Jean Dujardin : l'effet Brice 3

Jean Dujardin : l’effet Brice 3

Texte : PH Camy
Photos : Marcel Hartmann @Contour by Getty Images
Production : Clotilde Lecuillier @Contour by Getty Images
Stylisme : Charlotte Renard

Onze ans après avoir « cassé » les écrans, Brice de Nice is back, et Jean Dujardin a ressorti son surf. Malgré le succès – Oscar inclus – le comédien est resté fidèle à lui-même, et à ses principes. Le point sur ses convictions pour aborder la vie comme un tube positif.

On a connu des artistes tellement moins exposés, tellement moins occupés, mais tellement « pas dispos » et plus durs à rencontrer. Jean Dujardin est l’un des comédiens français les plus populaires de tous les temps, son nom fait apparaître dans vos esprits des Brice de Nice, OSS 117, ou Loulou dans Un gars, une fille (plus de 5 millions de spectateurs quotidiens au début des années 2000) et il a pu se saisir de l’Oscar du meilleur acteur le 26 février 2012 à Los Angeles pour le film (français) The Artist… Pourtant, à l’approche de son nouveau film, Brice 3 (car Brice a cassé le 2), le temps pour une interview, la dispo, Jean Dujardin les a. 

Et le spot aussi. Un resto de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) où il termine tout juste son déjeuner en terrasse. Après un salut, enjoué, il propose de le suivre à l’intérieur. Pas que pour profiter de la déco – plutôt cool, façon garage US. Et pas pour fuir la foule. Pour parler au calme, avec entrain. Et sourire, beaucoup. Réfléchir en souriant, aussi. On est venu le voir pour savoir. Comment, malgré le succès, l’exposition, celui né le 19 juin 1972 à Rueil-Malmaison est resté fidèle à lui-même. On en ressortira 50 minutes plus tard, rechargés en positivité, bon sens et bon esprit. Rester vrai au sommet. On venait connaître la formule. On en retiendra l’importance d’être honnête. Et celle de répondre à l’enfant, au fond de nous, qui appelle. Tel un Brice.

THE RED BULLETIN : Jean Dujardin, acteur populaire, et fier de l’être, comment êtes-vous resté fidèle à vous-même, les pieds sur terre ?

JEAN DUJARDIN : Votre magazine met souvent en avant des sportifs, eh bien on peut trouver des correspondances avec eux dans tout cela.

Oui ?! Lesquelles ?

Le moteur. Le désir. Qu’est-ce qui te pousse, dans l’effort, à te surpasser, à aller plus loin ? Si on s’arrête à l’apparence, un sportif, comme un artiste, peut se perdre. Il ne serait là que pour les mauvaises raisons. Les jolies conséquences et les avantages de la notoriété.

Jean Dujardin en coulisses

Hauteur et recul : les nécessaires de Dujardin pour une carrière réussie.


Ils viennent vite vous séduire ?

Surtout de nos jours, où on est encore plus favorisés, où on vous donne encore plus. On parle à votre place, aussi. Les gens peuvent se perdre dans votre image. Votre nom peut devenir une espèce de caricature. Avec la notoriété, il faut accepter de le perdre, un peu. Dujardin, il l’a un peu paumé ce truc-là. Mais il reste Jean. Laissez-moi au moins ça, mon prénom.

Si les autres se sont approprié Dujardin, comment êtes-vous resté Jean ?

Je ne me suis jamais forcé à le faire, c’est dans mon ADN. C’est tout ce qui te construit. L’éducation, ça c’est fort ! Elle est ancrée, très présente. Les parents, les frangins, la famille. Une certaine ironie et une certaine fatalité aussi. Je suis assez fataliste, et j’aime bien ça. 

Comment ça se manifeste ?

Les choses doivent se passer, ce n’est pas toi qui décides de tout. Ce n’est pas possible. Une sortie de film, c’est une fatalité. Tu as fait tout ce qu’il fallait, tu as bien transpiré, tu as été au bout du bout… Si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas, tant pis, tu as été honnête. J’ai besoin de transpirer, ça dirige mes « oui », et mes « non ». Un truc comme Brice te demande énormément d’énergie, surtout avec un mec comme James Huth, son réalisateur, très dur avec lui-même, qui impose un rythme à tout le monde. C’est sportif !

Brice de Nice n’est pas un film sur un surfeur qui surfe, finalement.

Le surf n’a jamais été le moteur sur Brice. Ce qui m’a toujours intéressé, ce sont les mecs qui parlent sur la plage, qui plantent le surf et qui ont un discours, le feu sacré. Mais jamais sur la planche. En théorie, seulement (sourire).

Jean Dujardin fait la planche

On apprend quoi d’un surfeur qui ne surfe pas ?

Brice, c’est clairement tout ce que je ne voulais pas être, mais en même temps c’est lui qui me permet d’avoir la bonne réplique au bon moment, la bonne « casse », d’être un personnage totalement improbable, avec une dent de requin autour du cou, qui n’est autre qu’une petite corne de chèvre (sourire amusé). C’est juste pour qu’on me voie, en fait.

Tout le monde devrait pouvoir incarner un Brice, un jour ?

Juste pour te faire du bien, pour pouvoir balancer la réplique que tu n’as pas pu balancer quand tu avais onze ans. Avoir la répartie que tu n’avais pas gamin. Brice m’a offert cette chance. C’est pour cela qu’il m’a fait autant de bien. Ce qui me plaît, c’est son côté con, très heureux, sans aucun recul. Brice essaie juste de casser les autres.

Ça vous a manqué, plus jeune, de « casser » les autres ?

Bien sûr. Brice c’est un truc d’enfant, et Brice 3 me reconvoque en enfance. Je ne pensais jamais le ressortir, et puis on a eu envie de remettre les doigts dans la prise. Même si ça ne voulait rien dire, onze ans après le 1, après être passé par l’Oscar. Les gens théorisent, fantasment énormément sur toi. « Qu’est-ce qu’il faut faire, ne pas faire ? » Je n’en sais rien, alors pourquoi eux le sauraient-ils à ma place ? Pourquoi eux diraient : « Il faut que tu sois gentil, le gendre idéal, que tu ne fasses que des films de tronches… »

… ou que des films américains ?

Je ne suis pas américain ! Qui a dit qu’il fallait que je fasse des films américains parce que j’ai eu un Oscar ? Je ne parle pas américain, ça ne m’intéresse pas. Ça m’amuse si c’est une incursion dans un projet, pour me marrer. Si George Clooney me demande de faire un truc, j’y vais, mais je ne suis pas américain ! 

« J’ai une espèce de petite GoPro qui me regarde. Quand je suis en colère, elle me dit : “T’as l’air con.” »

Quel est votre « melonmètre », la chose ou la personne qui vous donne le signal que l’ego devient trop imposant ?

Je m’en rends compte assez facilement…

Il est intégré ?

Oui. J’ai une espèce de petite GoPro à l’extérieur qui me regarde et me dit : « Là, t’as l’air con. » Tu l’as toujours dans des colères. Mes colères sont ridicules. Je parle de colères excessives, beaucoup plus importantes que leur sujet. Notamment sur un tournage. T’es plein de théories, tu penses que t’as raison, mais en fait, tu travailles plus en équipe là, t’es en train de dire à tout le monde : « Faites ce que je dis ! » Au final, t’as accouché d’un insecte, mon pote (sourire). Là, c’est important de travailler avec des mecs qui te connaissent, qui savent que ces colères sont bourrées de mauvaise foi. Comme en amitié. On peut accepter la mauvaise foi d’un pote.

En parlant de potes, hier soir, vous assistiez à la finale de l’Euro. Comment avez-vous vécu ces instants de camaraderie extrêmement difficiles ?

J’ai vu une tragédie. Des humains. Pas une équipe qui devait gagner, mais des gamins. Ils sont vachement jeunes, je trouve, ces gars-là. Griezmann, Matuidi qui pleure… Mais qui est préparé à un truc comme ça ? Leur promesse, elle est folle, il faut la tenir.

« Les choses doivent se passer, ce n’est pas toi qui décides de tout. »

Avec votre notoriété, vous avez aussi des promesses à tenir, et ce retour de Brice de Nice a dû être mûrement réfléchi. Qu’est-ce qui l’a motivé ?

James Huth, qui est un ami, m’a dit : « Viens, on redémarre, on refait Brice. On fait n’importe quoi, mais viens ». Je lui ai répondu : « T’as raison, il faut que je déconne, que je sois plus léger, je ne me ressemble pas. » Dans le miroir, je ne retrouvais pas mon regard, plus rien de pétillant. C’était comme un masque. Je ne souriais plus des yeux. 

Jean Dujardin est Brice de Nice


Être Brice à nouveau vous a relancé ?

En repartant sur la réécriture de Brice, il y avait ce clown qui me convoquait encore. Mon pote Christophe Duthuron (auteur et comédien français, ndlr) est arrivé dans le jeu, on a commencé à faire un trois bandes avec lui et James, à se marrer, se marrer ! Brice me filait des trucs.

Quand avez-vous ressenti les bienfaits de cette collaboration ?

Au moment où tu ne te regardes plus, où tu vis, où tu commences à te lever dans ton salon : « OK, je vous la fais la scène ! » Les mecs se marrent, et tu te marres. Qu’est-ce que c’est joyeux. Quel plaisir ! 

Dans l’humour, est-ce que l’autre compte ?

L’humour est forcément dédié à un autre. Il n’y a rien de pire qu’un humoriste qui veut se faire rire tout seul. En fait, voilà : quand tu n’es pas heureux, c’est que tu n’es pas généreux. Ça se décide et il faut le faire. Aie du courage et tu seras fort.

C’est à l’armée que vous avez commencé à « le faire », faire marrer les autres. Que vous a apporté le Service ?

L’armée, c’est le seul moment où tu es au contact de toute la société. J’ai eu cette chance-là, je dis bien cette chance. Le premier mois, c’est horrible, tu pleures… du sang (rires). Et puis tu te dis : « Il faut que je fasse avec. » Et tu te mets à gratter un peu, et tu vois des gueules, et tu te dis « mais ouiiii ! »… J’écrivais déjà des sketches avant, mais c’est à l’armée que j’ai décidé de faire ça. Je ne me suis jamais dit que je devais faire une école pour devenir acteur. « Je vais écrire, si je sens que ça m’amuse et que je vais peut-être amuser 5 ou 10 personnes, je vais essayer dans les bars, les cabarets, à la télé… » C’est venu comme ça, avec beaucoup de réserve, ça n’a jamais été une grosse décision. Du genre : « Attention, je ne dis pas que je suis acteur, je suis amuseur. » De branleur en classe, je suis devenu amuseur, et peut-être, maintenant, acteur.

Jean Dujardin, de l'armée à l'Oscar

De l’armée à l’Oscar, le parcours de Jean Dujardin doit à sa persévérance.

« Peut-être »… certains ont décidé que vous valiez bien un Oscar, récompense que vous trouvez « absurde ».

La compétition, je la comprends dans le sport. Dans mon métier, elle est absurde. Dans le sport, je comprends la notion de meilleur, il y a le chrono, le score, des trucs pour le dire, c’est établi. Dans un film, ça ne veut rien dire. Il n’y a pas de meilleur film. Tu es dans un film qui suscite plus d’engouement que les autres. C’est toi, t’es là. Ça a été mon cas, alors je l’ai pris. Je ne suis pas naïf pour autant, mais ce n’est pas une posture. Les Oscars, on peut en revenir vivant. Les mecs se disaient : « Il va péter un boulard, il va devenir fou ! » Non, parce que j’ai cette putain d’éducation.

L’apparence, ça compte pour réussir ?

Dans certains secteurs et milieux culturels, les signes extérieurs de richesse sont tout simplement indispensables pour être pris au sérieux. Si on ne respecte pas ces conventions, il faut être deux fois meilleur que les autres. Mais le fait d’être sous-estimé, ça peut aussi être utile d’un point de vue stratégique. Ça me fait penser à l’un de mes amis qui est négociateur pour les services secrets : 1 mètre 50, chauve, des bretelles, un costume mal coupé. Un type pas commode qui tire profit du fait qu’on ne l’estime pas à sa juste valeur au premier regard.  

« La compétition, je la comprends dans le sport. Mais dans mon métier, ça ne veut rien dire. »

Mais il n’y a aucune règle qui s’applique vraiment à toutes les situations alors ?

L’essentiel, c’est de savoir exactement comment l’autre réagit. Ainsi, lors du rapport de force, on pourra s’adapter à lui et utiliser ses faiblesses de manière ciblée. On complimentera les mégalos. On inspirera confiance aux hystériques. Ou on confrontera les control freaks à des informations qu’ils ne détiennent pas encore.  

Quelles sont ses fondations ?

Travailler, être honnête… des valeurs saines. Je parle d’une honnêteté drôle, car il y a beaucoup de second degré dans notre famille, il y a beaucoup de « n’y crois pas trop, t’envoles pas… si tu t’envoles, on te dégonfle ». On se vanne beaucoup. Brice vient de là aussi. Parce qu’il y a une façon de se dire : « Ton métier n’est pas très sérieux. » Je l’ai toujours pensé.

Pour bien le vivre, le succès serait aussi à prendre avec un recul énorme ?

Oui, je pense que le succès est un truc absurde. Ça ne veut plus rien dire, « star », on fout ça sur tout le monde. « Héros », aussi, mais après on va te « tuer ». C’est assez français d’ailleurs, on te monte, on te tue, on te monte, on te tue… c’est pour cela qu’il ne faut jamais vraiment y croire. 

Si nous parvenons à rencontrer le succès ou la notoriété, comment l’utiliser ?

Ce que je trouve super dans la notoriété, c’est la possibilité. C’est ça le grand luxe. La possibilité d’avoir des projets et de monter des trucs. Si le succès doit servir à quelque chose, c’est ça. Pas pour du pouvoir ou des avantages dérisoires, puérils. Ça sert à essayer de bien faire les choses. 

Cliquer pour lire la suite
10 2016 The Red Bulletin

Article suivant