Skrillex

Skrillex, L’électro libre

Texte : Cole Louison
Photos : Ben Rayner 

Trois cents concerts par an et plusieurs labels, le jeune DJ américain de 26 ans est un homme pressé. The Red Bulletin a suivi l’étoile montante de la musique électronique dans les coulisses de son impressionnante tournée.   

Il est 18 heures et le thermomètre affiche encore 27 °C. Une odeur de goudron s’échappe de la route qui traverse le magnifique bois du parc municipal Iroquois où se niche l’amphithéâtre du même nom : une scène à ciel ouvert. Cette route sans marquage est encombrée de voitures et du public du concert à venir, qui affiche complet.

Pas moins de 3 000 spectateurs, de toutes tailles, couleurs et âges. Beaucoup arborent un look étudié : cheveux jetés en arrière sur crâne à moitié rasé, lunettes noires, et grosses boucles d’oreilles rondes. D’autres ont opté pour le style « dance », tout en perles fluo, bandeaux et combinaisons moulantes, comme dans les années 90. De nombreux motifs révèlent aussi des planètes, des étoiles et des têtes de Martiens tout sourire. Un clin d’œil à la couverture de -Recess, le premier album de celui que tous attendent : Skrillex.

Terri Macskimming est l’une d’eux, sa tenue n’a rien d’extraordinaire. En tout cas, c’est une maman tout excitée d’être là avec ses enfants. « Mon fils de 12 ans m’a parlé du dubstep, je n’avais aucune idée de ce que c’était. J’adore, dit-elle. C’est une musique pour danser mais douce en même temps. Je n’aurais jamais cru que ce soit possible. »

Si le public marche à fond, c’est que la connexion avec la musique est réelle
Skrillex

Passé par la case metal avec son groupe From First To Last au milieu des années 2000, Skrillex est aujourd’hui l’un des princes de l’EDM – electronic dance music –, le style musical qui explose en ce moment aux États-Unis. Les adolescents américains en raffolent. Il y a cinq ans, quelques producteurs comme David Guetta se sont mis à collaborer avec des artistes pop, vulgarisant ainsi la trance, la house et le dubstep, ces styles musicaux confinés. Aujourd’hui, les jeunes musiciens d’EDM se produisent dans des stades et en prime time sur les scènes des festivals. D’après Forbes, les revenus des dix DJ’s les mieux payés au monde ont totalisé 125 millions de dollars en 2012. Plus que l’ensemble des salaires des basketteurs des Lakers de Los Angeles. Sonny John Moore, alias Skrillex, est sur la liste. En quatre ans à peine, cet Américain de 26 ans qui a arrêté sa scolarité au lycée, a raflé six Grammy Awards. Il cumule 17 millions de fans sur sa page Facebook et engrange quinze millions de dollars par an, tout en distribuant sa musique gratuitement.

«  Le plus important, c’est l’expérience  »
Skrillex



En backstage, à quelques heures du début du concert, un petit gars vêtu de noir aux cheveux humides sort de sa loge et pique un sprint à travers l’allée encombrée d’écriteaux indiquant la direction vers la scène, le buffet ou le bus. Skrillex frôle les passants qui s’agrippent à leur pass. Seule la bonne couleur permet de profiter du plus haut niveau d’accès. Il se poste à l’entrée de la scène où le duo soul Milo & Otis, venu de Californie, assure déjà la première partie de son concert. Sonny – c’est comme ça que tout le monde l’appelle en tournée – se tient à la limite de la lumière tricolore. Il bat le rythme de la tête et entonne quelques paroles, jette un coup d’œil à son portable craquelé, puis retourne à toute berzingue vers sa loge. Avant qu’il ne claque la porte, on entraperçoit une bouffée de fumée, un ordinateur portable, des bouteilles renversées sur une table.

« Il est épuisé », lance Skaruse, le fidèle assistant du jeune DJ. Il nous explique que Skrillex travaille à la touche finale d’un morceau qu’il a composé le jour même. Il s’agite sans arrêt et dans tous les sens, Skrillex est un passionné. Et tout l’intéresse. La source de tant d’énergie demeure un mystère quand on sait à quel point il a été débordé ces dernières années. En 2011, il a aligné 322 shows. Parfois trois par nuit. Soit deux sets, plus un after. Fin 2013, il a bouclé l’enregistrement de Recess, son premier album studio, après six maxis, composé de morceaux compacts, denses, enjoués et vivants. Ce soir, c’est le troisième concert de la nouvelle édition de son Mothership Tour : 23 dates à travers l’Amérique, essentiellement sur des scènes en plein air. D’ailleurs, Skrillex s’est fait tatouer l’avant-bras d’un « M », l’initiale du nom de la tournée.

 

skrillex tour

Après s’être fait un nom dans de petits clubs, Skrillex ­attire désormais les foules dans les plus grands festivals.

« Le plus important, c’est l’expérience », dit-il à propos de cette tournée, un concept vieux de quelques années qu’il a repensé en y ajoutant des effets lumière dernier cri, un vaisseau spatial sur mesure conçu pour l’occasion avec un cockpit d’où Sonny, en DJ-capitaine, contrôle tout. Alimenté par un système hydraulique, le vaisseau s’élève au-dessus du public en expulsant de la fumée tandis que des images – allant de décors de synthèse hypnotiques au clip de Full House dans lequel figurent Oncle Jessie et Steve Urkel, deux personnages de séries US à succès des années 90 – sont projetées en boucle sur un écran géant. Depuis son lancement en 2011, la tournée Mothership s’est sacrément développée. Le spectacle et la musique de Skrillex soulèvent un intérêt grandissant. Un jeune DJ à la coupe de cheveux farfelue qui initie de nombreux Américains au dubstep et bluffe son public avec un show visuel renversant, ça ne court pas les rues aux États-Unis.

En 2011, Skrillex a aligné 322 shows. Parfois trois par nuit

Pour cette tournée, Skrillex a choisi de faire étape dans des salles et des clubs de taille moyenne. Mais il promet de faire table rase cet été de toutes les tournées passées. Son équipe et lui ont travaillé plus de cinq mois dans un hangar de 3 000 m² au centre de Los Angeles, à réfléchir, -expérimenter, construire et reconstruire un jeu de lumières complexe, un vaisseau spatial de la taille d’un hélico, un écran de trois étages – un mur liquide luminescent – dressé derrière lui. Il devrait aussi compter sur des projecteurs rotatifs fixés à des bras mécaniques, des pointeurs à faisceaux lumineux très compacts aux couleurs de l’arc-en-ciel. Six canons positionnés sur le devant de la scène cracheront en alternance fumée et feu. Démonté, tout cet équipement remplit huit semi-remorques.

Autour de sa loge où un grand écriteau indique Skrill-Ville, les fans se font de plus en plus bruyants. Skaruse s’active aux côtés des autres membres du staff. Autour du cou, tous portent le convoité pass « accès illimité », ces tickets noirs barrés de trois griffes rouges. Le logo de l’artiste présent sur son album et tout le merchandising. Un bruit de laser expulsé de la loge retentit à travers tout le hall. Interdiction d’entrer. « Il est en pleine création », lance Skaruse. 

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08 2014 The Red Bulletin France

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