Lilou

Breaking Good

Texte : Pierre-Henri Camy
Photos : Nika Kramer/Red Bull Content Pool

Le Red Bull BC One World Final réunira l’élite mondiale du breakdance le 29 novembre à Paris. Français les plus titrés, Lilou et Mounir joueront gros. Prêts pour le grand défi ?

Les fans de Mad Max adorent cette scène où une foule cyberpunk scande : « Deux hommes entrent, un homme sort ! » alors que Mel Gibson et un colosse belliqueux s’affrontent dans le Dôme du Tonnerre. Une finale mondiale du Red Bull BC One pourrait ressembler à cela. Violence en moins. Que du positif ici. La « cage » est une piste ronde de 8 mètres d’envergure, les combattants s’y faisant face des B-Boys, ou « Break Boys ». 

Composante de la culture hip-hop née aux USA dans les années 70, le breakdance a explosé pour devenir un phénomène mondial, en mutation permanente. Créé en 2004, le Red Bull BC One est dédié aux « battles » de breakdance en un contre un. La compétition intègre des étapes nationales, continentales, et mène chaque année 16 stars du break à une finale mondiale qui les voit se défier devant cinq juges. Chaque tour implique son lot d’éliminés, jusqu’à la finale dans la finale, où le meilleur breaker international de l’année est désigné. 

Le Lyonnais Lilou, deux titres en World Final à son actif (2005 à Berlin, 2009 à New York), et le Beauvaisien Mounir, couronné à Rio en 2012 et deuxième mondial en Corée du Sud en 2013, ont disposé d’une carte blanche pour participer à la World Final du Red Bull BC One à Paris le 29 novembre (à suivre ici en direct). Ces deux rois de la discipline, qui se sont affrontés à un battle de la grande finale, l’an dernier à Séoul, expliquent au Red Bulletin pourquoi ils seront présents au cœur du fameux « cypher », prêts à défendre leurs trônes.

Séoul 2013

« J’ai découvert le break en voyant des gens danser, j’ai vu un show et je me suis dit que c’était ça que je voulais faire. » Mounir

© SCOOP / Red Bull Content Pool

THE RED BULLETIN : Lilou, Mounir, vous êtes les breakers français les plus titrés de l’histoire, des références mondiales. Que représente pour vous une World Final du Red Bull BC One?

MOUNIR : C’est LE rendez-vous, l’équivalent du Super Bowl, d’une finale de Coupe du monde du break ! Sur les 16 compétiteurs engagés, la plupart sont de sérieux prétendants au titre.

LILOU : C’est une préparation différente, chaque passage doit être ton meilleur. Point final.

Lilou

B-boy Lilou

Il est l’ambassadeur de la folie lyonnaise du crew Pokemon. Propriétaire de deux titres mondiaux, il marquerait l’histoire du break en réalisant un triplé à Paris.

© Marcos Ferro

 Qu’est-ce qu’un battle ?

LILOU : Un échange entre deux personnes, ou deux équipes. Dans n’importe quelles conditions. Que ce soit dans une bouche de métro, une salle, ou lors d’un événement retransmis en live à la télé : tu as un danseur devant toi, alors fais ton taf.

Mounir, en quoi Lilou est-il un danseur différent des autres ?

MOUNIR : Lilou a besoin de cette adrénaline, de cette folie pour exprimer réellement son potentiel et être à son niveau. S’il est trop cool ou trop concentré, il ne va pas forcément être le plus performant. Sur les scènes internationales, lors des événements clefs, il est toujours au rendez-vous. Lilou s’entraîne beaucoup, il se manque rarement.

Lilou, qui est Mounir ?

LILOU : Mounir est le « premier de la classe » (rires). Il ne se rate jamais. Tous ses enchaînements sont fluides. Il travaille ses mouvements, il fait du sport, du footing, son programme est organisé en sessions. Mounir est dur, convaincant.

Vous avez tous les deux une trentaine d’années, à votre âge, on est un vétéran du break ?

MOUNIR : On est plus près de la fin que du début (rires) !

LILOU : La façon dont nous avons évolué dans notre danse n’a rien à voir avec celle des nouvelles générations. Comment nous nous sommes entraînés, avons participé à nos premiers battles, l’apprentissage… J’ai 30 ans mais je me trouve aussi fort, voire plus fort qu’un mec qui a la vingtaine. J’ai plus de mental qu’un jeune danseur pour affronter des compétitions et représenter à l’international.

Qui composera le jury devant lequel vous devrez tout donner ?

LILOU : Certains sont des pionniers, d’autres sont issus de la nouvelle génération ; certains sont dans le « power move » acrobatique, d’autres sont des puristes fidèles aux fondamentaux de l’école new-yorkaise. Le juge français, Yaman, vient de la compétition, mais il évolue désormais plus dans le spectacle et l’artistique, sa vision de la danse a donc pu changer. Cinq juges de générations différentes, avec cinq visions différentes vont déterminer qui sera le meilleur danseur. 

Pourquoi accepter l’invitation des organisateurs, et venir combattre au BC One World Final, où se faire éliminer au premier tour est une réalité, et ainsi mettre en danger votre statut de légendes ?

MOUNIR : Mon premier BC One était à Paris en 2008, Lilou était juge, c’est un symbole pour moi. Je ne reviendrai pas l’an prochain. Dans deux ans ? Qui sait. C’est donc peut-être mon dernier BC One. J’ai aussi le sentiment de n’avoir rien fait l’année dernière, car nous avons eu beaucoup de difficultés avec le sol lors de la World Final à Séoul, qui nous a beaucoup handicapés. Je n’ai pas pu me défendre. J’ai envie de revenir à armes égales.

LILOU : J’ai participé à mon premier BC One il y a dix ans, en 2005. Il est sûr que l’an prochain je ne reviendrai pas, et dans deux ou trois ans, je ne sais pas où je serai. Il faut marquer le coup, bien finir. Je bloque aussi sur ma demi-finale à Séoul, contre Mounir, qui l’a remportée. Je n’ai pas montré le Lilou que l’on connaît, à cause de blessures et d’un sol glissant.

Mounir

« Lilou et Mounir en finale ? Nous sommes issus de groupes de danseurs mythiques, Vagabond et Pockemon. Ce serait un beau symbole. » Mounir

© Nika Kramer/Red Bull Content Pool

À vos débuts il devait y avoir beaucoup moins de relais pour apprendre ?

Mounir : C’était plus profond, tu mettais beaucoup plus de temps à faire les choses, du coup tu les maîtrisais réellement. J’ai découvert le break en voyant des gens danser, j’ai vu un show et je me suis dit que c’était ça que je voulais faire. Je voulais être capable de faire ça.

Lilou : Il n’y avait pas le Net, on regardait des cassettes VHS deux ans après leur sortie (rires). On se les passait les uns aux autres, on les copiait avec deux magnétoscopes.

Mounir : Tu avais les informations en retard, tu regardais quelqu’un danser sur une vidéo, mais il était déjà passé à un autre niveau depuis deux ans. Ce que l’on apprenait en cinq à six ans, aujourd’hui, les danseurs l’apprennent en deux ans, maximum.

Lilou : Et il n’y avait pas toute cette bibliothèque de mouvements qui existe aujourd’hui. Mounir fait partie de l’un des plus gros groupes de breakers en France, et c’est aussi mon cas. Dans nos groupes, il y avait un danseur debout, des spécialités. Tu savais qu’en battle, le danseur debout allait affronter l’autre danseur debout. Aujourd’hui, tout est séparé, avec des battles dédiées : « battle de danse debout », « battle break ».

« Aujourd’hui, la société entière s’individualise, et malheureusement, de plus en plus de gens dansent en solo »
Mounir

En juin dernier, lors des qualifications France du BC one à Paris, vous étiez juges. Le 29 novembre, lors du Red Bull BC One World Final, qui se tiendra dans la même ville, vous serez jugés. Comment vit on se côté « schizophrène » de la compétition ?

Lilou : Il y a aussi une pression quand on juge : il faut faire les bons choix, tu vas voter pour un danseur et l’autre ne va pas apprécier, mais à l’inverse, en votant pour l’autre, la même chose arriverait. Il faut être concentré, faire le bon choix.

Mounir : Il ne faut pas faire d’erreur, être attentif, capable d’analyser toutes les informations en direct, durant les quelque secondes que dure chaque passage d’un danseur pendant le battle. Comme un arbitre de foot.

Arrivez-vous à juger sans vous mettre à la place du danseur ?

Lilou : Quand tu t’assieds dans le siège du jury, il faut avoir ce qu’il faut dans le caleçon, et assumer ton poste. Cette place n’est pas donnée à tout le monde. Tu dois juger le danseur sur l’instant, sans prendre en compte ce qu’il a pu faire précédemment sur d’autres évènements, ou tenir compte de son niveau. La seule question à se poser ? Est-ce que le danseur a été meilleur que son adversaire, à l’instant T ? Dès que le battle est terminé et le vainqueur désigné, parce que j’ai un esprit de compétiteur, je pense à ce que j’aurais fait face à un tel adversaire. Mais en tant que jury, on agit en tant que tel, on oublie les éventuelles histoires entre nous, peu importe que le gars soit titré ou pas, on juge un danseur.

Qui composera le jury devant lequel vous devrez tout donner?

Lilou: Certains sont des pionniers, d’autres sont issus de la nouvelle génération ; certains sont dans le « power move » acrobatique, d’autres sont des puristes fidèles aux fondamentaux de l’école new-yorkaise. Le juge français, Yaman, vient de la compétition, mais il évolue désormais plus dans le spectacle et l’artistique, sa vision de la danse a donc pu changer. Cinq juges de générations différentes, avec cinq visions différentes vont déterminer qui sera le meilleur danseur.

Pourquoi accepter l’invitation des organisateurs, et venir combattre au BC One World Final, où se faire éliminer au premier tour est une réalité, et ainsi mettre en danger votre statut de légendes?

Mounir: Mon premier BC One était à Paris en 2008, Lilou était juge, c’est un symbole pour moi. Je ne reviendrai pas l’an prochain. Dans deux ans ? Qui sait. C’est donc peut-être mon dernier BC One. J’ai aussi le sentiment de n’avoir rien fait l’année dernière, car nous avons eu beaucoup de difficultés avec le sol lors de la World Final à Séoul, qui nous a beaucoup handicapés. Je n’ai pas pu me défendre. J’ai ­envie de revenir à armes égales.

Lilou: J’ai participé à mon premier BC One il y a dix ans, en 2005. Il est sûr que l’an prochain je ne reviendrai pas, et dans deux ou trois ans, je ne sais pas où je serai. Il faut marquer le coup, bien finir. Je bloque aussi sur ma demi-finale à Séoul, contre Mounir, qui l’a remportée. Je n’ai pas montré le Lilou que l’on connaît, à cause de blessures et d’un sol glissant.

Mounir

B-boy Mounir

Solide et constant, il a été élu meilleur danseur de la planète à Rio en 2012. Ultra déterminé, sa participation au BC One à Paris pourrait être la dernière.

© Little Shao/Red Bull Content Pool

S’adapter aux conditions du battle, c’est votre truc, non?

Lilou: Un danseur doit être un 4×4, mais là, on était pénalisés.

Mounir: On s’est adaptés, mais on n’était pas à notre niveau.

Lilou: On n’a pas pu exprimer totalement notre niveau de fou.

Lequel d’entre vous a d’abord confirmé sa présence ?

Mounir : Au mois de mars, on m’a proposé d’être juge. J’ai refusé : je reviens pour danser ou je ne reviens pas.

Lilou : On m’a proposé la même chose, je n’ai pas voulu, je ne savais pas si Mounir allait le faire. J’ai dit que je ne ferais pas juge : si vous devez mettre un juge français, mettez Mounir, il a gagné en 2012, il a été finaliste en 2013. S’il ne participait pas, il était légitime qu’il soit jury. En aucun cas on ne s’est consultés. Nous nous sommes connus dans la compétition, mais nos deux groupes ont des affinités. Le style de Mounir et mon style reflètent ceux de nos groupes, nos écoles, notre environnement. Si nous sommes engagés dans la même compétition, comme à Séoul l’an dernier, notre but était de nous retrouver en finale.

Mounir : Finalement, à Séoul, nous nous sommes retrouvés dans la même ligne, un peu dégoûtés, car l’un d’entre nous seulement pouvait accéder à la finale.

Lilou : Dès que Mounir m’a gagné en demi-finale, je lui ai dit : « Mounir, tu vas gagner, elle est pour toi cette finale. » C’est de la compétition positive. Il n’y a pas de haine entre nous, c’est que du kiffe.

Mounir : On n’est pas envieux l’un envers l’autre, on a chacun notre parcours.

Lilou : L’atmosphère peut être différente avec d’autres danseurs, auxquels je ne vais pas souhaiter les mêmes choses.

Lilou

« J’ai 30 ans, mais je me trouve aussi fort, voire plus fort qu’un mec qui a la vingtaine. J’ai plus de mental qu’un jeune danseur pour affronter des compétitions et représenter à l’international. » Lilou

© Teddy Morellec/Red Bull Content Pool

Lilou et Mounir en finale, possible?

Lilou: On a les bonnes armes pour. Il serait bon d’avoir une finale, en France, avec ceux qui représentent le mieux le niveau français à l’international. Il y aura aussi le Coréen Hong 10, qui a deux titres, tout comme moi. Une finale contre lui, ce serait bien. Trois titres, ce serait mieux !

Mounir: C’est en France, nous sommes deux Français issus de deux groupes mythiques de danseurs, les Vagabond et les Pockemon. Ce serait un beau symbole.

Votre demi-finale à Séoul, c’était un peu le clash des titans…

Lilou : Ce fut un bon moment. Assez spécial. Avec mon premier adversaire, j’ai commencé en mode rigolade, mais dès mon premier passage je suis tombé sur la nuque et ma basket a volé dans le public. Cela faisait quatre ans que je n’étais pas monté sur scène, depuis mon titre à New York en 2009, et ce truc arrive durant les premières trente secondes. Dans ma tête, je suis passé en mode « guerre ». Il était hors de question que je perde au premier tour. Contre Roxrite je suis repassé en mode cool, pour redescendre, respirer. Ensuite je tombe contre Mounir, pour la première fois. Quelqu’un pour qui j’ai de l’estime, que je respecte. Hors la danse, c’est un frère, un bon pote. Je ne pouvais pas être vicieux avec lui.

Mounir : J’ai abordé ce battle sérieusement. Lilou peut à tout moment retourner le public et la situation de son côté. C’est ça sa folie naturelle. Contre Taisuke, sa chaussure vole dans le public, et finalement elle atterrit devant lui. Tu connais le film Over the Top avec Stallone ? Le moment où il retourne sa casquette et il se transforme, c’est ça Lilou. Avant la chute, ce n’est pas celui qu’on connaît, il est en mode trop cool, serein. Quand il tombe, tu vois le changement s’opérer dans sa gestuelle, l’accélération, la finition, et l’envie. Tu ne peux pas laisser Lilou prendre le battle à son compte.

Lilou : On voulait se retrouver en finale tous les deux, pour montrer un peu plus d’engagement, cette fameuse compétition positive. « Se mettre des coups » en dansant, avec le respect.

Le clash des titans en Corée du Sud, 2013. 

Vous nous préparez des nouveautés pour ce BC One World Final ?

Mounir : Le plus dur pour nous est de nous renouveler. Dans le cas d’un battle contre Lilou, comment veux-tu surprendre quelqu’un qui te connaît par cœur ?

Lilou : La nouveauté va surtout venir du nouveau système de jugement qui va être inauguré.

« C’est de la compétition positive, il n’y a pas de haine entre nous »
Lilou

C’est à dire ?

Mounir : Le BC One rentre dans le circuit Undisputed, qui regroupe tous les vainqueurs de grandes compétitions, dont fait partie le BC One. Du coup, il adopte un nouveau système de jugement. Lors de chaque battle, les juges votent après chaque passage, le résultat s’affiche sur un écran et il suffit de deux points pour l’emporter. Si tu remportes les deux premiers passages, tu as gagné, il n’y a pas de troisième passage.

Lilou : À deux à zéro, le battle est fini. On perd l’intensité de cet instant, après les trois passages, quand tu es en attente, et que le jury lève les pancartes avec ton nom. Il faut être dans le cercle pour comprendre cette chose là.

Mounir : Je l’ai vécu avec Junior en demi-finale en 2012, c’était un grand moment, on avait deux votes positifs de juge chacun et le cinquième juge allait trancher. L’intensité était énorme. On va la perdre totalement. On va « sortir » du battle pour observer le résultat, savoir si on s’arrête maintenant ou pas. Sur un jugement à trois passages, c’est la globalité du battle qui est prise en compte, le dernier passage vient rétablir la balance. Tout peut basculer sur le dernier passage. Quand il y a un battle difficile à juger, je regarde l’ensemble du battle : comment le danseur a été du début à la fin.

Lilou : Avec ce nouveau système, tu perds ce côté confrontation. Tu n’es plus dans le battle, tu es dans l’attente du résultat à chaque fois. Tu perds ce truc dans le cercle, quand tu es concentré jusqu’au bout, qu’il y a du rentre dedans, un genre de question-réponse.

Séoul 2013

Lilou et Mounir disposent d’une carte blanche pour participer à la World Final du Red Bull BC One à La Villette, le 29 novembre.

© Teddy Morellec / Red Bull Content Pool

Vous êtes issus des plus célèbres équipes de breakers françaises, Pockemon et Vagabond, pour conclure cette interview, parlez-nous de l’importance de danser en groupe.

Lilou : Je suis Lilou de Pockemon. J’ai laissé mes premières marques en groupe, j’ai fait mes premières scènes internationales en groupe, si je me suis fait repérer pour pouvoir danser dans d’autres compétitions, c’est parce que je dansais avec mon groupe. Le groupe est ton premier public.

Mounir : C’est essentiel. Nos groupes respectifs nous ont fait. Aujourd’hui, la société entière s’individualise, et malheureusement, de plus en plus de gens dansent en solo. Dans un groupe, tu as un entourage, un œil extérieur qui va te dire réellement ce qui est bon ou ne l’est pas. Ce n’est pas juste un pote qui te conforte dans tes erreurs. Dans un groupe, on va te dire : « Non, c’est pourri ! » C’est dans le travail collectif, avec des objectifs communs, que tu apprends et progresses le plus, et que tu te forges individuellement.

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12 2014 The Red Bulletin

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