Eric Judor, Problemos

Éric Judor, no problemo

Texte : Yérim Sar
Photo : Serge Blondeau

« La nature humaine est un peu crasse, malheureusement… », comme en témoigne le nouveau film d’Éric Judor. Bourrée de clins d’œil, la comédie Problemos force le trait d’une communauté de zadistes qui fait barrage à la construction d’un parc aquatique, jusqu’au jour où ils s’avèrent être les survivants d’une épidémie dévastatrice… The Red Bulletin a planté le multitalent de 47 ans devant ses micros et caméras le temps d’une interview !

Cette semaine sort Problemos, nouvelle comédie bien barrée réalisée par Eric Judor, qui filme une communauté d’utopistes livrée à elle-même face à ce qui ressemble fort à la fin du monde. Cela n’aura échappé à personne : le bonhomme a fait du chemin depuis ses débuts sur scène avec son acolyte Ramzy.

Il est désormais un cinéaste à part entière, qui revendique une dualité intéressante au niveau de l’humour : un côté absurde totalement débile qu’il manie toujours de main de maître et un style plus moderne, inspiré des comiques new-yorkais, qui explose dans sa série Platane. L’humoriste-acteur-réalisateur-scénariste est revenu avec nous sur son actualité et son évolution.

ÉRIC OU RAMZY 
Éric balance sur son meilleur pote Ramzy !

THE RED BULLETIN : Dans Problemos, il y a un côté théâtre, c’est ce qui t’a attiré dans le projet ?

ÉRIC JUDOR : Le côté théâtre vient du décor unique, du petit groupe d’acteurs, oui. Ce n’est pas plus mal parce que sur Problemos, on n’avait pas le temps… Le budget était plutôt réduit, seulement 6 semaines de tournage (qui auraient dû être 8 en réalité), on a dû tout squeezer en 6, donc on n’avait pas trop le temps de se poser. Je trouve ça super de pouvoir se concentrer sur de la comédie pure, sur du jeu, sur du texte. Forcément quand il y a beaucoup d’action, beaucoup de décors à filmer, beaucoup de mouvements, j’ai tendance à avoir du mal à me concentrer sur le jeu. J’essaie plutôt de voir si le cadre ne déborde pas, si je choppe ce décor, si la voiture rentre au bon moment, si la grue est bien utilisée, etc. Au point que l’on peut en « oublier » l’importance du jeu. Alors que là, avec un décor unique et si simple, j’étais concentré sur le jeu de chacun et le rythme des gags.

Problemos, au cinéma le 10 mai 2017.

© YouTube // Trailers FR

Qu’est-ce que ça change de filmer quelque chose que tu n’as pas écrit ?

Ça m’a inquiété avant de démarrer le tournage même si je me disais que le texte me parlait énormément ; nos « familles » de comédie sont assez proches, entre Blanche Gardin, Noé Debré (auteurs du script, ndlr) et moi. Cette proximité a fait que le tournage s’est déroulé simplement et facilement. Si soudain, j’avais dû filmer des séquences qui ne me faisaient pas spécialement rire ou me rebutaient, ça aurait été très compliqué, effectivement. Mais depuis le début, d’une part ce texte me fait mourir de rire, d’autre part j’ai un peu accompagné l’écriture avec eux. On se voyait à différentes étapes de l’écriture, la première version, la seconde, la troisième, les traitements de 10 pages, ensuite en remaniant les séquences ensemble. Le scénario n’est donc pas de moi mais je les ai aidés à accoucher. Du coup je peux bien l’élever, ce bébé. On s’entend en termes de comédie, c’est le principal : on était d’accord sur ce qui était drôle. Si on avait eu des divergences là-dessus, ça aurait été vraiment relou.

Quel est ton regard sur cette nouvelle génération d’humoristes, en partie issue du Jamel Comedy Club ou d’ailleurs ?

Je pense qu’il y a tellement de place… Si tu as quelque chose de différent, tu as ta place. Ceux qui émergent, qui sortent de cette génération-là, c’est ceux qui ont quelque chose de très personnel, très spécial. Par exemple dans Problemos, tu retrouves Bun Hay Mean (qui joue le Shaman, ndlr), et c’est un personnage à lui tout seul. Je pense aussi à Patrick alias Monsieur Fraize qui a un spectacle dément. Pareil pour Blanche Gardin. Ce sont des auteurs, ils ramènent un univers que tu ne peux pas vraiment classer dans le Jamel Comedy Club, ils sont tellement particuliers qu’ils sont un genre à eux tous seuls.

Tu préfères être devant ou derrière la caméra ?

Ça me frustrait de filmer les séquences quand je n’étais pas dedans, mais en même temps ça me libérait de plein de choses. Du coup, ça me permettait de me concentrer sur le jeu (il réfléchit). Non, en vrai j’adore faire le con, j’adore trop ça, il faut que je sois filmé (rires).

Problemos, Eric Judor

Bienvenue chez les zadistes !

© Serge Blondeau

Si tu étais toi-même plongé dans la situation du héros de Problemos, comment réagirais-tu ?

Pas de smartphone, pas de douche, tout ça ? Je me barrerais à la première occasion, c’est bon. J’irais retrouver mon téléphone et je materais Roland Garros ni vu ni connu.

Tu regrettes parfois de ne plus monter sur scène ?

« L’accueil [du public] faisait très plaisir, et c’est un plaisir différent de celui que tu as quand tu fais des films. »


Ça me manque, bien sûr. Je m’en suis rendu particulièrement compte l’année dernière, quand on a fait une grande tournée d’avant-premières avec Ramzy pour La Tour de contrôle infernale. On retrouvait nos automatismes, et on était tellement heureux de voir un public en live, qui nous le rendait bien. Il y avait apparemment une grosse demande, en tout cas les gens étaient très contents de nous retrouver. L’accueil faisait très plaisir, et c’est un plaisir différent de celui que tu as quand tu fais des films. Ce n’est pas le même procédé, c’est plus direct. Tu n’es pas là à écrire une vanne, la mettre en scène, la tourner, la monter, et attendre un an pour la voir sur un écran avec des rires détachés de toute immédiateté.

Avec les vannes un peu dures envers les personnages de Problemos, tu n’as pas peur de t’attirer les foudres du lobby vegan ? 

Et qu’ils viennent devant les cinémas en jetant des concombres ? Écoute, pas du tout, j’ai aucune défense de prévue. Pour moi, dans le film, on rit de ces mecs-là pendant un quart d’heure, et l’empathie que génère le casting fait qu’on rit avec eux. Je n’ai pas l’impression qu’on se foute de leur gueule. Ce n’est pas tellement le projet utopique qui est moqué, mais plutôt la nature humaine. L’homme est un loup pour l’homme, au bout du compte, malgré toutes nos velléités à vouloir changer le monde, être meilleur, etc. Au fond de nous, on veut toujours plus que ce que possède le voisin : celui qui ralentit le groupe, on l’exclut. Le film est plus pessimiste sur la nature humaine que sur les vegans.

DILEMME
Si vous aviez le choix aussi, vous préféreriez avoir une gueule cassée à vie ou être blacklisté de vos réseaux pros ?

Cool, parce que j’avais la même question sur les féministes.

Bah tu vois, tu peux te la garder du coup (rires). Mais oui, on revient à la même chose : la nature humaine est un peu crasse, malheureusement. C’est ça la vraie « critique » ou « message » du film.

En même temps, peut-être que les gens vont te trouver malin d’avoir fait un film anti-écolo, ça peut aller dans les deux sens.

Mais ouais carrément ! (rires) C’était un peu la crainte qu’on avait quand même. Tomber dans le « film de droite » au premier abord. Dans le sens où vu de loin, des gens pourraient se dire : « OK, vous montrez des gens bienveillants juste pour vous moquer d’eux. » Heureusement, je pense qu’on évite ce côté un peu trop gratuit. On n’a pas encore eu cette critique-là, pas dans les projections du film pour la presse en tout cas. Le film n’a rien contre les écolos, ni les féministes, ni contre les gens qui essaient de changer le système. C’est un truc sur ce qu’il y a au fond de nous.

Tu as fait des recherches sur les communautés un peu roots pour le film ?

Ma recherche s’est cantonnée à Place de la République, qui était déjà pas mal avec Nuit Debout. J’y suis allé quelques soirs. Je trouvais le mouvement intéressant, ça racontait un truc, ça faisait du bien de voir soudain les gens moins amorphes, bouger et s’investir pour des idées. Ensuite, ce projet s’est mis en route et j’ai analysé les gens, observé comment ils s’habillaient, de quoi ils parlaient dans les réunions et pendant leur temps libre, quelle était leur vie, tout simplement.

Eric Judor, Problemos

Pour ce film, Éric Judor s’est bien entouré. À sa gauche, la scénariste et actrice Blanche Gardin, à sa droite la jeune Claire Chust.

© Serge Blondeau

Quentin Dupieux m’a dit que tu lui avais proposé le rôle du chef de camp mais qu’il n’avait pas pu.

Ah ouais, exact ! Mais attends, quand est-ce qu’il t’a dit ça ?

On s’est croisés dans un avion.

Ok ! Alors carrément, putain rencontre jet-set, quoi, les mecs. Vous deviez être en classe affaires à tous les coups. Donc ça paie à ce point-là le journalisme… Il t’a dit qu’il avait refusé parce que c’était trop mal écrit ? (rires)

Non, pour des raisons de planning.

Je sais, pas de souci. Mais c’est marrant parce qu’en vrai, Quentin aurait pu sérieusement dire : « Ah non, c’est écrit avec les pieds, sans moi. » C’est ce genre de mec. Tout le monde va te dire que c’est brillamment écrit, sauf un mec qui trouve que c’est de la merde, et c’est lui (rires). Je me souviens quand je lui avais montré Platane la première fois, il m’a dit : « Putain ton chef-op s’est bien foutu de ta gueule. » C’est Monsieur-je-m’en-branle, il est génial.

BONUS
Éric Judor nous parle de son projet fou pour Red Bull…

Parlons un peu de Platane, ta série. On a découvert une autre facette de toi, une influence plus américaine niveau humour, beaucoup moins absurde.

La filiation est assumée, je revendique cette influence ! Je veux faire « mon » Curb your enthusiasm (série culte de l’humoriste Larry David, ndlr). Dans la structure, la façon d’écrire, d’amener la chute, ce style de comédie de malaise… Je me réclame de ces parrains, j’essaie d’avoir ce style, ouais. À ma façon bien sûr, chaque script est original, mais dans l’humour développé, ce sont mes pères. De toute façon ça reste des Américains, si je les plagiais directement, j’aurais eu un procès et je serais ruiné. D’ailleurs je suis ruiné, mais pour d’autres raisons, parce que La Tour de contrôle infernale s’est pris un bide (rires).

Beaucoup de fans attendent une troisième saison…

Je suis en train de l’écrire ! Platane, c’est différent et ça prend plus de temps que le reste niveau écriture, c’est plus complexe, la mécanique est différente. Tout est un peu moi dans ce personnage, mais surligné au stabilo. Je pense que les comiques en général développent ce qu’ils ont au fond d’eux : la lâcheté, le mensonge, le vice, la drague, tout ça. C’est des trucs que je dois avoir en moi à plus ou moins petite dose, mais que je mets en avant pour que ce soit drôle. Je dois avoir un côté mythomane vicelard (rires).

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05 2017 The Red Bulletin

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