Nina Simone

Nina Simone dans les yeux de Liz Garbus

Entretien : Pierre-Henri Camy
Photo d’ouverture : Peter Rodis/Netflix

Le documentaire What Happened, Miss Simone? de la réalisatrice américaine Liz Garbus, diffusé dès le 26 juin sur Netflix, vient remettre les pendules à l’heure sur l’histoire de ce personnage aux multiples facettes.

Une voix et une personnalité uniques, la chanteuse afro-américaine Nina Simone fut une artiste multiple : torturée autant qu’inspirée, envoûtante comme dérangeante, parfois violente, souvent violentée.

What Happened, Miss Simone?

Le film est à voir à partir du 26 juin sur Netflix.

Politiquement engagée, la diva soul a laissé un grand vide créatif et spirituel derrière elle. Le documentaire What Happened, Miss Simone?, diffusé dès le 26 juin sur Netflix, vient remettre les pendules à l’heure sur l’histoire de ce personnage aux multiples facettes disparu des suites d’un cancer en 2003. Une excellente pianiste de formation classique, elle fut contrainte de devenir chanteuse de bar, et de s’adonner à la « musique du diable », pour subvenir aux besoins de sa famille après que le Curtis Institute of Music de Philadelphie a refusé de l’intégrer à ses cours dans les années 60. Une conséquence à ses yeux du racisme ordinaire et officiel qui régnait aux USA durant la ségrégation. Un « rêve brisé » qui révélera finalement la Nina Simone chanteuse que nous avons connue : une artiste flamboyante essentielle au paysage artistique du siècle dernier, à même de chanter le blues, la soul, et le folk, et de mixer tous ses genres à ses racines classiques de manière admirable. The Red Bulletin a rencontré la réalisatrice de What Happened, Miss Simone?, l’Américaine, Liz Garbus, et la fille de la pianiste-chanteuse, Lisa Simone. Avec elles, nous revenons sur l’histoire d’une femme à part, et posons la question : quel(le) artiste va enfin honorer son héritage musical et spirituel ?

Bande-annonce officielle du film.

© Netflix // YouTube

THE RED BULLETIN : Liz Garbus, pourquoi fut-il particulièrement intéressant de dédier un documentaire à Nina Simone ?

LIZ GARBUS :
Ce projet m’a été proposé. Mes partenaires sur ce film, Radical Media, m’ont appelée et demandée si j’étais intéressée par la réalisation d’un documentaire sur Nina Simone. J’adorais sa musique, mais je me suis interrogée : quelle est vraiment l’histoire, est-elle bonne ? Je me suis procurée son autobiographie et j’ai commencé à lire quelques articles à son propos. En fait, l’histoire était incroyable. Faite de psychologie, de politique, d’un art élevé au sommet… une véritable lutte, mais aussi un triomphe.


Vos premiers films furent dédiés à des prisons américaines, puis « aux prisons de l’esprit »… L’histoire de Nina Simone est-elle aussi associable au concept de « prison de l’esprit » ?

Oui, j’ai réalisé mes premiers documentaires dans des prisons. Celle où j’ai tourné mon premier (The Farm, ndlr) a été construite sur une ancienne plantation où travaillaient des esclaves, et cette prison accueille désormais 80 % de détenus Noirs. J’ai fait ce docu sur le joueur d’échecs Bobby Fischer, pour qui l’échiquier représentait à la fois la liberté et une sorte de prison, la folie. Pour mon film sur Marylin Monroe, c’est aussi son succès qui l’a tuée. Si vous vous penchez sur le profil de Nina Simone, il y a un peu de tout ça. Son histoire, c’est celle du racisme aux USA, elle a grandi en Caroline du Nord, sous les Lois Jim Crow associées à la ségrégation raciale. Elle rêvait de devenir une pianiste classique, mais l’Amérique n’était pas prête pour cela.


Un rêve brisé quand elle fut refusée au Curtis Institute of Music de Philadelphie ?
Exactement. Souvenez-vous que les Noirs n’avaient pas même le droit de vote à l’époque.

« Elle rêvait de devenir une pianiste classique, mais l’Amérique n’était pas prête pour cela »
Liz Garbus

C’est à ce moment que fut « créée » la Nina Simone que nous connaissons tous ?

Nina Simone

© Al Wertheimer

Toute sa famille l’avait suivie dans le Nord, pour être vivre à ses côtés à Philadelphie. Elle a dû se débrouiller pour subvenir à leurs besoins. Elle a donc commencé à jouer du piano et chanter dans des bars, et Eunice Kathleen Waymon est devenue Nina Simone. Elle a changé de nom pour que sa mère ne sache pas qu’elle jouait la musique du diable et qu’elle avait arrêté la musique classique. Mais sans le classique, il lui manquait quelque chose, et la lutte pour les Droits Civiques a comblé ce manque.


Le nom de Nina Simone est en quelque sorte associé à un « vide » : elle a ouvert bien des portes, pour beaucoup de gens et d’artistes, mais il semble que personne n’ait osé entrer à sa suite. Pourquoi ?

Vous voulez parler des artistes actuels ? L’industrie de la musique est beaucoup plus concentrée qu’avant. Et je pense qu’elle a été incroyablement courageuse de chanter ce qu’elle chantait. Elle aurait pu être tuée. Ou pendue à un arbre. C’est une personne rare. L’Amérique a tué les Droits Civiques dans les années 70, et ce n’est que récemment, ces dernières années, que l’on a vu la construction d’un nouveau mouvement, une stimulation. Peut-être qu’aujourd’hui de plus en plus d’artistes évoquent Nina Simone comme une icône parce qu’elle fut une « performeuse » capable d’inspirer et d’être radicale. Aujourd’hui vous avez des Lauryn Hill, John Legend, Common, Kanye West, Alicia Keys qui revendiquent Nina Simone comme leur héroïne. C’est peut-être l’icône dont nous avons besoin maintenant.

« Nina Simone a été incroyablement courageuse de chanter ce qu’elle chantait. Elle aurait pu être tuée. Ou pendue à un arbre »
Liz Garbus

Elle est peut-être leur héroïne, mais dédient-ils leurs paroles à toutes ces choses qu’elle a osé évoquer en son temps ? Pas dit. Honorent-ils son héritage ?

Ça va se faire petit à petit, mais pas comme l’a fait Nina bien sûr.


Nous parlons d’artistes puissants, pour lesquels il serait aisé de faire comme bon leur semble, mais peut-être que leur entourage, dans le show-business, les dissuade d’aller trop loin, à propos de politique ou d’autres sujets « chauds » ?

C’est sûrement ce que pensait Nina : qu’elle était punie par l’industrie musicale car elle allait trop loin. Elle ne pouvait pas apparaître dans un show télé majeur. Sa carrière en a pâti. Aretha Franklin a su rester commerciale, car elle n’a jamais dit : « Je veux tuer des Blancs. » Elle n’était pas radicale. Il y avait des concessions à faire si vous vouliez gagner de l’argent avec votre musique, et Nina ne les a pas faites.


Quel est selon vous le bon côté de Nina Simone ?

Sa musique. Elle a tout traversé, et quand vous écoutez sa musique, où que vous soyez, quel que soit votre état du moment, elle vous parle. C’est une expérience très profonde et personnelle. Comme un remède. Comme si elle vous parlait de tout ce que vous avez ressenti, car elle a tout traversé.

« C’était une révolutionnaire : une Afro-Américaine sur scène parlant à son audience. Pas pour la divertir, mais pour s’exprimer »
Liz Garbus

Le mauvais côté de Nina Simone ?

Elle pouvait être très difficile, violente, mais vous comprenez pourquoi si vous comprenez sa vie et avez un peu d’empathie.


Pourquoi était-elle si moderne ?

C’était une révolutionnaire : une Afro-Américaine, qui se tenait sur scène, parlait à son audience. Pas juste là pour les divertir avec son piano, mais pour s’exprimer, et exiger leur attention. C’était révolutionnaire. C’était moderne. Elle était courageuse, peut-être un peu folle. Et c’est pourquoi le changement est arrivé.


Qu’avez-vous retenu de ce projet ?

Que nous pouvons survivre. Elle a traversé tant de choses et survécu. Si elle l’a pu, nous le pouvons.

Des mots pour Nina
 

« Unique en son genre »
Personne n’a crée une telle musique, et personne n’aura eu la même voix, jamais.

« Une pionnière »
Nous parlons d’une femme noire qui exigeait de son audience. Du jamais vu.

« Une diva »
Elle voulait que les choses se passent exactement selon ses attentes, et elle tenait cela de son passé de musicienne classique. Comme le silence durant ses morceaux. « Quand c’est mon moment, il est temps pour vous d’écouter. » C’est fort, et théâtral.

« La tristesse »
Elle était très triste. Et a cherché à se tuer.

« Quelqu’un qui aimait la vie »
Quand elle était sur scène, dans son groove, et qu’elle pouvait entrer en relation avec son audience, elle appréciait la vie.

« Black Power »
Elle fréquentait la famille de Malcolm X, elle était au cœur des conversations importantes sur ce sujet.

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06 2015 redbulletin.com

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