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Joe Daly, génie anonyme de romans graphiques 

Texte : Sean Christie
Illustrations : Joe Daly
Photos : Sydelle Willow Smith

Auteur star de bande dessinée (il est notamment l’auteur de Dungeon Quest), Joe Daly évolue dans l’ombre. Sa rigueur, sa technique éprouvée et un style unique ont séduit la planète. 

L’appartement de Joe Daly, dans la petite ville côtière de Kleinmond, au sud-est du Cap, en Afrique du Sud, est le repaire improbable d’un style de BD aujourd’hui célèbre dans le monde entier. Au premier coup d’œil, l’endroit paraît minuscule. Si petit que le lit et le ­bureau semblent faire partie du même meuble. ­Caché tout au sud du continent africain, on ne pouvait imaginer un studio de travail plus éloigné des sphères conventionnelles de la BD mondiale.

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Daly au travail . Un journaliste l’a un jour comparé au « Duc », le rôle principal de The Big Lebowski, le film culte des frères Coen.

 
Daly, 36 ans, vit ici dans un relatif anonymat, bien qu’il soit sûrement le dessinateur le plus célèbre de son pays. Il vient d’y achever son dernier roman graphique, Highbone Theatre, un ouvrage de 570 pages. Comme ses cinq livres précédents, celui-ci est promis à devenir à nouveau culte pour ses fans dès sa prochaine sortie aux États-Unis et en France, pays où l’auteur est édité respectivement par Fantagraphics et L’Association, deux des plus grandes maisons d’édition de bandes dessinées alternatives dans le monde.

dans cette situation, on peut se demander comment Daly a pu émerger d’un milieu de la BD local quasi inexistant pour atteindre les sommets ? Andy Mason, patron du Centre of Comic, Illustrative and Books Art à l’université de Stellenbosch, en Afrique du Sud, a son idée sur le sujet : « Joe est un créatif ­extrémiste. La BD remplit toute sa vie. Il mange, ­respire et rêve BD. Personne dans ce pays ne travaille plus dur que lui dans son domaine. »

Les livres signés par Joe Daly :

  • The Red Monkey (2003)
  • Scrublands (2006)
  • The Red Monkey Double ­Happiness Book (2009)
  • Dungeon Quest : Tome 1 (2010)
  • Dungeon Quest : Tome 2 (2011)
  • Dungeon Quest : Tome 3 (2012)

Pour se faire une idée de l’implication de Daly dans son travail, Mason explique que très peu de Sud-­Africains se sont lancés dans la création d’un ­roman graphique et une petite poignée seulement a osé répéter l’expérience. « On parle là de milliers d’heures consacrées à chaque livre sans espoir d’en vivre décemment car le marché des romans graphiques est très restreint, même à l’étranger. Pourtant, malgré tous ces obstacles, Joe continue de produire dans son coin, comme une machine. »

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Des planches ­extraites de son dernier ouvrage, Highbone Theatre, ­disponible cette année.

Ils se tiennent serrés dans une petite bibliothèque dans le salon de Daly. ­Environ quinze longues années de travail, non stop, regroupées sur une simple étagère. Tout est dit. 

« La BD, ça vous met à plat », plaide Daly en roulant sa cigarette, le regard las. Sa barbe à la Abraham Lincoln et ses pommettes saillantes lui donnent un petit air halluciné. « Je viens de vivre comme un ­zombie : réveil, café, travail, dodo. Vous devez me trouver un peu maniaque, non ? Ma santé en a pris un coup, sûrement. » Mais même la plus stricte des disciplines au travail n’aurait pu permettre au dessinateur sud-africain d’obtenir une reconnaissance internationale comme seul le Festival international de la BD d’Angoulême a su lui en offrir en lui décernant son Prix spécial du jury en 2010 pour le tome 1 de Dungeon Quest.

Son succès se bâtit aussi avec une expression ­artistique et un style propres, une technique hors pair, sa façon de sentir les tendances qui plaisent au public et une imagination débordante. Daly cultive cette intuition artistique depuis ses débuts, inspiré par ses ­parents, Niki et Jules Daly, deux ­auteurs-illustrateurs de livres d’enfants, très connus et multiprimés.

« Dès qu’il en a été capable, Joe a commencé à ­dessiner sur les murs, raconte sa mère, Niki. Au ­début, il y a eu les gribouillis, puis il s’est intéressé aux formes des choses – cercles, traits, silhouettes – ­dessinées avec l’application que tout petit enfant ­apporte à ses travaux, avant de prendre conscience de ce qu’il fait et prendre confiance en lui. Joe a ­toujours eu notre approbation et a continué à dessiner avec maîtrise, curiosité, une imagination prolifique, de l’humour et toujours du contenu narratif, comme il le fait encore aujourd’hui. »

joe daly

« Hallucinant », « follement original », et « très, très, drôle » : voilà quelques commentaires portés par les fans du travail de Daly partout dans le monde.

Après sa scolarité au South African ­College et à Westerford au Cap, Daly poursuit avec deux ans d’études à la CityVarsity School of Media and ­Creative arts. « Une excellente formation pour se mettre à la BD. J’ai passé une grande partie de la première année à croquer des petites scènes, ce qui m’a permis de comprendre comment capter le mouvement, détaille Daly, précisant que les BD à succès sont conçues de la même façon que les films. Vous devez savoir où positionner la caméra imaginaire que vous avez dans la tête, comment diriger la scène. À moins d’avoir étudié le cinéma, vous n’avez pas conscience de savoir pourquoi telle chose fonctionne mieux que telle autre. » 

Diplôme en poche, Daly commence à travailler sur The Red Monkey. Il lui faut quand même deux ans pour réaliser 29 pages, et même si un éditeur local se montre intéressé, Daly va finalement trouver lui-même la solution pour financer son travail. Il convainc l’hebdo sud-africain SL Magazine de publier sa BD, deux pages par numéro, et The Red Monkey peut s’offrir bientôt un petit noyau de fans enthousiastes.

Joe Daly Highbone Theater

Daly reconnaît que son utilisation de la couleur est très influencée par la BD ­underground française.


Toutefois, devant l’impossibilité de vendre son ouvrage dans son pays, Daly comprend que sa seule chance de percer dans la BD viendra en étant publié à l’étranger. 
Pour cela, il a besoin de conseils d’experts, et comme beaucoup de grands artistes, il se met en quête des meilleurs dans son business : Anton Kannemeyer et Conrad Botes, créateurs de la revue Bitterkomix, icône de la BD underground en Afrique du Sud. L’esprit frondeur de leur travail a déjà influencé Daly dans sa propre démarche, mais l’amitié et les conseils apportés, par Kannemeyer en particulier, vont bientôt profondément modifier sa vie. 

« J’ai traversé une période de critique constructive avec Anton, notamment sur les aspects techniques pour réaliser la BD, se souvient Daly. J’ai appris aussi beaucoup d’eux sur le côté marketing. Ils ont été les premiers artistes de BD locaux à connaître le succès à l’étranger, surtout en Europe. » 

Daly entreprend ses premières démarches à ­l’ancienne, envoyant ses productions à tous les ­éditeurs dont il déniche l’adresse. Son travail suscite vite l’intérêt chez Fantagraphics, installé à Seattle, même s’il fallut un an avant que l’affaire se conclue. Et c’est le légendaire Gary Groth, l’un des fondateurs de cette maison d’édition, et aussi un critique de BD réputé, qui signe Daly en personne.

Dans le même temps, Daly accompagne l’équipe du Bitterkomix au Cyclone BD, le festival international de la bande dessinée à Saint-Denis (La Réunion). C’est une occasion unique de rencontrer physiquement des éditeurs français, le point de départ d’un ­intérêt qui amènera son deuxième roman graphique, Scrublands, à être publié par L’Association. Pour Daly, qui a grandi en lisant les BD francophones classiques comme Tintin, le rêve devient réalité.

Joe Daly Dungeon Quest

Une planche tirée du très célèbre Dungeon Quest avec les personnages Millenium Boy et Lash Penis.

« Les Français et les Belges considèrent depuis longtemps la BD comme un art, alors que les ­Anglophones commencent à s’y éveiller maintenant. Résultat, dans le monde  francophone, la BD c’est du top niveau et c’est là que je connais mes meilleures ventes et la plus grande reconnaissance », raconte-t-il se demandant si son travail n’est pas plus connu dans les pays africains francophones que dans son Afrique du Sud, notamment grâce à l’action des services culturels des différentes ambassades.

Comment juger le travail de Daly qui a su frapper l’imagination d’un grand nombre de lecteurs de bande dessinée enthousiastes dans le monde ? Pour Mason, c’est du « taillé sur mesure pour les jeunes geeks qui tirent sur un pétard en regardant des nanars à la télé ». S’il y a une part de vrai dans cette définition, cela ne suffit pas à expliquer le succès de Daly et l’étendue de son talent. Une de ses forces réside dans sa capacité à respecter les codes habituels de narration visuelle tout en osant dérouter en permanence son lecteur, ce qui rend chaque livre unique, une œuvre inclassable.

Un univers qui définit cet art de la BD underground. Pour les puristes, qui se désolent du virage pris par le roman graphique ces dernières années, Joe Daly est vu comme le gardien du temple. 

« J’ai compris comment capter le mouvement. Vous devez savoir où positionner la caméra imaginaire que vous avez dans la tête, comment diriger la scène. À moins d’avoir étudié le cinéma, vous n’avez pas conscience de savoir pourquoi telle chose fonctionne mieux que telle autre. » 
Joe Daly précisant que les BD à succès sont conçues de la même façon que les films.

Dans Highbone Theatre, par exemple, Daly aime détourner l’image des super-héros des comics par des effets ­hilarants en donnant à tous ses personnages masculins… les muscles de l’Incroyable Hulk. Dans The Red Monkey, il s’amuse avec la caricature du ­détective à l’européenne dans la BD (on pense ­évidemment à Tintin), alors que les épisodes de Dungeon Quest – même si la référence ne saute pas aux yeux tout de suite – ­renvoient aux personnages des jeux vidéo.

Pour séduire une audience internationale, Daly supprime délibérément toute référence à l’Afrique du Sud dans son œuvre, même si ses racines inspirent et façonnent son travail, ce qui donne un esprit tout particulier à ses ouvrages.

« La vie d’un auteur de bande dessinée en Afrique du Sud est une vie à l’ombre et à l’isolement. J’ai essayé de transformer cette situation en force, disait-il il y a quelques ­années. Je crois que quand mes BD ont débarqué sur la scène internationale, elles portaient en elles cette ambiance étrange d’avoir été créées très loin, comme dans une bulle, quelque part. Je crois que ça a aidé à les rendre uniques. »

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01 2015 The Red Bulletin

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