Jean Reno

Jean Reno et l’aigle Cléopâtre

Texte : Herbert Völker
Photos : Maria Ziegelböck

L’Aigle et l’Enfant de Gerardo Olivares et Otmar Penker est un film dans lequel Jean Reno apparaît sous un jour nouveau. L’inoubliable interprète de Léon joue aux côtés de l’Autrichien Tobias Moretti. Il explique que pour lui, l’autre vous construit plus qu’un rôle.

Sa démarche semble mal assurée. Pourtant, c’est celle-là même que l’on associe au plus physique des rôles de Jean Reno. Pour Léon, l’acteur français a effectué chaque jour une centaine d’abdos, fort utiles pour la scène où il descend son buste d’un plafond, élimine quelques poursuivants et disparaît d’où il a surgi. Et si son regard, comme perdu, renforce l’impression laissée par sa démarche, une lueur diabolique peut en un instant apparaître dans ses yeux. Démarche, regard, répliques, elle est là, toute la singularité de Jean Reno.

Mais aujourd’hui, c’est un homme impassible que je découvre sur la place d’un village du Tyrol du Sud. En temps normal, il règne ici un calme absolu. Pas ce jour. Jour de vacarme. Provoqué par un comédien, Tobias Moretti, sur sa puissante KTM, de retour après une virée de cinq heures dans la montagne. Toute la vallée en a profité, jusque dans les alpages où les marmottes ont dû siffler le rappel de leurs petits.

Moretti, 56 ans, est le partenaire de Reno dans L’Aigle et l’Enfant, où les premiers rôles sont tenus par un aigle et un jeune garçon captivants. Décidément à fond de moto, Monsieur Tobias fait part de l’achat d’un modèle de compétition, une MV Agusta, qu’il assure être homologuée pour la route, puis ricane comme un vrai tyrolien. Jean Reno, qui vit à Manhattan, a un léger sourire. La moto, ce n’est pas vraiment sa tasse de thé. Tobias s’éclipse pour aller se doucher. Reno nous propose de commencer l’interview.

THE RED BULLETIN : Dans le film, vous incarnez un montagnard de manière si convaincante que l’on se demande si vous l’avez été dans une autre vie ?

JEAN RENO : Pas du tout, je suis né près de la mer (à Casablanca, au Maroc, ndlr) et j’ai grandi à la ville. À mon arrivée ici, il y avait six mètres de neige et j’ai dû m’acclimater à l’altitude avant de pouvoir apprécier la beauté fascinante de ce paysage fantastique, unique. En revanche, je n’arrive pas à me faire à l’idée de devoir porter chaque jour ces grosses chaussures de montagne en plein été.

Adler - "Wie Brüder im Wind"

Une expérience nouvelle pour Jean Reno : « Dans L’Aigle et l’Enfant, la façon dont le film animalier s’insère à la fiction est exceptionnelle. Une première mondiale. »

Quelle a été votre motivation pour venir affronter l’altitude, la roche et les aigles ?

Avant tout l’histoire. Elle contient plusieurs éléments auxquels je suis sensible – des êtres solitaires en quête de leur identité, une vie de liberté ainsi qu’un paysage exceptionnel.

Votre personnage est un solitaire dans une histoire à l’issue indécise. Finalement, la boucle se referme entre le tueur à gage et le cow-boy solitaire en paix avec lui-même. Faut-il y voir une symbolique du parcours de Jean Reno, l’homme derrière les rôles ?

Soyons clairs. Je garde toujours une distance avec mes rôles. Je construis des personnages qui ne me ressemblent pas. Je crois qu’un acteur ne doit pas uniquement puiser en lui-même, il doit inventer aussi. L’histoire est plus intéressante que moi. Mes personnages ne m’envahissent pas dans ma vie privée. Quand j’ai fini ma journée, je rentre chez moi dans la vraie vie. Je ne vis pas en fonction de mes personnages. L’homme que vous voyez ici c’est Jean Reno, pas le montagnard solitaire… mes enfants qui s’affairent tout autour sont là pour le rappeler.

«Le plus important, ce sont les gens avec lesquels je travaille. »
Jean Reno

L’Aigle et l’Enfant au cinéma à partir du 6 juillet.

© YouTube // Warner Bros. DE 

Revenons au film alors. Que pensez-vous de la densité de l’intrigue ?

Les personnes peu ordinaires, du moins les solitaires, finissent toujours par se croiser. Ici, c’est un aigle qui les réunit, et c’est génial. Dans L’Aigle et l’Enfant, la façon dont le film animalier s’insère à la fiction est, je crois, exceptionnelle. Une première mondiale.

Avez-vous eu des contacts directs avec un aigle, l’avez-vous touché, regardé de près les yeux dans les yeux, histoire de vous jauger ?

Le film utilise plusieurs aigles à des stades de développement divers, certains sont habitués à l’homme, d’autres totalement sauvages. J’ai vu des aiglons, des jeunes adultes effectuant leur premier vol. J’ai senti leurs puissantes serres même chez de jeunes individus. Mon contact le plus proche avec les aigles l’a été avec Cleopatra, une femelle adulte. J’ai suivi à la lettre les instructions du fauconnier et tout s’est bien passé. J’ai pu prendre l’oiseau, il m’a regardé… c’était incroyable… tel César dominant la plèbe d’un regard méprisant.

… en l’occurrence le regard royal de Cléopâtre…

… pour ce qui est de la majesté, il n’y a guère de différence entre un aigle royal mâle ou femelle et encore moins lorsqu’ils convoitent une proie. L’équipe responsable des aigles sur le tournage, deux hommes et une femme, est fantastique. Ils se douchent dans des chutes d’eau, habitent au-dessus de la vallée et des nuages. Ils mènent une vie heureuse, de philosophes. C’est inimaginable de nos jours. Ils peuvent gérer jusqu’à dix oiseaux à la fois. Des oisillons et des adultes qu’on découvre au fil du tournage. 

Steinadler beim Film "Wie Brüder im Wind"

Otmar Penker (à droite) et Gerald Salmina (à gauche) ont éte épaulés par l’étonnant dresseur d’aigles Franz Schüttelkopf sur le tournage.

La fiction et le film animalier se mêlent ici de manière passionnante et inédite à ce jour. Pensez-vous que ce genre fiction/réalité a un avenir ? 

Absolument. Quand une expérience réussit, on souhaite la reproduire. Beaucoup d’histoires naissent dans la nature, on a envie ensuite de savoir comment elles évoluent.

« TEL CÉSAR DOMINANT LA PLÈBE DU REGARD… »
Jean Reno à propos de l'aigle

Les gens vous connaissent depuis 25 ans à travers vos rôles uniquement. Vous êtes plutôt discret en dehors des plateaux. En quoi l’artiste et l’individu que vous êtes a-t-il changé ? 

J’ai moins de patience qu’auparavant. Pas à cause de mon travail mais à cause de ma famille. I hope that I am a better person (« j’espère être une meilleure personne »). Je suis l’heureux père d’une tribu de six enfants issus de trois mariages différents. Je m’efforce d’avoir une compréhension globale de mon métier en m’ouvrant plus aux autres. Je travaille avec des auteurs, des réalisateurs, des cameramen, des acteurs qui ne manquent pas d’idées. Le talent de ces personnes, leur génie est susceptible d’enrichir mon travail. Aujourd’hui, je m’inspire davantage de mon entourage. Je me suis très ouvert à ce niveau.

Je vous passe la question concernant votre film préféré parmi votre filmographie, je sais que vous n’y répondez jamais…

… c’est juste…

… et vous pose la question autrement : qu’est-ce qui, jusqu’ici, a le plus compté ?

Les gens avec lesquels je travaille, c’est ça l’important. J’ai gardé contact avec Natalie Portman (sa partenaire dans Léon, ndlr), je l’ai vu grandir, se marier et fonder une famille. Cela a plus de prix qu’un film. Une fois tourné, monté et sorti dans les salles, un film fait partie du passé. C’est de l’histoire ancienne. Je ne veux pas vivre dans le passé. Les films me reviennent en mémoire lorsque je pense aux personnes avec lesquelles je les ai tournés, au temps que nous avons partagé.

Comment vous souviendrez-vous de ce film ? 

Un jour, je repenserai à ces montagnes, ce qui s’y est passé en compagnie d’un enfant merveilleux, de Tobias, des aigles aussi. Oui, pas de doute, le souvenir des aigles restera impérissable. 

L’Aigle et l’Enfant : le monde vu par un aigle

Le film est une première, même si L’Ours de Jean-Jacques Annaud avait ouvert la voie en 1988 à un cinéma animalier de fiction. Le classique du réalisateur français a fait date, et L’Aigle et l’Enfant devrait lui aussi s’inscrire comme une référence, avec ses aigles royaux au casting. Le projet a impliqué au préalable le tournage d’un documentaire animalier : trois années de travail durant lesquelles les aigles ont été filmés dans leurs milieux naturels. Le résultat est époustouflant.

Brustgeschirr für den Adler

La caméra embarquée ultralégère conçue spécialement pour l’aigle dans ce film.


Après cette étape, la partie fiction a pu s’insérer au projet. L’aspect documentaire venant rappeler que dans la nature, seuls les plus forts survivent, les faibles étant abandonnés à leur sort. C’est le point de départ à l’action du film. Dans les conditions extrêmes de la haute montagne, un aiglon tombé du nid est secouru par un jeune garçon. Cette aventure, dans laquelle Jean Reno et Tobias Moretti incarnent deux solitaires hors du temps, trouvera une issue indécise. Une narration que la station ornithologique Landskron, située en Carinthie (Autriche), spécialisée dans les rapaces, a rendue possible en fournissant des aigles sur les différents stades de développement du tournage.

Si les aigles sont habitués à leur fauconnier, ils conservent néanmoins leur instinct sauvage. Cet instinct, aucun scénario n’aurait su le capturer. La faisabilité du projet a donc dépendu d’une exigence de production qui a établi de nouvelles règles en matière d’investissement, de perfection et de précision. Par exemple, le développement d’une caméra ultralégère avec harnais, fixations, articulation et focale miniaturisés à l’extrême. Tout est si petit que même l’oiseau finit par s’en accommoder, avec à la clé des prises de vue aériennes de toute beauté, le monde vu avec des yeux d’aigle. La partie documentaire a été réalisée par Otmar Penker et Gerald Salmina, épaulés par l’étonnant dresseur d’aigles Franz Schüttelkopf. La fiction a, elle, été assurée par l’Espagnol Gerardo Olivares.

Sortie au cinéma le 6 juillet.

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06 2016 The Red Bulletin

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