« Verrouillez toujours vos samples »

Texte : Brandon Perkins
Photos : Balazs Gardi

Pour tourner la page du Harlem Shake qui a fait sa notoriété, mais pas sa fortune, Baauer parcourt la planète à la recherche des rares sons qui ont échappé au monde numérique.

Trouver quelque chose qui n’existe pas encore sur Internet est peut-être devenu la quête impossible. Pour Baauer, le DJ et producteur de Philadelphie qui tente d’échapper aux pièges que cachait le succès de son titre Harlem Shake, la quête de la musique qui n’existe pas encore en ligne passe par la découverte des régions reculées du Japon ou des Émirats Arabes Unis.

Harry Bauer Rodrigues, 25 ans, reçoit dans son quartier général temporaire, à Los Angeles. Il continue à se revendiquer de Brooklyn, mais il a quitté la côte Est des USA pour se rapprocher des musiciens avec lesquels il produit son prochain album. « Depuis le temps que je cherche des trucs sur Internet, j’ai réalisé qu’on pouvait y trouver tout ce qu’on veut. Je veux simplement trouver quelque chose qui n’existe pas sur la toile, et c’est bien là la difficulté. »

Alors il est allé fouiller dans les recoins de la planète dans l’espoir de trouver de l’inédit à sublimer dans ses tracks, une oreille dans les vestiges du Japon impérial, l’autre tendue vers les tribus qui vivent dans le désert proche de Dubaï.

Un milliard de vues

Les productions de Baauer connues jusqu’alors sont facilement identifiables par la prédominance des basses et la construction de ses tracks en couches superposées.

« Je voulais ­trouver des sons qui n’existaient pas encore sur Internet »
Baauer

 Paru en 2013, Higher, réalisé en coproduction avec Just Blaze, et Jay-Z en featuring, mêlait l’ascension vertigineuse du tempo et cette atmosphère hypnotique qui rend l’électro si vivante.

En 2012, sortait le Harlem Shake. Ce titre a engendré un milliard de vues sur YouTube, en cumul, grâce aux centaines de vidéos amateurs utilisant son titre et qui ont surgi de partout. Ce n’est donc finalement pas la propre création de Baauer qui aura bénéficié de cette fièvre digitale, mais ses versions clipées, dont l’originale serait redevable à une chambrée de jeunes Australiens.

Une caméra, quelques potes, vous pouviez refaire vous-même l’intro du titre et coller votre version sur le track d’un simple coup de ciseau sur Final Cut. Et chaque nouvelle version allait intriguer : qu’est-ce qui allait bien pouvoir se passer après l’intro, cette montée qui précède le lâchage total des corps et des déguisements dans des mises en scènes loufoques ? Ces quelques secondes de lâcher prise totale, filmées partout dans le monde.

baauer

Baauer (complètement à gauche) et son compagnon de voyage Nick Hook (complètement à droite) avec des femmes Aïnous à Hokkaido, au Japon.

Une quête planétaire

Un pur divertissement, viral, qui n’aura finalement jamais vraiment bénéficié à Baauer. On parle du Harlem Shake comme d’un phénomène, et rarement comme d’un titre crée par un DJ américain nommé Baauer. Aussi rare est l’évocation des deux samples vocaux associé à cet hymne festif : l’un tiré du titre Miller Time du groupe de rap Plastic Little (« Do the Harlem Shake »), et l’autre emprunté au chanteur de reggaeton Delgado, dans sa chanson Los Terroristas (« Con los terroristas »). Souci : Baauer n’avait jamais fait signe à ces obscurs artistes avant de diffuser son titre, et ils se sont fait un plaisir de venir lui demander des comptes. Un arrangement aurait alors été trouvé avec Mad Decent, label de Diplo, qui avait à l’origine proposé la « chanson » Harlem Shake en téléchargement… gratuit. De l’aveu même de Diplo, le carton du titre sur la chaîne de Mad Decent aurait sauvé le label de la faillite. L’importance des retombées financières pour Baauer reste floue. Sa détermination à créer différemment est, elle, clairement annoncée. 

« Il faut toujours verrouiller juridiquement ses samples, résume Baauer. Autant que possible, désormais, j’utilise mes propres enregistrements. Un conseil : enregistrez vous-même ou quelqu’un d’autre le fera. Maintenant, avec le projet de Red Bull, j’ai pu aller me promener pour trouver des sons. Et ce sont mes sons. » La quête planétaire de sons menée par Baauer fait en effet l’objet d’un documentaire sur Red Bull TV, et l’inspiration du voyage a même porté le producteur bien au-delà de ses attentes. Son excitation se perçoit dans la musique que ces trouvailles lui ont inspirée et dans ses mots, quand il en parle.

« C’est un jeu vraiment amusant que de créer à partir des sons que j’ai trouvés, j’ai déjà composé trois ou quatre tracks. Je m’en suis servi dans d’autres productions, des remixes et d’autres trucs. C’est une palette géniale. Je suis un peu dans l’état d’un peintre qui a découvert de nouvelles couleurs après avoir utilisé les mêmes pendant des années. »

Cliquer pour lire la suite
01 2015 the red bulletin

Article suivant