Brodinski

Brodinski, un son d’avance

Texte : Pierre-Henri Camy
Photos : Romain Bernardie James

Le futur de la musique s’écoute aujourd’hui. Des clubs aux studios, le jeune DJ et producteur français Brodinski recrée le lien entre électro et hip-hop, avec une énergie internationaliste.

Brodinski, le charme français, l’assurance américaine. L’un des mecs les plus abordables que vous pourriez rencontrer. À 27 ans, il a créé un genre musical que lui même a du mal à qualifier. « Une touche de musique électronique, avec énormément d’ouverture d’esprit », nous dit-il, installé à une terrasse proche de son QG de Bastille. L’affaire est bien plus copieuse et excitante que cette définition chic. Avec un album super moderne, hybride de musique électronique et de hip-hop, Louis Rogé, ou Brodinski, explose les sons, créant le sien. Il s’y est mis très tôt.

Bouclier humain

Dès 18 ans, ce jeune Rémois s’acharne à devenir un DJ, s’imprégnant de musiques, en mode ADSL. « Avec une connexion Internet, en un an, tu te fais une culture musicale qui t’en aurait pris 10 ou 15 par le passé, analyse-t-il. Mais il ne faut pas juste absorber du son, il faut prendre le temps de l’assimiler, et savoir ce que tu aimes. Savoir ce que tu as envie de faire découvrir, c’est aussi ça être DJ. Et c’est l’une des premières choses qui m’a donné envie de l’être. » Louis dédie ses premiers mixes à la techno, l’électro, il se passionne aussi pour le hip-hop. Et ça prend.

« Je commence à tourner quand je suis étudiant à Lille, chaque week-end, je bouge à droite à gauche. À Paris, je viens voir les groupes comme Justice, ou DJ Mehdi. » Ce dernier sera d’une importance extrême dans le parcours du jeune homme. Ancien producteur du groupe de rap hardcore Ideal J, il fut l’un des phénomènes du label Ed Banger (top de l’électro française ces 12 dernières années). Disparu en 2011, DJ Mehdi est notamment mémorable pour avoir reconstruit les ponts originaux entre musique électronique et rap. Une démarche rare en France. Tout comme son éclectisme. Il prend Brodinski sous son aile, lui apprend à s’ouvrir artistiquement, devient son mentor. Brodinski intensifiera son apprentissage auprès d’autres DJ’s, et commence à former son « bouclier humain ». Le travail en équipe a des vertus, Brodinski avancera désormais en bande, toujours. 

« Savoir ce que tu as envie de faire découvrir, c’est aussi ça être DJ. cela fait partie des premières choses qui m’ont donné envie de l’être »


Boosté par les rencontres, Louis connecte avec Manu Barron, patron de Savoir-Faire, une structure internationale qui, ces dernières années, a développé certains des meilleurs clubs à Paris (Silencio, Social Club). Aussi avec des producteurs de musique talentueux, dont Gesaffelstein, premier artiste que Brodinski accueillera sur son label, Bromance, monté avec Barron en 2010. Dès lors, tout va très vite. L’univers sonore de « Brodi et Gesa » atteint les oreilles de Kanye West. « Un gars de son équipe est venu nous voir chez Savoir-Faire, il nous a dit “Kanye bosse sur son nouvel album, on aimerait écouter des trucs à vous” », se souvient Louis Rogé. Deux titres sont réalisés en studio avec West, produits par le duo français pour Yeezus, 6e album du plus exposé des MC’s. « Collaborer avec Kanye West m’a énormément appris sur une façon contemporaine de travailler la musique », synthétise Brodinski. À 25 ans, il mixe sur tous continents, est patron de label, séduit des artistes super stars.

Ghetto blasters

Brodinski entouré des « ghetto blasters » qui ont propagé le rap aux USA. En 2015, le DJ et producteur lui ouvre une nouvelle voie.

Jungle musicale

Le Champenois persévère, fidèle à sa démarche jusqu’au-boutiste. Il monte une équipe autour de lui, avec laquelle travailler au quotidien pendant deux ans, sur sa « vision », son « concept » : la création d’un album. Il fait appel à MYD, producteur et DJ français, membre du quator électro innovant Club Cheval, et à KORE, producteur lui aussi français et associé historiquement à de gros succès en rap, R&B, et variété. Le rôle du Rémois dans le trio ? « Un travail de réalisateur, de directeur artistique, et d’artiste.

« Des français qui vont dans les recoins d’atlanta pour y chercher des rappeurs et les faire poser sur des beats techno… on est allé vraiment loin »

 On a travaillé cet album de façon collective dans le respect d’une vision personnelle : pousser un peu plus loin l’implication de l’électro dans la musique contemporaine, en y associant les influences de gens qu’on aime. » Comprendre un casting international et unique, car il réunit des filles, la chanteuse australienne Georgi Kay, Maluca (New York et Paris), Louisahhh!!! (DJ et chanteuse, membre de Bromance), et de rugueux rappeurs américains d’Atlanta, Memphis ou Houston : Chill Will, Bloody Jay, Peewee Longway, Young Scooter, MPA Shitro, Slim Thug, Fabo… Des noms qui ne vous diront certainement rien. On est bien loin du rap VIP, familier des pages des magazines people.

On parle ici du son de rues américaines où l’on survit. « Dans certains quartiers d’Atlanta, j’ai vu le tiers monde aux USA. Une réalité différente de la nôtre, qui fait partie de ces rappeurs en tant que personnages. Mais le plus important reste la musique », explique Brodinski, sans s’épancher sur la dure réalité des MC’s auxquels il a rendu visite sur leur terrain pour la plupart, pour les inviter en studio, ou enregistrer leurs voix dans leur environnement. Il évoquera seulement le rappeur Doe B, approché pour une collaboration, mais abattu dans une fusillade depuis. 

Le défi pour Brodinski est de conglomérer les territoires, les personnalités et leurs réalités dans un projet musical qui fait sens. « Quand je suis arrivé dans le couloir de la musique, toutes les portes étaient ouvertes. Avec l’album, j’ai voulu trouver une cohérence dans cette jungle musicale dans laquelle j’ai été apprivoisé. Un chemin vers une façon alternative de voir la musique aujourd’hui. Une parallèle. » Jouer l’alternative aussi du côté de l’esthétique qu’il veut associer à son album, en faisant appel aux bricoleurs avant-gardistes du Creative Sweatshop, des plasticiens de l’image au talent « anticipatif ». Avec ces Parisiens, Brodinski construit une « imagerie du rêve, entre lifestyle et science-fiction ». Ils élaborent ensemble une tenue de scène en matière réfléchissante 3M, qui le rendra « invisible » au flash des photos lors de ses shows. « Le symbole d’un retour à l’essence même de ce qu’était la culture club : ne jamais regarder le DJ, mais le laisser jouer de la musique, et danser. » 

Les essentiels de Brodinski

Les essentiels de Brodinski

« L’ALBUM du groupe de rap français Ideal J représente DJ Mehdi, son producteur : mon mentor et ami, à jamais dans ma mémoire. LA MONTRE est en fait un bijou offert alors que je mixais à Hong Kong. LES LUNETTES DE SOLEIL sont mon masque de nuit, pour dormir en tournée. LE “STYLO DE MYD” représente une amitié et une collaboration avec le producteur Myd durant ces deux dernières années, à travailler ensemble sur mon album, avec aussi DJ Kore. Bizarrement, je n’y ai jamais fait attention, mais MON CASQUE me suit depuis des années, et j’en ai besoin tous les week-ends. Accessoire confectionné par Dolly Cohen, LES DENTS EN OR sont made in Paris. Je ne le porte pas en famille. LE LIVRE L’art de se taire… car c’est vraiment bien de savoir quand il est temps d’arrêter de parler. »

Deux ans en studio

La danse, chère à la fameuse French Touch, qui embrasa les clubs, partout sur la planète, dans les années 90. Avec cette saveur locale que revendique Brodinski, fan des Daft Punk, et autres Phoenix. « Ils ont réussi leur carrière en faisant ce qu’ils voulaient. En tant que Français, on a la chance de voir les choses différemment, dans une mondialisation constante, ou tout le monde fait la même chose. Des Français qui vont dans les recoins d’Atlanta pour y chercher des rappeurs et les faire poser sur des beats techno, je pense qu’on est allé vraiment loin… Bon, ça te dit d’aller écouter de la zique ? » Of course. Direction l’appartement de Louis. Ici pas de platines, juste un laptop relié à une enceinte Beats. Que va révéler l’écoute de cet album ? On s’attendait à un mix évident d’électro et de vocaux rap. On entend des voix de femmes, sensuelles et intrigantes, prenantes. Celles des rappeurs sont tellement rugueuses. Le salon de Brodinski est habité, et sa fameuse vision prend une forme sonore. Une rencontre de sons hyper moderne, puissante. Des instrumentaux électro et rap qui n’en auraient plus le nom. Une musique futuriste.

Le résultat de deux ans de travail et d’amitié dans des studios, en France et aux USA, que révélera un album, Brava, à paraître en février. « On a commencé à travailler sur l’album dans le studio Red Bull de Santa Monica, en Californie, et nous l’avons terminé dans le studio Red Bull de Paris. On a pu y créer sans aucune barrière ni limite. Bizarrement, le studio est devenu ma réalité, l’endroit où je me sens le mieux », dit Louis, qui quelques jours après notre rencontre, présentait sa marque de vêtement, BMC, merchandising 2.0, dans le cadre très hip de la foire d’art moderne et contemporain d’Art Basel, à Miami. Quand paraîtra cet article, il pourrait bien être en train d’offrir un avant-goût de son album au public japonais. Pas mal pour un Frenchie de 27 ans, dont la première connexion musicale fut celle avec Internet.

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02 2015 The Red Bulletin

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