Arcadia

Mars Attacks

Texte : Flo Obkircher 
Photos : Alex de Mora    

20 mètres de haut, 50 tonnes : des scènes de festival dantesques. L’araignée crache du feu, projette des rayons laser et bouge au rythme de la musique.  

Dimanche 30 août, 2 h 30 du matin dans le sud de l’Angleterre. Une nuit de pluie, de vent et de brouillard enveloppe le Boomtown Fair Festival où le silence est depuis longtemps retombé, sauf à l’emplacement du groupe d’artistes Arcadia. Sur un espace d’environ cent mètres de diamètre délimité par des colonnes d’enceintes disposées en hexagone, la fête bat encore son plein. Des yeux de laser rouge fendent le brouillard. Dans une ambiance de culte au dieu de l’électro, cinq mille personnes en transe dansent en imperméable, pieds dans la boue, autour d’une énorme araignée métallique aux pattes hautes comme une maison et illuminées de vert. Dans le ciel nocturne, son corps indistinct évoque un vaisseau spatial.

Arcadia n’est pas un groupe de musique mais un collectif d’artistes de disciplines différentes : pyrotechnie, acrobatie mécanique, laser show, musique. Depuis huit ans, ils conçoivent ensemble des scènes pour DJ’s uniques au monde, aussi extravagantes et démesurées qu’originales. Des scènes à 360 ° qui placent DJ’s et musiciens au cœur du public lequel devient, en l’absence de barrières, partie intégrante du spectacle. À l’occasion du Boomtown Fair, le collectif s’est déplacé avec la plus imposantes de ses scènes : une bestiole aux dimensions hallucinantes, 20 mètres de haut pour 50 tonnes. 

Depuis 19 heures, elle trône au centre d’une fête déjantée. « Vous n’avez encore rien vu », s’exclame Pip Rush Janson, le leader d’Arcadia, casque sur la tête et chemise hawaïenne sous son imper. Depuis une semaine, il est à pied d’œuvre douze heures par jour sur le site du festival. Il supervise et orchestre le show de l’araignée nécessitant le concours d’une centaine de personnes : équipe d’assemblage, techniciens du son et des lumières, conducteurs de grues, DJ’s.

Ferraille + high-tech = extase. L’araignée, scène gigantesque au festival Boomtown dans le sud de l’Angleterre 

 Jeune, Jonson réalisait déjà des sculptures métalliques pour les festivals de musique. Il y a huit ans, lui et son collègue Bertie Cole ont une idée : « Nous trouvions les scènes de concert monotones. Tout le public est orienté vers une seule et même direction comme devant un poste de télévision. » En 2007, ils fondent Arcadia avec pour but de faire de la scène la star du show. Une œuvre d’art totale de lumières, de feu et de musique, créée avec de la ferraille. Ils baptisent leur première réalisation Afterburner, un réacteur à propulsion déclassé, transformé et équipé de faisceaux laser, prêt à accueillir les DJ’s. Pour rejoindre la table de mixage, ils doivent se hisser avec leurs sacs de disques à 11 mètres du sol.

À ce jour, Janson et Cole ont réalisé six scènes spectaculaires allant du char mobile au Lords of The Lightening sur laquelle deux danseurs s’affrontent à coup d’éclairs produits par des bobines Tesla. Actuellement, Afterburner est en Australie, l’araignée quant à elle  filera en Thaïlande au mois de novembre. Les pièces de leurs scènes improbables, Janson et Cole les dénichent dans les décharges. Chaque hiver, ils écument les casses d’Angleterre. C’est ainsi qu’en 2009, ils tombent sur les pattes de l’araignée : trois scanners de douane hors d’usage.

« Ils servaient à contrôler les containers de fret au Sahara », dit Janson. La chaire de DJ’s provient de six anciens réacteurs à propulsion, les sortes de prothèses de genoux écaillées de morceaux d’hélico. Tout comme les six membres principaux d’Arcadia, Janson vit la majeure partie de l’année dans une caravane dans la banlieue de Bristol.

D’habitude, l’araignée hiberne dans un hangar à Bristol. Mais cet hiver elle file à Bangkok en Thaïlande (28 et 29 novembre) puis au festival Rhythm & Vines en Nouvelle Zélande (29 et 31 décembre)

C’est là qu’ils échafaudent de nouvelles scènes, réparent ou créent au chalumeau de nouveaux géants d’acier avec les métaux récupérés. Trois poids lourds sont nécessaires au transport de la bête articulée. Les pattes sont d’abord disposées en cercle au sol puis hissées par une grue de 100 tonnes pour être fixées à la tête de l’araignée. Les câbles électriques et les conduits hydrauliques sont placés sous terre et reliés à des groupes électrogènes diesel grands comme un abri de jardin à l’extrémité du terrain. Le montage de l’araignée nécessite une équipe de quinze personnes pendant trois jours, les pyrotechniciens et les éclairagistes complètent ensuite le dispositif. « Plus que dix minutes très exactement, s’exclame Jason en jetant un œil à sa montre. À 2 h 45 précises, un show de 15 minutes démarrera, pendant lequel l’araignée montre de quoi elle est capable. » Jason coiffe son casque. « Ce sera l’heure pour Sir Henry d’entrer en scène. »  Sir Henry Hot, de son nom d’artiste complet, est le responsable pyrotechnie d’Arcadia. Il contrôle une dernière fois les branchements des 35 bouteilles de gaz disposées dans un container au pied de l’araignée. « C’est de là qu’est pompé le gaz. Des réservoirs de 150 litres sont fixés au sommet de la construction, dans la tête de la bête. De quoi me donner une bonne puissance de feu .» 

Arcadia

Il y a 15 ans, Hot était informaticien dans une petite ville d’Allemagne du nord. Suite à un burn-out, un psychologue lui conseille de s’adonner à sa passion : le feu. La quarantaine bien entamée, il apprend alors à cracher du feu et suit une formation de pyrotechnicien. 

The spider, Arcadia

 En 2009, il réalise pour l’araignée un système unique au monde permettant de cracher des flammes de 25 mètres. Le tir de flammes initial est à ses yeux le meilleur moment du spectacle. Quand personne ne s’y attend encore. « La première détonation, l’intensité de l’éclat lumineux et l’odeur mettent les gens dans tous leurs états. Les vibrations des jets de flammes se ressentent à plus de cinq kilomètres à la ronde », explique Hot les yeux brillants.

Plus que 30 secondes. Casque sur la tête et concentrés, Hot et sept autres techniciens ont les yeux rivés sur les pupitres et les écrans : « Prêts ? » Tous acquiescent, pouces levés. Hot entame alors le compte à rebours : « Dix, neuf, huit, sept… » L’araignée s’éteint. Blackout. Les danseurs s’immobilisent subitement et regardent vers le ciel. Certains protestent : « Quoi, c’est déjà fini ? Une panne de courant ? » En réponse, les colonnes de haut-parleurs émettent de lourdes basses, des faisceaux laser bleus jaillissent des pattes et fendent le brouillard. Le volume du beat remonte. Trois grues reliées au corps de l’animal entrent en mouvement au rythme de la musique. L’araignée se réveille. Le public se déchaîne.

The spider, Arcadia

 La musique est de plus en plus forte, des synthés aigus percent le ciel.  Hot pose son index sur le gros bouton rouge du pupitre de commande. La grosse caisse retentit. Hot enfonce le bouton.

Dans le cerveau de l’araignée : techniciens laser et pyrotechnie, chorégraphes de grues et directeur de production devant leurs écrans d’ordinateur

 Trois jets de flammes jaillissent de la tête de l’araignée dans un sifflement. L’éblouissement est tel qu’on en reste un temps aveuglé, l’onde de chaleur si chaude qu’on croit en avoir les cils brûlés. Hot remet ça, une fois, deux fois. Le rythme de la musique s’emballe. Les gestes du pyrotechnicien se multiplient  et s’accélèrent. Hot utilise tous les registres de l’araignée : lance-flammes, bras articulés, canon CO2 et faisceaux laser. Le spectacle est étourdissant. On se croirait à une  soirée post-apocalyptique à la Mad Max. Ou à une fête de fin d’année sur Mars. Arcadia a transformé cette nuit estivale triste et pluvieuse en une virée spatio-temporelle inoubliable. 

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11 2014 The Red Bulletin

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