Soren

Comment le gaming leur a sauvé la vie

Texte : Étienne Caillebotte
Photo : MARV WATSON

On décrit trop souvent (à tort) les jeux vidéo comme un refuge permettant d’échapper au monde réel. Les destins de Yiliang, Soren, Zaqueri ou Nicholas prouvent que le gaming peut être salvateur, ouvrant la voie de l’émancipation. Voire un moyen de survie. 

À l’instar du sport traditionnel, de nombreux athlètes eSport ont eu un parcours atypique, voire semé d’embûches, avant d’être propulsés sous le feu des projecteurs. On vous présente le parcours de quatre joueurs dont le destin aurait été bien différent s’ils n’avaient pas consacré une partie de leurs vies au virtuel. 

Yiliang « Doublelift » Peng 
gamer pro SDF
Yiliang Doublefift

© Riot Games

« Bonjour, je m’appelle Doublelift, ancien joueur d’EG et je suis devenu SDF ». Voici comment débute le long message posté par Yiliang « Doublelift » Peng sur Reddit en 2012. Ce jour-là, Yiliang vient de quitter le domicile familial après une énième rixe avec sa mère. Une dispute qui avait débuté suite à son refus d’intégrer UCLA, l’Université de Californie à Los Angeles. « Je ne savais pas quoi faire à l’époque, rembobine Yiliang. À 18 ans, je ne pensais à rien. Je cherchais un moyen de subvenir à mes besoins pour devenir autonome, ne plus avoir à revenir supplier mes parents. Je me suis dit que j’étais bon aux jeux vidéo, et que j’allais faire tout ce que je pouvais pour en vivre. »

© YouTube // G|League 

Yiliang est accueilli par Travis Gafford, un journaliste qui anime State of The League, un show sur League of Legends très suivi par la communauté. Tout est mis à sa disposition pour qu’il puisse réussir sa carrière. Pendant des semaines, Yiliang est nourri, logé et blanchi, jusqu’à ce qu’il obtienne un essai pour intégrer Counter Logic Gaming, l’une des meilleures équipes du monde. Un nouveau statut qui lui permet de décoller, et de devenir l’un des joueurs les plus suivis de la planète. « J’ai toujours pensé que je pourrais faire quelque chose de différent, raconte-t-il. Quelque chose qui avait plus de sens que de rester travailler dans un laboratoire toute la journée. »

Nicholas « Ministry » McGuire 
combattant IG et IRL
Ministry

© Ministry

Le 19 février 2017, Nicholas « Ministry » McGuire s’effondre lors du Beast7, un tournoi Super Smash Bros en Suède. Victime d’un arrêt cardiaque, il est rapidement pris en charge par les participants et transporté en urgence à l’hôpital. Le constat est sans appel. Nicholas doit subir deux interventions chirurgicales au cœur. Coût de l’opération : 200 000 dollars. Son visa et son assurance maladie ont expiré le 13 février, à peine une semaine avant le début du tournoi. 

Lindgren

Depuis, la communauté Smash Bros s’est mobilisée. Une page GoFundme a été ouverte par Katherine McGuire – la sœur de Ministry – pour financer les frais d’hospitalisation. De nombreuses personnalités de la scène, comme Adam « Armada » Lindgren ou Jason « Mew2King » Zimmerman ont organisé des streams caritatifs pour récolter des fonds. 29 000 dollars ont déjà été collectés auprès des joueurs. Un bel exemple de l’implication de la communauté quand il faut soutenir l’un des leurs.

Zaqueri « Aphromoo » Black 
Capitaine Courage
Aphromoo

© LoL Esports

En 2017, Zaqueri « Aphromoo » Black a intégré le prestigieux 30 Under 30 in Games, un classement Forbes qui recense les personnalités gaming de moins de 30 ans les plus influentes de la planète. Pourtant, le parcours du capitaine de Counter Logic Gaming n’a pas été un long fleuve tranquille. Dans un documentaire diffusé sur VICELAND, son père est revenu sur sa jeunesse. Une période où son fils se servait du jeu comme échappatoire : « Ma femme a eu un cancer, et j’ai été licencié, se remémore-t-il. On a dû retourner chez ma grand-mère pour faire des économies. On vivait dans un quartier malfamé. Je n’ai jamais été dans un gang, mais je me suis quand même fait tiré dessus à cinq occasions, simplement en étant au mauvais endroit au mauvais moment. » Pendant l’enfance, Zaqueri ne sortait pas jouer avec ses frères et sœurs dans le jardin. Il se réfugiait dans sa chambre pour jouer. « Au départ, je n’étais pas convaincu par tout cet engouement autour de l’eSport, raconte son père. Je ne pensais pas que ça deviendrait une industrie à part entière, donc on s’est beaucoup disputé à cause de ça. » 

© YouTube // PROchief

En 2012, ses parents lui donnent deux mois pour faire décoller sa carrière. Celui qu’on appelle désormais Aphromoo lance sa chaîne sur Twitch et devient rapidement populaire. « En deux mois, j’ai gagné 8000 dollars. J’ai montré le chèque à mes parents, et ils m’ont donné leur accord (rires). » Devenu une figure de proue du streaming aux États-Unis, Zaqueri se lance un nouveau défi : intégrer une équipe compétitive. Il rejoint Counter Logic Gaming (avec un certain Doublelift) et s’impose rapidement comme l’un des joueurs les plus skillés à son poste.

Søren « Bjergsen » Bjerg 
l’enfant harcelé devenu une idole
Soren

© Hogan Carter

De nombreux joueurs ont, au départ, utilisé le jeu en guise d’échappatoire. Rares sont ceux qui parlent publiquement de leur ancienne vie. C’est le cas de Bjergsen, joueur de Team SoloMid, l’une des équipes les plus populaires du monde. Dans un long message posté sur Facebook en février 2014, Søren Bjerg revient sur cette période : « Depuis le CM1 ou le CM2, j’étais brutalisé et harcelé par mes camarades, raconte-t-il. C’est compliqué d’être le petit à l’école. Impossible de répondre, de se défendre. J’étais brutalisé par mes camarades, mais aussi par mon professeur. Je pensais que ça n’allait jamais s’arrêter, vu que la figure d’autorité approuvait. » Pendant sa dépression, Søren se recroqueville sur lui-même. En quatrième, il change d’établissement, et la situation dégénère. Le harcèlement devient physique. Søren n’ose plus poser le pied à l’école. Malgré le soutien de ses parents, il quitte un système scolaire qui n’a jamais vraiment voulu de lui. Pendant des mois, il s’enferme dans sa chambre pour jouer à League of Legends. Seul, dans son coin. De jour comme de nuit. Jusqu’en 2012. Cette année-là, Søren Bjerg est recruté par Copenhagen Wolves, une équipe danoise. Trop jeune pour participer aux League Championship Series (LCS) – le tournoi majeur en Europe – il regarde ses coéquipiers enchaîner les défaites, en attendant d’avoir l’âge minimum (17 ans) pour être titularisé. Lors de son premier match officiel, Søren écrase la concurrence et mène son équipe à la victoire, seul ou presque.

© YouTube // ProPcGamingNetwork

Encore aujourd’hui, les observateurs considèrent cette partie comme un match référence dans sa carrière. « Les gens ont commencé à s’intéresser à moi, mais je n’avais aucune envie d’être célèbre. J’évitais les interviews, parce que je ne voulais pas que mes camarades tombent dessus en traînant sur le web. J’étais persuadé que le gaming était mal vu par la société. À l’époque, je pensais même que les gens qui me soutenaient étaient des idiots. » En l’espace de quelques semaines, Søren Bjerg devient Bjergsen, l’un des joueurs les plus respectés du circuit européen, et quitte Berlin pour rejoindre la plus grosse écurie américaine : Team SoloMid. Depuis, il a enchaîné les titres et les participations aux Championnats du monde. « Quand j’ai quitté l’Europe pour rejoindre TSM, je n’étais plus l’enfant timide qui tremblait pendant une interview, qui évitait le conflit et qui portait des t-shirts à manches longues pour cacher son poids, se remémore-t-il. J’étais une nouvelle personne, et je le suis resté. »

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04 2017 The Red Bulletin

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