David de Rueda, explorateur urbain

Ces lieux où vous n’irez jamais
par David de Rueda

Texte : PH Camy
Photos : David de Rueda

L’un des protagonistes de la série Urbex, diffusée sur Red Bull TV, le Français David de Rueda a pénétré les endroits les plus abandonnés, surprenants, inaccessibles. Explorateur urbain et photographe, il nous propose un portfolio commenté de ses plus mémorables expéditions. Attention les yeux. 
« Manhattan Bridge », New York (USA)

Au moment de cette photo (ci-dessus), il est 2 heures du matin. J’étais resté là à peu près 45 minutes, à profiter. Je n’étais pas juste venu pour prendre des photos, mais pour contempler, regarder la ville de New York avec le recul d’une perspective inédite. Pour accéder aux hauteurs de ce pont, tu empruntes le passage piéton sur le côté du pont, puis, en évitant d’être dans le champ des caméras de sécurité, tu prends les échelles pour monter à l’aplomb des piliers. Avec toutes les voitures qui passent en dessous tu as l’impression que tout le monde te voit, tu es un peu parano, mais en fait, les conducteurs ne font pas du tout attention à ce qui pourrait se passer sur la structure du pont au-dessus de leur tête. Ne pas être vu est l’une des règles dans l’exploration urbaine. Être vu, c’est une grande chance d’être grillé. Dans ce cas comme pour beaucoup d’autres explorations, être habillé de couleurs sombres est préférable. 

David de Rueda, explorateur urbain

« On s’approche en toute discrétion, en nocturne, comme un commando. »

« Deep Walls », cimetière des navires de Landévennec (Bretagne)

Cet « endroit », je l’ai visité plusieurs fois, notamment dans le cadre de la série Urbex. Tu ne peux accoster ces bateaux fantômes que par l’eau, et je l’ai déjà fait à la nage. Lors de mes visites, et sur cette photo, sur la gauche, s’y trouvait notamment Le Colbert, un ancien fleuron de la marine française, un croiseur monumental, qui mesure 181 mètres de long. Tu avais ces anciens bateaux de la Marine française, « stockés » là, dans une espèce d’embouchure… Depuis ils ont été déplacés pour être démantelés à Bordeaux. Quand tu montes à bord de ces structures immenses, abandonnées, tu te retrouves dans de véritables labyrinthes, c’est fou. Le pote avec lequel j’ai visité le cimetière le jour de la photo vit dans un marais, et on avait apporté son canoë que tu vois à l’image, sur le toit de notre bagnole, tout simplement. C’était un soir de pleine lune, parfait. On part d’un petit port pas loin, on s’approche de ces carcasses démesurées, il n’y a pas un bruit, pas de moteur, on s’approche en toute discrétion, en nocturne, comme un commando. La photo est technique car il y avait un mini courant qui nous poussait et il fallait maintenir notre canoë stable. Pas simple.

David de Rueda, explorateur urbain

« Ça pourrait être sur une autre planète. »

« Frozen Stars », base de l’OTAN (Italie)

Cette photo est le début d’un trip de 44 jours que j’avais mis en place avec l’aide de Nikon : Italie, Ukraine, Russie, Estonie, Hongrie, Bulgarie, Islande, Kazakhstan et Chypre. On a donc commencé en se rendant dans cette station radar de l’OTAN en Italie, désaffectée, qui ne sert plus depuis la chute du Mur. Elle est perchée sur une montagne et tu peux y accéder par une petite route. Sauf que, le jour où on s’en approche, il commence à neiger, et la route est glissante. Arrivés en bas d’un col, on se rend compte que l’on n’a pas les bons pneus, et nous voilà contraints de nous arrêter. Il est tard, on doit dormir dans la voiture. On repart le lendemain pour aller chercher une autre voiture, et repartir aussitôt. On remet ça le soir suivant, mais on doit quand même finir la route à pied, trois heures de marche dans la neige, jusqu’aux genoux pour gravir la montagne. Quand finalement nous atteignons la base, tu as la pleine lune, la neige, les étoiles, cette ambiance hyper lumineuse. On est resté deux heures sur place, sans essayer de rentrer dans les bâtiments, juste pour la vue. Ce décor hallucinant. 

David de Rueda, explorateur urbain

« Une ville de 50 000 habitants abandonnée, qui s’offre à toi. »

« Child Dream », Pripyat, près de Tchernobyl (Ukraine)

Pripyat était une ville de 50 000 habitants qui a été totalement abandonnée par ses habitants, suite à la catastrophe de Tchernobyl, dont la centrale se situe à 3 kilomètres de là. On y trouve cette roue, que l’on a déjà beaucoup vue en photo, généralement shootée d’en bas. Je voulais la montrer différemment, depuis une autre perspective. Là, je me suis posté sur un toit à côté, sur un bâtiment d’une dizaine d’étages. Il faut s’imaginer cette zone déserte, l’hiver, un silence total, pas même un oiseau qui chante, pas un bruit. C’est impressionnant. En tant qu’explorateur, tu as envie de courir partout, c’est une ville entière qui s’offre à toi, tu ne sais pas où donner de la tête. J’y ai passé quatre jours. Mon « guide » sur place était un photographe-réalisateur polonais qui avait lui-même son contact Ukrainien officiel sur place. Le Polonais nous amenait en 4x4 tous les jours et l’officiel Ukrainien nous laissait aller faire nos photos. Il attendait tranquillement dans la voiture, toute la journée. Avec sa bouteille de vodka. Heureusement, c’était le photographe Polonais qui conduisait… Une ville entière à découvrir, j’aurais pu y passer un mois entier. C’est une destination « rêvée » pour l’exploration. Ce n’est évidemment pas la catastrophe qui rend l’endroit attrayant, mais ses conséquences. Une ville abandonnée, de cette envergure, c’est rare.

David de Rueda, explorateur urbain

« Comme une cathédrale laissée à l’abandon du jour au lendemain. »

« The One », centrale électrique (Hongrie)

Cette ancienne centrale électrique est désaffectée depuis plusieurs décennies, mais je n’avais vu aucune photo de l’intérieur de ce bâtiment. Je n’avais des infos que par les vues satellites. Aucune idée de l’envergure à l’intérieur, impossible de savoir si il y avait un service de sécurité. Arrivé sur place, l’accès est galère, en mode parcours du combattant, il faut escalader plusieurs murs, grillages, passer des voies de chemin de fer. Il y avait un chantier juste à côté, parce qu’ils étaient en train de démolir une partie de la centrale, et un mec faisait des rondes à l’intérieur. L’accès était totalement à découvert. On a tenté notre chance en plein jour, avec ma copine et un pote, plus deux personnes qui nous suivaient pour faire une vidéo backstage de notre exploration. Là, on est rentrés par un genre de tunnel où ils acheminaient le charbon sur des rouleaux en caoutchouc. À l’intérieur, tu as l’impression d’être dans un vaisseau spatial géant, une espèce de cathédrale laissée à l’abandon du jour au lendemain. Et tu essaies d’imaginer ce lieu en activité : le bruit assourdissant, les ouvriers par dizaines. 

David de rueda, explorateur urbain

« Une telle structure dans un pays qui manquait de tout, c’est hallucinant. »

« Lost Era », Buzludzha (Bulgarie)

C’est un endroit « connu » : le Buzludzha, l’ancien siège du Parti Communiste en Bulgarie. Perché en haut d’une montagne à 1 500 mètres d’altitude. Une énorme structure en béton qui ressemble de l’extérieur à une soucoupe volante. C’est hallucinant d’avoir construit une telle structure dans un pays qui manquait de tout. Elle n’a servi que quelques années. Avant le lieu était hyper décoré, mais depuis son abandon, les gens sont venus le dépouiller, le désosser, récupérer des métaux, il ne reste plus que la structure métal-béton du coup. En journée, c’est un lieu hyper « touristique », tu peux avoir dix personnes. Dix personnes, pour un explorateur, c’est déjà beaucoup trop !! Donc tu peux trouver des centaines de photos de ce lieu, et je ne voulais pas faire la même chose. On est arrivés assez tard, et plus tu montais vers le sommet, plus la brume était épaisse. On atteint finalement notre but de nuit. Personne. Juste parfait. 

David de rueda, explorateur urbain

« Deux navettes ont été laissées là, dans l’état. »

« Lost in Space », Baïkonour (Kazakhstan)

Pour accéder à l’ancien cosmodrome de Baïkonour et ses énormes hangars, tu dois d’abord faire une centaine de kilomètres en 4X4 sur les pistes, puis encore quelques dizaines à pied à travers la steppe pour ne pas te faire repérer en arrivant en voiture. En arrivant enfin aux abords ce jour là, accompagné d’un pote, on a entendu des chiens aboyer, mais il était difficile de voir si il y avait des gens, c’est tellement vaste. On escalade des grillages puis on pénètre dans le bâtiment, et voilà ce sur quoi nous tombons. C’est notamment ici qu’on été assemblées les navettes du programme Bourane, avant qu’il ne soit abandonné, et deux d’entre elles ont été laissées là, dans l’état. C’est fou de réfléchir au coût de tout ça, dans un pays comme le Kazakhstan, pour rien. Tout du long de cette exploration, on essaie d’évoluer en faisant le moins de bruit possible, mais la neige à l’extérieur est en train de fondre, et une espèce de pluie tombe à l’intérieur de la structure, ce qui rend le moment encore plus mémorable.

David de Rueda, explorateur urbain

« À l’extérieur, une camionnette qui n’était pas là à notre arrivée. »

« Energia », Baïkonour (Kazakhstan)

Un autre hangar, sur le même site abandonné de Baïkonour, juste en face, avec une fusée, le lanceur spatial Energia, planté là… C’est démesuré. Pour cette photo, je dois être à 90 mètres de haut. Ce jour-là, on a failli tomber nez à nez avec des gars. On a entendu des voix à l’extérieur du bâtiment et on a décidé de revenir se cacher dans notre « campement », une pièce où l’on avait installé notre squat pour se poser, dormir, manger. À l’extérieur, on pouvait apercevoir une camionnette qui n’était pas là à notre arrivée. On a passé une heure et demie dans notre planque, calés dans nos sacs de couchage, sans bouger, à écouter. Silencieux, à écouter les éléments métalliques délabrés qui bougent sous l’effet du vent, les gouttes de neige fondue qui tombent, leur bruit amplifié par l’immense vide ambiant. Tu crois entendre d’autres bruits, un peu parano. Est-ce que les mecs nous cherchaient ? On ne le saura jamais. La nuit tombée, on se décide à sortir. Personne. C’était reparti pour une nouvelle « traversée du désert ».

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09 2016 The Red Bulletin

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