L’ultra-rocker

Texte : Andreas Tzortzis
Photos : Alex de Mora

Si le rock’n’roll a ses dieux, JESSE HUGHES est leur messager. C’est ce qu’affirme le gaillard roux, moitié des EAGLES OF DEATH METAL, qui nous a donné quelques bonnes raisons de le croire au long de ces 24 heures passées avec lui au milieu du désert californien. 

High Desert, un peu avant minuit. Devant les portes, closes, du Pappy and Harriet’s, Jesse Hughes a repris la route après quelques secondes d’étonnement. Un bar fermé en semaine ? Il en faut plus pour décourager notre rockeur : « Dans ce cas, direction Low Desert. » Palm Desert, pour être précis. Une bourgade de 50 000 habitants où sa mère et lui sont venus s’installer lorsqu’il était gamin, après le divorce de ses parents. C’est dans cette petite ville californienne que le natif de Caroline du Sud a grandi et que sa carrière rock a démarré, grâce à une rencontre avec Josh Homme, futur leader charismatique des Queens of The Stone Age, des Them Crooked Vultures et des Eagles of Death Metal.

La Route 62, qui serpente entre Joshua Tree et Low Desert, met
le châssis de sa vieille Toyota Scion à rude épreuve. Mais Jesse enchaîne tranquillement les virages sélectionnant sur son iPhone l’ambiance musicale. Sur fond de Prince ou de James Brown, il évoque son tout premier concert avec Eagles of Death Metal, à quelques miles de là, au festival de  Coachella. Ce jour de 2006, ils avaient joué devant toutes les têtes de nœud de leur ancien lycée. « Je ne savais pas trop si je devais être reconnaissant ou me comporter, moi aussi, comme un connard. J’ai opté pour la première option. Danny DeVito nous a annoncés sur scène, et on a fait un putain de concert ! »

Jesse Hughes ne rentre pas dans les cadres, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce qui ne l’a pas empêché de réaliser une carrière musicale que nombre de rockeurs lui envieraient : quatre albums (dont celui en cours), des titres rachetés par Microsoft et Nike pour leurs campagnes publicitaires, des concerts aux côtés des plus grands groupes de rock. Ce succès, son copain d’enfance Josh Homme, producteur via son label Rekords Rekords et influent guitariste-musicien à succès, y est aussi pour quelque chose. Si l’incontrôlable Jesse est sujet à d’explosives sautes d’humeur, il sait les compenser par un enthousiasme inaltérable.

D’autant plus qu’il a su très vite comprendre comment réussir dans le monde du rock, en suivant un credo simple : « Composer de la bonne musique, ne pas se prendre au sérieux, et appliquer la devise Kill rock and rape roll. » Hughes : « Mon père m’avait expliqué les choses simplement : “Il y a ceux qui s’auto-extasient sur scène et ceux qui essaient d’extasier le public. Tu veux faire partie de quelle catégorie ?” Et bien, moi je veux faire jouir le public, le faire transpirer. »

La trentaine à peine entamée, Jesse (42 ans aujourd’hui) s’est mis à la guitare en autodidacte. Six mois plus tard, en 2004, les Eagles of Death Metal sortaient leur 1er album, Peace, Love, Death Metal.

 
Et pour cela, le tandem américain et rouquin de EoDM a sa recette : une intro accrocheuse et un son qui ne s’embarrasse d’aucune fioriture, à base de breaks de batterie dépouillés, de guitares crachantes et de basses acérées. Tout ça sur des textes bien ficelés, parlant de spleen hollywoodien et de déambulations nocturnes en quête d’une sainte-trinité pas très catholique.

Du bon rock, pas prise de tête et qui fait bouger, voilà ce que fait l’homme, jeans hissé jusqu’à la taille par d’improbables bretelles, assis au volant de sa Toyota tout en lissant sa moustache. « Les Beatles ont défini ce qu’était la musique pop, explique-t-il. À nous d’approfondir, d’améliorer. C’est ce que j’essaie de faire, sans compromis ni complaisance. La musique de faux-derche, c’est pas mon rayon. »

Quelques heures avant notre escapade dans le désert, nous avions retrouvé Jesse dans son appartement de Silver Lake, un quartier branché de Los Angeles. Il aime ce « repaire à rockeurs sauvages ». D’après les stries laissées sur la peinture, la porte de son garage a visiblement servi de cible à des lanceurs de couteau. C’est qu’il s’en est passé, des drames, dans cet endroit où les nuits sont toujours plus longues que les jours. Pas plus tard que le week-end dernier, Tuesday Cross, sa copine et ex-star du porno, a corrigé une fille passablement éméchée qui l’avait prise à partie. Nez pété pour la malotrue. « C’était du grand art », lance Jesse, admiratif.

Derrière une porte-moustiquaire, dans une pièce rouge et noire, on découvre l’étrange musée de Jesse, un fourbi d’objets d’art, de breloques, cadeaux kitsch et reliques en tout genre. Là, un coussin tête de mort orné de perles, cadeau de Jay Leno, star des talk shows américains ; sur les étagères, une tête réduite façon Jivaro, un fusil d’assaut MAK-90 et deux paires de revolvers. Une pour Jesse, une pour Tuesday. Des répliques du modèle Colt de 1851 que portaient le général Robert E. Lee des Confédérés et « Wild Bill » Hickok, héros de l’Ouest américain.

Une relique d’une époque plus récente est accrochée au mur : un brassard nazi. Porté par Hitler himself, nous assure Jesse, il a un certificat pour le prouver. Mais pourquoi les étoiles autour du brassard ? « Parce qu’on leur a botté les fesses, tiens ! Et qu’on peut bien exhiber tout leur bordel comme des trophées de chasse. » La tête réduite provient du même collectionneur canadien qui lui a fourni la relique hitlérienne. « Il voulait une de nos chansons pour un spot de pub, nous raconte Jesse, et a voulu connaître nos conditions. J’ai répondu qu’il faudrait que j’aie le cerveau sacrément rétréci pour lui laisser une de mes chansons. »

Au fil de la conversation, on découvre un Jesse Hughes souvent drôle et perspicace, parfois mordant comme lorsqu’il fustige la culture pop, et quand il se met à parler politique. « J’ai toujours cru que j’allais finir sénateur », nous avoue celui qui est persuadé de pouvoir sortir le parti Conservateur de la crise. D’ailleurs, si c’était lui qui avait dirigé le parti des Républicains, Obama ne serait pas passé. On a quand même du mal à l’imaginer dirigeant de quoi que ce soit.    

 « jamais je n’irai me battre pour un truc auquel je ne crois pas » 

« Je voulais être un mec hyper à droite, mais de la vraie droite conservatrice, tu vois ? Je dis ce que je pense et jamais je n’irai me battre pour un truc auquel je ne crois pas. Mais personne ne pourra me dire que je suis raciste : je suis trop cool pour ça. Ça me maintient du bon côté de la barrière. » Pause. « Pour le moment. »

Sénateur Hughes ? À bien y regarder, cet ultra-religieux, membre actif de la NRA, pourfendeur de la théorie du réchauffement climatique mais qui nous ravit avec sa pop rock joyeuse et addictive, on se dit qu’au moins, il mettrait l’ambiance au Congrès. 

Retour au présent : la préparation du quatrième album du groupe, en l’occurrence. Les textes sont prêts depuis 2012, mais Jesse aime prendre son temps. « Il faut toujours attendre le bon moment. Et ça vaut pour tout. C’est aussi pour ça que je préfère réserver des salles de 500 places même si on attend le double de spectateurs. C’est meilleur pour l’image, de voir des gens faire la queue dehors. Tu vois, je pense à tout. »

Dans le passé de Jesse Hughes, on trouve le tiercé gagnant : un mariage (très tôt), un divorce (traumatisant), et une descente (au fond du trou). Puis viennent les retrouvailles avec Josh Homme, son ami, qui l’arrachent de l’enfer des drogues et de l’alcool. Un jour, en écoutant une de ses chansons, Josh lui demande, enthousiaste : « Tu peux m’en faire d’autres ? »

« Pour le premier album, j’ai suivi un conseil de Barry Manilow, qui disait que chaque chanson est un tube pop en puissance. Ce n’est pas grave de piquer des idées, mais tu ne dois pas t’en cacher ! Et moi, je te jure, je n’ai jamais copié des artistes que je trouvais nuls ! De toute façon, toutes mes chansons existaient déjà dans ma tête, alors pourquoi me compliquer la vie ? Je n’essaie pas d’être dans la lignée de Poison, mais des Stones. Et ça me réussit plutôt. Enfin, je crois. »

Au Rancho, on sait passer le temps. Tuesday Cross, petite amie de Jesse Hughes, se repose entre entre deux sessions tir à la carabine.

Au début des années 2000, Jesse Hughes démarre ce qu’il convient d’appeler une carrière musicale. Lentement, d’abord : il faut dire que dans cette industrie carnassière en perpétuel bouleversement, il ne suffit pas de vouloir être l’ultime avatar d’un rock authentique. 

Finalement, c’est son goût pour la provocation et son style qui feront la différence. En 2006, à la sortie de leur deuxième album Death by Sexy, les Eagles of Death Metal sont invités à partager une série de dates avec les Guns N’Roses. Mais la tournée vire très vite au cauchemar : dès la fin du premier concert à Cleveland, le leader des Guns, Axl Rose, monte sur scène et demande au public ce qu’il a pensé des « Pigeons of Shit Metal », avant de les renvoyer. 

« Pendant un instant, j’ai été sous le choc. Et puis je me suis que si Adolf Hitler m’avait un jour écrit une lettre d’insultes, il est clair que je l’aurais encadrée, cette lettre, tu comprends? En fait, j’avais même besoin de me faire détester par Axl Rose, c’était la garantie pour gagner le respect de tous les autres. »

Leur ami Dave Grohl, leader des Foo Fighters, et ancien batteur de Nirvana, a quand même tenu à prendre publiquement partie pour les deux compères d’Eagles of Death Metal. Trois ans plus tard, histoire d’enfoncer le clou, Wannabe in L.A., un de leurs grands tubes et extrait de leur album du moment Heart On, vient figurer dans la sélection rock de Guitar Hero 5.

Mais des preuves de son succès, Jesse Hughes n’en a plus besoin : les radios passent ses chansons en boucle, ses concerts affichent toujours complets, et les géants de la pub s’arrachent ses partitions : rien que la chanson d’une campagne pour Nike football, avec Ronaldo, Neymar et Zlatan Ibrahimović au casting, et intitulée Winner Stays, a déjà été écoutée plus de 100 millions de fois sur Youtube. Et dans les commentaires, la même question : quel est le titre de la chanson ?! Réponse : Miss Alissa.

« Pour les programmateurs de radios, 10 millions de clics sur YouTube équivalent à un album platine. Alors avec autant de clics pour Miss Alissa, fais les comptes : pas étonnant qu’ils en redemandent. » 

«  J’essaie d’être dans la lignée des stones, et ça me réussit bien. Enfin, je crois »

 
Retour au studio du Rancho de la Luna, à Joshua Tree. Le guitariste Dave Catching attend son ami Jesse. Dehors, il fait une chaleur écrasante. Mais le leader des Eagles tarde à se pointer. 

« Jesse est un génie, mais il a son propre rapport au temps », nous confie Dave, dont la barbe fait penser à un père Noël qui serait fan de ZZ Top. Vétéran du rock et heureux propriétaire du Rancho, ce havre de paix perdu en plein désert, il a participé à presque toutes les tournées d’EoDM. « Sur scène, Jesse se donne à 100 000 pour cent. C’est le meilleur leader de groupe que j’aie jamais rencontré », nous dit-il.

Enfin, la Toyota Scion arrive au studio. Jesse est accompagné de Tuesday, avec qui il forme un couple depuis 5 ans. Aujourd’hui artiste et musicienne, l’ex-actrice de films pour adultes est la seule qui semble capable de pouvoir calmer les humeurs du rockeur survolté. Ce qu’il nous confirme : « Cette fille est une aubaine pour moi. »

Passé les salutations, Jesse et Dave s’amusent un instant avec un tomahawk que Jesse a apporté, puis disparaissent dans le studio. Debout devant une table de mixage, entouré de babioles, de squelettes en plastique, de guitares et de croûtes accrochées aux murs, Jesse branche son iPhone sur la table et sélectionne des titres qui figureront sur le nouvel album. Il s’agit certes de versions instrumentales pour l’instant, mais on sent déjà les multiples influences : ici, Hollaback Girl de Gwen Stefani ; là, du bon vieux swamp rock de la Nouvelle-Orléans. Qu’importe, le résultat est du rock à la sauce EoDM. 

Séance d’écoute avec le proprio du studio, Dave Catching.  

En observant ce grand moustachu tatoué, debout dans le studio en train de fredonner les refrains de ses chansons, on se prend à regretter que ce type ne soit pas né trois ou quatre décennies plus tôt, à une époque où le rock était aussi un état d’esprit. Mais pourquoi s’acharne-t-il justement à le faire vivre, cet esprit rock qui se meurt petit à petit ?

Jesse Hughes a évidemment une réponse que seul lui est capable de vous balancer : « Parce que les dieux du rock m’ont élu pour l’entretenir et l’attiser le plus longtemps possible ». 

Il marque une pause, puis reprend : « You have to be killing rock and rape roll. Tu dois avoir ça dans le sang, et y croire. Et moi, j’y crois. »

Cliquer pour lire la suite
05 2015 The Red Bulletin

Article suivant