Wyclef Jean

Wyclef Jean, l’increvable

Texte : Yérim Sar
Photo : Ilya S. Savenok / Getty Images

Après 7 ans de quasi-absence discographique, Wyclef Jean, l’ancien leader des Fugees a sorti le 3 février dernier un nouvel EP, J’Ouvert, qui renoue avec ses premières amours tout en sonnant résolument moderne. Et s’il avait trouvé sa fontaine de jouvence ?

Wyclef Jean a accepté de revenir avec nous sur l’art de se réinventer dans le rap pour ne pas être vu comme un vieux has-been, ses influences, son rapport à la nouvelle génération et son retour qu’il considère comme une véritable renaissance.

THE RED BULLETIN : On va commencer par le plus important : comment tu as eu l’idée du clip I Swear qui est une parodie un peu folle d’un film d’espion ?

WYCLEF JEAN : (rires) Si tu suis bien ma carrière, depuis mes débuts, tu remarqueras que Ready or not, Fu-Gee-La ou d’autres, ce sont à chaque fois des espèces de petits films. Quand je fais un morceau, je me mets à imaginer des petites histoires dans ma tête, l’image vient automatiquement. J’adore le côté arts martiaux. Vu qu’on vient du ghetto, on avait l’habitude de mater les clips du Wu-Tang Clan, 36 Chambers, etc. En parallèle, je suis un grand amateur de cinéma, de Tigre et Dragon à Il était une fois en Amérique. Même si tu prends le clip Hendrix, il y a quand même un scénario derrière tout ça. Mais c’est vrai que pour I Swear je voulais encore autre chose, me rapprocher des délires complètement barrés à la Austin Powers.

Tu as vraiment appris à Young Thug à jouer de la guitare pour l’occasion ?

Ouais, j’ai commencé, on va dire. Je lui ai enseigné les bases, il avait soif d’apprendre. Ce n’était pas le seul, j’ai fait pareil avec Nick Cannon, il y’a pas mal de temps. Ils veulent maîtriser ce qu’ils ne connaissent pas et ça fait plaisir. Il suffit juste de les mettre en face de quelqu’un comme moi qui peut leur présenter la chose sans être chiant. 

Ex-leader des Fugees

Pour beaucoup, le nom de Wyclef Jean sera toujours associé à celui des Fugees, groupe qu’il formait aux côtés de Pras et Lauryn Hill, avec lesquels il a pondu un classique incontesté : l’album The Score en 1996. Même si leur travail d’équipe a été assez éphémère, le public ne les a pas oubliés. Et Wyclef, le plus prolifique en solo (8 projets depuis 1997, sans parler des singles planétaires comme 911 ou Maria Maria, qu’il a produit pour le légendaire Carlos Santana), a su parfaitement rebondir.


Quand on s’appelle Wyclef Jean, on est dans quel état d’esprit quand on revient en 2017 ?

Si on parle de carrière, je regarde toujours les gens qui étaient là avant moi et que je considère comme des légendes de la musique. Je m’inspire d’eux, c’est toujours bon à prendre. Je regarde Fela Kuti, Bob Marley, Bono… Je recherche l’excellence. Après sept ans de silence, c’est un peu la renaissance du phoenix, je célèbre la vie tout simplement. Tu ne peux pas durer de 1997 à 2017 en restant bloqué dans une bulle. Quand j’étais en retrait, je restais attentif à ce qui se faisait, tout le temps.  Dernièrement, j’ai remarqué que Rihanna (avec Work) et Drake (avec One Dance), mélangeaient un peu l’afro-beat avec le rap et le R’n’B classique. C’est sur mon album The Carnival que ce type de fusion a été mis en avant pour la première fois. Donc je prends ça comme un honneur, une nouvelle reconnaissance. Quand je vois que Drake pose un freestyle sur une de mes instrus vieille de quatorze ans, je suis fier. Ça fait du bien de voir tous ces jeunes qui ne m’ont pas oublié. Même si la texture des sons a changé, je suis toujours là. 

© YouTube // WyclefVEVO

Pas mal d’anciens ne comprennent pas forcément la scène rap d’aujourd’hui, ça n’a pas l’air d’être ton cas…

Je n’ai pas du tout ce problème. Je n’ai aucune raison d’être réticent par rapport à la new school du rap. La preuve ultime, c’est Young Thug. Sans que je lui demande quoi que ce soit, il a appelé un de ses hits Wyclef Jean. Quand je me déplace à Atlanta, dans sa ville, les gens des quartiers me témoignent beaucoup d’amour et de respect. Ils me parlent vraiment comme ça : « On t’aime, on connaît ton histoire, ton parcours par cœur. On sait que tu viens d’Haïti, que tu étais devenu ce petit voyou de Brooklyn qui bouge au New Jersey, ta mère t’a acheté une guitare. » Si lui et ses potes connaissent à ce point mon histoire, c’est normal que je m’intéresse à la leur. C’est vrai que pendant une période, il y avait malheureusement un fossé entre les générations, mais c’est en train de se refermer ces temps-ci. Tout se rejoint. Le respect est des deux côtés. Le premier morceau de mon EP s’appelle The Ring et l’esprit du son c’est : peu importe ce que tu as fait hier, tout ce qui compte c’est de savoir si tu es toujours capable de faire bouger les foules aujourd’hui. Tu ne peux pas te reposer sur tes lauriers.

Tu n’es pas vexé par les jeunes qui n’ont aucune idée de ton parcours ?

Ça peut être dur d’entendre : « Rien à foutre des Fugees, c’était il y a des siècles », mais l’astuce, c’est de faire de la bonne musique et la rendre intéressante pour ces jeunes. C’est ce qui se passe en ce moment, comme quand j’avais produit Maria Maria pour Carlos Santana. Ca devient magique. Comme à chaque fois que tu arrives à combiner la force de la nouvelle génération avec le savoir-faire des anciens. C’est mon but. Quand tu y parviens, ta musique devient invincible. De nombreux gosses ne savent pas qui je suis mais ça ne les empêche pas d’accrocher sur mes derniers sons. La forme les surprend, et s’ils sont curieux, peut-être qu’ils taperont mon nom sur Google pour savoir qui est ce Wyclef. On ne va pas se mentir, ce ne sont pas les old timers qui m’ont permis de faire des millions de streams. L’auditeur d’aujourd’hui qui trouve que je sonne « actuel », ne sait probablement pas que je fais ça depuis 97, mais ce n’est pas grave, tant qu’il est touché.

© YouTube // WyclefVEVO

C’est assez marrant : Young Thug appelle un de ses sons Wyclef Jean et toi tu appelles un des tiens Hendrix. Niveau symbolique ça se pose là.

On en revient toujours à ça : qui nous a inspirés ? Hendrix est un de mes artistes préférés, c’est clair. Je ne suis pas le seul. Future a récemment sorti un projet nommé Hndrxx, il se surnomme même comme ça… Je n’irais pas jusque là, parce que pour moi Hendrix ne se touche pas (rires). En tant qu’artiste, et plus particulièrement en tant que musicien, si tu aimes les instruments, sa manière de jouer de la guitare, c’est un autre monde. Il a traumatisé tellement de monde. Sur scène, avant d’interpréter Hendrix, je reprends quelques mesures de Hey Joe, pour lui rendre hommage jusqu’au bout. C’est important. Je le ferai en live à Paris si je peux. Il me tarde de revenir faire la fête en France ! Ça me manque.

Tu te sens toujours comme un challenger ou pas vraiment ?

Je me sens toujours en compétition, j’ai toujours cette volonté de m’améliorer. Je pense que le jour où tu arrêtes d’avoir ce sentiment en toi, il faut savoir te mettre de côté. C’est comme la Coupe du Monde, si tu ne te sens pas prêt, n’y va pas. Mais si tu t’entraînes, fais-le pour être le meilleur. C’est la mentalité de toutes les équipes sportives depuis la nuit des temps, même celles qui font semblant d’être humbles et qui te disent que « l’important c’est participer » (rires). Et quand je vois mes chiffres de streaming, la pression retombe, je me dis que j’ai fait le job. Si la nouvelle génération ne te trouve pas cool, c’est clair que tu vas vite faire partie du passé. En termes purement artistiques, c’est vrai que c’est plus détendu : après avoir fait The Score ou The Carnival, mon retour consiste avant tout à montrer à tout le monde que je suis resté moi-même. Je m’adapte à l’époque, mais mon identité ne change pas.

© YouTube // Young Thug

Cette identité, tu la définirais comment ?

Ma plus grande inspiration c’est le peuple. Passer de Haïti à Brooklyn, rencontrer différentes personnes… Je me souviens à l’époque, quand on est passé à Bercy en France avec les Fugees, ça m’a inspiré à chaque fois. Sans parler des retours du public ! Un mec m’a dit qu’il avait renoncé au suicide après avoir écouté la chanson 911. C’est le genre de chose que je n’oublierai jamais. Il y a aussi tout ce qui se passe autour de toi, la réalité, tout simplement. Tout ça doit te nourrir en tant qu’artiste… Tout comme ta vie privée aussi. Avoir une petite fille, ça change ta vision du monde, tu as envie de chanter autre chose. Mon père m’a toujours dit que la musique n’était pas pour des gens comme nous, parce qu’à l’époque, aucun n’avait encore percé à l’international. Et tant que tu n’as pas d’exemples dans la réalité, c’est compliqué. Il me disait : « Mais qu’est-ce que tu racontes encore comme conneries ? » (rires). C’est comme avant Obama : en Amérique, on avait vu des présidents noirs, mais seulement à la télé ou au cinéma (rires).

Tu es parfois nostalgique de tes débuts avec les Fugees ?

Je n’arrête pas de bouger. Le mouvement, c’est çe qui me définit. C’est comme si j’avais une nouvelle mission en quelque sorte. Je dois produire de nouveaux artistes sur mon nouveau label. Dès que j’arrive en France, en Belgique ou ailleurs, je suis content parce qu’on ne me demande pas de refaire ce qui a déjà marché, mais au contraire, du neuf, montrer que ma créativité est toujours là. Je suis juste là pour m’assurer que l’héritage se transmette, mais je ne peux pas être nostalgique, ça te fait faire du sur-place.

© YouTube // WyclefVEVO

En tant que Français, je peux pas te laisser partir sans que tu m’expliques ce que fait la reprise de Ne me quitte pas sur ton projet.

Ça vient de ma mère. Quand j’avais 15, 16 ans, ma mère mettant très souvent de la… « chansonnette française ». C’est comme ça qu’on dit ?

De la chanson française, oui.

Voilà (rires) ! Et j’entendais donc du Jacques Brel et pas mal d’autres artistes. Et je lui ai toujours dit : « Avant que tu quittes ce monde, je ferai un album entier en français pour toi. » Pas en tentant d’imiter Jacques Brel, ça l’aurait juste fait rigoler. Mais au contraire, on reprenant un classique à ma façon, en ajoutant ma patte. J’ai environ dix morceaux du genre, je ne sais pas si je vais les sortir. Pourquoi pas faire un album Chanson Française from Brooklyn. Les gens vont péter un câble ! (rires)

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04 2017 The Red Bulletin

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