Excès de vitesse

Texte : Ruth Morgan
Photos : Mattias Fredriksson

Bien qu’elle règne déjà sur le circuit mondial du mountain bike, la fratrie Atherton s’impose un entraînement quasi martial, au cœur des îles espagnoles et en laboratoire.

Ce jeudi matin, Rachel Atherton, 26 ans, est installée dans un laboratoire de l’université de Birmingham, une petite pièce inondée de lumière blafarde. Y trônent un squelette et un tableau blanc recouvert d’équations partiellement effacées. Un drôle d’endroit pour une rencontre avec une des meilleures descendeuses VTT du monde. Rachel pédale avec ardeur sur un vélo d’intérieur. Ses cheveux blonds attachés, les joues creusées, elle respire bruyamment et son haut à manches longues est trempé de sueur en dépit de la température fraîche de la pièce. Assis à ses côtés, son préparateur physique et deux physiologistes suivent du regard la transcription de ses efforts en lignes compulsives sur un moniteur situé à sa gauche. La ligne rouge suit sa fréquence cardiaque, la bleue sa cadence de pédalage, et la verte révèle la puissance qu’elle développe sur son instrument de torture. Toutes les trois minutes, la résistance augmente et un nouveau palier s’affiche sur le graphique. À intervalles réguliers, l’un des physiologistes se penche sur elle pour prélever une goutte de sang à l’index droit de la Britannique. Le prélèvement révèle la quantité d’acide lactique qu’elle est en train de produire et est aussitôt reporté sur le graphique. 

« EN DESCENTE, ON PEUT ­ADAPTER LA VITESSE SCIENTIFIQUEMENT »
Rachel Atherton

 Rachel et son frère Gee sont au sommet mondial du VTT descente, mais ils continuent à repousser les limites de leur sport, animés d’un objectif : la course parfaite.  Leur obsession les a menés à décortiquer tous les aspects de leur préparation physique en la faisant traduire en courbes et lignes brisées, en tableaux de statistiques, et à barder leurs vélos d’appartement et leurs VTT de power meters et de moniteurs cardiaques. Depuis près de deux ans, Dan, l’aîné de 33 ans qui brille en enduro descente, Rachel et Gee (29 ans, champion du monde de descente en 2008 et vainqueur de la Coupe du monde de la spécialité en 2010) quittent régulièrement leur nord natal du pays de Galles pour s’entraîner avec leur nouveau préparateur physique. Alan Milway, 33 ans, est un scientifique du sport, ancien préparateur de l’équipe -nationale anglaise de motocross et lui-même ancien coureur de VTT descente. C’est un fervent adepte des données chiffrées plutôt que des impressions ressenties. Un peu comme la souris de Matrix, version Midlands, il est capable de décrypter une somme de chiffres et de définir le profil du sportif qui se cache derrière. Et d’y lire ses points forts et ses faiblesses. « J’ai sans doute une manière différente de regarder les athlètes, glisse-t-il. Pour moi, les chiffres sont le point de départ d’un tout. Un grand nombre de coaches que je connais ne se fondent pas sur des éléments tangibles, vérifiables. Beaucoup d’entre eux pensent que, si leur sportif sort complètement épuisé de la salle de sport, ils ont fait du bon boulot. Je privilégie une approche plus académique. »

Alan Milway (au centre), toujours à l’affût de données à travailler.

Milway est l’un des premiers à avoir conçu un programme d’entraînement basé sur des données scientifiques et destiné aux riders professionnels d’enduro, de mountain bike longue distance, mais aussi aux coureurs de trails, avec les montées et les descentes comme ruptures de rythme. Le VTT descente, une discipline extrême dans laquelle les coureurs dévalent à 80 km/h des chemins jonchés de racines et de cailloux est un autre sport où il « enseigne ». « La descente, c’est une méthodologie complexe, précise Milway. Les coureurs y vont au feeling mais souvent, ce qu’ils ressentent n’est pas conforme à la réalité. Les données de puissance que nous relevons précisent combien de temps et comment Gee ou Rachel ont pédalé sur un tronçon, avec quelle énergie, à quelle vitesse tournaient leurs jambes. Si c’est une descente, il y a une vitesse de rotation optimale qu’on peut tracer sur un graphique. Et, une fois que vous avez toutes ces données, vous pouvez ajuster la vitesse en vous appuyant sur ces données certifiées. Peu de gens se penchent là-dessus. » Gee s’est rapproché de Milway à la fin de l’année 2012 après avoir repéré les succès de ses élèves, dont Danny Hart, champion du monde en downhill. Il l’a convaincu de rejoindre son staff. « J’ai regardé les données des Atherton et j’ai dit à leur agent de me donner un hiver avec eux. Malgré leurs très bons résultats, ils n’étaient nulle part au sommet et ça laissait pas mal de marge pour améliorer leurs performances. » Ça a bien marché. Malgré une succession de petites blessures, Gee a mené le classement de la Coupe du monde jusqu’à l’ultime épreuve, avant de finir 2e. Rachel a connu la meilleure saison de sa carrière : championne de Grande-Bretagne, championne du monde et vainqueur des World Cup Series. Elle a remporté la première course avec une marge de 10 secondes. Du jamais-vu, la victoire se compte d’habitude en dixièmes de seconde. 

Ce jour-là au labo, Rachel prépare la reprise de la Coupe du monde, au printemps, en se servant des données enregistrées trois semaines après son titre de championne du monde décroché en septembre dernier. Elle doit se battre contre ses chiffres de référence. L’Anglaise vient tout juste de boucler son troisième et dernier test du jour, dix sprints secs au maximum de sa puissance. Épuisée, elle s’écroule sur le vélo. Elle a tourné à 218 révolutions par minute. Seulement deux de moins que sur les données précédentes. Trois jours plus tard, le coach, la fratrie Atherton, leur ami de toujours Marc Beaumont, coureur de descente et d’enduro, et Martin Maes, un prodige de l’enduro âgé de 16 ans, débarquent aux îles Canaries, à Fuerteventura. La clientèle du complexe Playitas est surtout constituée de sportifs de haut niveau. L’équipe de Suède de judo s’est fait remarquer en réquisitionnant l’intégralité des haltères et des poids. 

Le staff de la fratrie Atherton a pris ses quartiers pour quinze jours. Au menu de ce premier stage de l’année : force et endurance. Quand la Coupe du monde de descente a vu le jour en 1998, ce genre de stage commando n’existait pas. Grand -buveur de whisky et chanteur rock, l’Américain Shaun Palmer était monté sur le podium de l’UCI World Cup habillé d’une veste dorée et d’une couronne. Juste après, il avait entamé une tournée en bus avec ses potes, histoire de ne pas descendre seul les quelques bonnes bouteilles qu’il lui restait. Quant à l’entraînement, c’était un gros mot. « Avant, raconte Gee, ce n’était pas le tout d’être un descendeur. Il fallait aussi se conduire comme une rock star, éviter les entraînements et faire la fête la veille des compétitions. Certains s’entraînaient un peu, mais pas trop parce que, même si ce n’était pas de la triche, c’était considéré comme tel. »

Tandis que Palmer recomptait ses titres mondiaux en faisant la couverture des journaux, une nouvelle génération, saine et consciencieuse, dont les Atherton font partie, a surgi pour le détrôner. Dire que les premiers entraînements de Dan et Gee étaient artisanaux est un euphémisme. « Notre méthode en junior, s’esclaffe Gee, c’était de regarder Rocky pour faire monter l’adrénaline et de peindre sur les murs du garage des phrases fortes. » Leur passage chez les seniors a rapidement été accompagné de travail en salle de musculation, de sessions de route et de remise en forme avec des spécialistes. Comme eux, le monde professionnel a procédé à un grand bouleversement des mentalités et des méthodes. « Avec mes frères, j’ai un coach depuis l’âge de 16 ans, souligne Rachel. Plus ça va, plus on est focalisés sur l’entraînement et de moins en moins sur la fête. Entre la première et la troisième place, ça peut se jouer à quelques dixièmes de secondes. Alors, on est en permanence à la recherche de nouvelles façons de faire pencher le résultat en notre faveur. » Les méthodes scientifiques des Atherton sont un sujet tabou. Trop précieux pour être partagé, au risque de renseigner la concurrence avide. 

«  en étant plus fort et plus endurant, on peut aller plus vite et pousser plus longtemps  »
GEE ATHERTON

 « On a besoin de confidentialité, explique Gee. Il y a des choses dont nous ne parlerons pas, parce que tout ceci reste de la compétition. Tout se sait dès qu’une personne aperçoit un élément nouveau. Aux Championnats du monde, c’est de notoriété publique que l’équipe de France surveille tout. Il y a toujours quelqu’un dans la hutte de départ pour étudier ce qu’il y a sur votre vélo et ce que vous portez. Du coup, tout le monde sait que nous utilisons les pédaliers équipés de power meters. Mais, à moins d’avoir quelqu’un comme Alan capable de déchiffrer les données, ça ne leur servira à rien. » Comme tout entraîneur, Alan Milway est conscient que sa valeur réside dans sa faculté à garder ses poulains au-dessus du lot. « Nos méthodes sont innovantes. Ce que nous considérons comme normal n’a pas été imaginé par d’autres. Je veux rester le plus utile possible à mes athlètes et, le meilleur moyen de l’être, c’est de faire ce que les autres ne font pas. »

Les premières sessions de l’après-midi avaient jusqu’alors été consacrées au vélo. Changement de programme ce matin : musculation pour tous. Les salles sont devenues une seconde maison de l’équipe Atherton depuis que Milway a fait du renforcement musculaire une priorité. « Je savais que c’était par ce paramètre qu’ils auraient des résultats, précise l’Anglais. » Rachel a gagné autant en densité musculaire qu’en confiance. « La puissance, c’est la principale évolution depuis que je travaille avec Alan. Cela a été un gain énorme pour moi. Grâce aux tests, on voyait bien que le pédalage était mon point faible. Je suis bien plus forte maintenant. Sans ces données, il y a toujours moyen de se trouver des excuses mais, avec elles, impossible de se mentir. Attaquer une descente en sachant qu’on a la puissance pour bien faire, mentalement, ça change tout. Ça a sans doute fait la différence l’an dernier. » « Tout est simple, en réalité, explique Gee. Si je suis plus fort et plus endurant, je peux aller plus vite et pousser plus longtemps. Au cours des deux dernières années, j’ai connu les plus durs accidents de ma carrière. Je sais qu’Alan m’aide à chasser le souvenir de cette période. Nous avons besoin d’une vision scientifique des choses. Ça ne sert à rien d’avoir un super vélo si on ne sait pas le pousser dans ses limites. L’homme et la machine doivent être une équipe et nous savons maintenant comment y parvenir. »

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04 2014 THE RED BULLETIN France

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