ce jour-là encore, Rafael Ortiz remporte son duel contre ce magnifique géant aux reflets turquoise. Il lui reste à continuer à pagayer en aval en esquissant l’immense sourire d’un enfant lacandon.

 

Rafael Ortiz est co-recordman de la plus haute cascade descendue en kayak. 57 mètres, comme l’Américain Tyler Bradt dans les chutes de Palouse, non loin de Seattle. L’aventure au Chiapas a apporté au Mexicain bien plus que de l’adrénaline.

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04 2014 The Red Bulletin France

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