Thomas Jolly : le théâtre comme sport

Le randonneur endurant
du théâtre français

Entretien : PH Camy
Photo : Olivier Metzger / Modds

Monter et interpréter des pièces de 18 heures de long… une prouesse artistique et sportive. Le comédien-metteur en scène Thomas Jolly aborde ce challenge tel un randonneur passionné.

THE RED BULLETIN : Thomas Jolly, comment survit-on sur scène et dans le public à vos 18 heures de spectacle, une fois les entractes inclus ?

THOMAS JOLLY : De mon côté, j’ai fait appelle à un coach sportif qui a revu toute mon alimentation, dès 4 mois avant les répétitions. Beaucoup de sport, avec au menu et au choix chaque jour, de la natation, de la course ou de la musculation. Ensuite, il y a 6 semaines de travail et de répétitions avant les représentations.

Et quand arrive le jour J, la représentation-marathon ?

Surtout bien s’alimenter, et bien dormir avant ! C’est quelque chose que j’ai appris pendant les spectacles… Finalement, on peut rapprocher tout cela de la randonnée en montagne ! (Rires.)

© YouTube // LE TAP

Même à fond, un tel ouvrage ne s’achève pas seul. Qui vous a aidé, finalement ?

Une équipe de 50 personnes, dont 21 acteurs, a mené à bien ce projet unique au monde. Ce monstre qui s’est nourri de nous tous. Les théâtres qui nous ont accueillis ont chamboulé leur rapport à la logistique d’une représentation, et à l’accueil du public. Les techniciens et les acteurs qui ont cru en moi se sont tous remis en question.

À 50 personnes, le challenge était d’autant plus colossal. 

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », tu as déjà entendu ça ? Nous ne savions pas où nous allions, comment faire, si ça plairait… J’ai dû trouver 50 fous comme moi pour cette traversée. Ils m’ont suivi, sans aucune garantie d’arriver au bout, ont surmonté découragement, stress énorme et échecs. Cette expérience a changé ma vie.

« J’ai dû trouver 50 fous comme moi pour cette traversée. Ils m’ont suivi sans aucune garantie d’arriver au bout. »
Thomas Jolly

Le spectateur, lui, pouvait quitter l’aventure au bout de deux heures, si bon lui semblait… vous l’avez conquis ?

Les spectateurs sont venus avec leurs oreillers, leurs thermos de café, et ils sont devenus une communauté éphémère lors des représentations, qui a perduré au-delà du spectacle. Certains sont devenus amis et se voient encore. C’est exceptionnel. Partager un temps de vie, ensemble, c’est l’une des choses importantes que cette aventure a révélées.

Parmi les professionnels du théâtre qui vous ont décerné un Molière se trouvaient forcément certains qui n’avaient pas cru en vous ? 

C’est la preuve que quelque chose a bougé. Tout cela a pris 6 ans, en faisant évoluer notre création, jusqu’à ce monstre de 18 heures… c’est la preuve que nous avons su travailler avec ce « milieu », tel qu’il est fait. C’est notre capacité à naviguer à travers toute la complexité et le maillage d’un cadre institutionnel, pour pouvoir imposer le projet, qui a été honorée par ce Molière.

© YouTube // Culturebox

On sent chez vous l’envie de bousculer un art que vous aimez profondément. On le dit souvent ennuyeux, vous le pensez aussi ?

Le théâtre souffre d’une fausse réputation : élitiste, ennuyeux, bourgeois. Je me bats depuis 10 ans contre cela avec ma compagnie. C’est un art populaire, festif, exigeant, comme le sport ! Quelque chose est mort en lui ces dernières années : la conscience que nous sommes tous vivants au même moment et au même endroit. Son essence même. Si l’on fait revivre cela, alors on peut proposer une solution pour les temps d’angoisse et de repli sur nous-même que nous traversons aujourd’hui.

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04 2016 The Red Bulletin

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