Skrillex, l’électro libre (suite)

Texte : Cole Louison
Photos : Ben Rayner

Deuxième partie du reportage exclusif dans les coulisses de l’impressionnante tournée de l’étoile montant de la musique électronique.

Ce dernier et son équipe sont en train de planifier l’après-spectacle. Ce soir, ce sera couvre-feu. Dès la fin du concert, à 22 h 50, ils remballeront tout et traceront la route dans la foulée. Ils dormiront dans le bus, comme à chaque fois qu’un nouveau concert est programmé dès le lendemain. Prochaine étape : Cleveland. Avec une arrivée sur place prévue à 4 heures du matin. 

Pour le moment, dans une autre pièce, les techniciens prennent leur repas au milieu des machinistes, des assistants et bien d’autres encore. Ici, prévaut une hiérarchie complexe entre le staff de la tournée, les assistants, la sécurité de la tournée, la sécurité locale, la police, l’équipe médicale, la régie, le responsable signalétique en charge de baliser la zone de concert, la scène, la cantine et les loges.

Ceux qui s’affairent autour de la scène portent des boots et des jeans où pendent des mousquetons bourrés de clefs. Leur peau est vierge de tatouages ou recouverte d’encrages défraîchis. Tattoos ou rien. Cette galerie de personnages semble experte en teufs mais bien qu’ils passent du bon temps, ils n’ont rien vu des folles soirées qui rythment à l’occasion la tournée d’un Skrillex déjanté. Un journaliste a été témoin d’un jogging en groupe juste avant le début d’un concert et de la présence d’un mixeur à jus sur un buffet bio. L’unique virée s’étant limitée à quelques verres dans un triste bar d’Oklahoma City où s’agitaient une danseuse solo et une serveuse topless. Rien de bien folichon. 

Cela tient peut-être au fait que le show demande beaucoup d’énergie. Si Skrillex court, enregistre, crie en permanence, l’atmosphère change à mesure que l’heure du concert approche. Ce soir-là à Louisville, il est assis dans la cabine pour un réglage lumières. Il parle peu. Ses yeux sont rivés sur le panneau de contrôle fixé au premier balcon. « Le projecteur bleu sur moi crée une ambiance d’hôpital, dit-il.

Je n’aime pas du tout. Hors de question. On peut essayer d’autres teintes ? » La lumière disparaît. Dans l’obscurité, quelqu’un lance une blague. Des rires fusent, Skrillex reste de marbre. Il prend une gorgée d’une tasse rouge ou tire une taffe sur une American Spirit et regarde droit devant. Il est dans le cockpit du vaisseau. Un mastodonte, une chose obscure, métallique et anguleuse d’un gris foncé qui semble être prête à décoller. Le technicien lumières appuie sur un bouton et deux faisceaux fins et pâles, d’un bleu délavé, apparaissent. Il acquiesce : « Ouais. Ouais. OK. Voyons voir ? » Ça le fait. Très EDM. De bonnes vibrations, partout.

« Avec l’EDM, l’ambiance est bon enfant », dit Caleb Meyer, un malabar de la sécurité, positionné entre la scène et le public. Plus que quelques minutes avant l’entrée sur scène de Skrillex à bord de son vaisseau spatial. Meyer parle dans sa radio, tout en invitant les spectateurs à gagner leur place. Autour de lui, ça s’agite comme dans une fourmilière, mais pas de quoi l’affoler. « Les gens sont là pour s’amuser. Le plus difficile est de les maintenir sur leur siège. » On lui souhaite bon courage. Tous sont déjà debout. Skrillex vient d’entrer sur scène dans son éclatant vaisseau qui émet un bourdonnement grave et rythmé. Lui s’affaire au-dessus de sa table de mixage et lève la main pour répondre aux milliers d’autres qui le saluent. Le vaisseau s’élève progressivement dans un nuage de fumée et une explosion de lumières. En moins d’une minute, il se retrouve devant ses platines, sa coupe « mullet » déjà trempée. « Vous allez bien ?! », lance-t-il au moment où la lumière, variant du rouge au vert martien, atteint le public. La foule entre en éruption. Oui. Tout va bien. Pour les fans, pour l’agent de sécurité et pour Skrillex.

La musique du jeune DJ ricain a été la cible de critiques acerbes. Le Canadien Deadmau5, producteur à succès, a qualifié Skrillex et d’autres musiciens d’EDM de « pousseurs de boutons ». Après le concert, on questionne Sonny sur le sujet. « Il n’y a aucune controverse car je m’en tape royalement, dit-il. Je ne me sens pas du tout insulté. Les Ramones jouaient avec trois accords. L’essentiel n’était pas ces trois accords mais l’énergie qu’ils déployaient à les jouer. Ces critiques, c’est du pain béni. Cela prouve que ma musique dérange. Elle n’est pas conventionnelle. » Il fait référence à la configuration de sa tournée et ajoute que n’importe qui peut créer et mettre de l’EDM en ligne, mais pas forcément avec talent.

Bête de scène, Skrillex embarque son public dans une ambiance mystérieuse et futuriste  

  « C’est une relation du sommet vers la base. Si le public marche à fond, c’est que la connexion avec la musique est réelle. Impossible de tricher. C’est ce que je ressens avec mon public, on partage une -passion authentique. »  Authentique, son public l’est sans conteste. L’énergie positive que dégagent toutes ces mains tendues est bien réelle. Le concert est fini, les fans de Skrillex font déjà la queue à l’extérieur, par milliers. Parmi eux, un petit groupe attend d’être conduit par un assistant pour rencontrer le héros du soir.

L’un d’eux, Paxton Titus, 15 ans, vient d’Howell, une petite ville du Michigan. Il tient un portrait au crayon de l’artiste réalisé par son frère Carver, 10 ans. « Sa musique est différente de tout ce que l’on peut écouter sur Sirius XM, dit-il en référence à cette radio US sans pub. Il prouve qu’on peut être créatif sans tomber dans la facilité de l’électro où dans 95 % des cas, c’est toujours pareil. On entend des voix féminines, un crescendo débouchant sur une ligne de basses, un temps et puis à nouveau le rythme. Skrillex a une structure et un son énorme uniques. » 

 

« Sa musique met du baume au cœur », renchérit Mandee Edwards, 24 ans, originaire de St Louis qui porte des bottes style gogo, une houppe noire et blanche qu’elle a elle-même confectionnée. Une porte s’ouvre. Skrillex se presse vers eux en leur lançant un « Heeeeeeeeyyyyy ! » Il sert les mains, donne des accolades, pose pour les selfies, signe des autographes sur des photos, des pass, des T-shirts, une veste de chef cuistot, un paquet de cigarettes, des armes… Même sur des hanches où ils seront transformés en tatouage, lui dit-on. Il dédicace le portrait du frère de Paxton et le fait photographier. Au bout d’une demi-heure, son manager lui fait signe qu’il doit y aller. Il remercie ses fans, s’excuse d’un signe de la main et finit par s’éclipser. Après Louisville, direction -Cleveland, puis Detroit. Deux concerts sont également programmés au Canada, à Toronto. Passer la frontière avec tout ce petit monde, de nuit, ne sera pas une mince affaire. 

 Le jeune DJ américain a toujours été très proche de ses fans. Que ce soit après les concerts, à l’occasion de rencontres organisées, via son profil Instagram ou en leur donnant la primeur de sa musique. Cette attitude-là est liée à l’esprit DIY, « Do It Yourself », des concerts punk qu’il appréciait gamin. Créer et mettre sa musique en ligne est pour lui une nécessité. Être toujours ouvert est essentiel. « C’est une manière de faire les choses et d’obtenir un retour immédiat. Et si c’est surfait, comme un concert punk dans un bar à 20 dollars la bière, les jeunes n’adhèrent pas, tranche-t-il. Ils veulent de l’authentique. Une vidéo sur YouTube montre un enfant de deux ans qui danse sur l’une de mes chansons. C’est cool parce qu’à cet âge-là, on est difficilement influençable. On écoute ma musique et on ressent quelque chose ou pas. »

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08 2014 The Red Bulletin France

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