Roboter Restaurant

RBMA, berceau musical

Texte : Florian Obkircher
Photos : DAN WILTON/RED BULL CONTENT POOL

La dernière promotion de la Red Bull Music Academy, créée en 1998, s’est installée cette année à Tokyo. Pendant deux semaines, soixante jeunes musiciens ont fait progresser leur art, ensemble ou aux côtés de pros de la musique. 

En  2012, King Bruce, 18 ans à l’époque, renonçait à une carrière de footballeur pro pour se consacrer à la musique. Il voulait produire des tracks comme son idole, Carl Craig, la légende de Detroit qui a fait découvrir la techno au monde et a posé en 1993  la première pierre drum’n’bass avec Bug in the Bassbin.

Aujourd’hui, King Bruce est assis aux côtés de Carl Craig, à Tokyo dans un studio d’enregistrement de 10 m² posé dans le quartier de Shibuya. Il est deux heures du matin, ils ont passé les six dernières heures à enregistrer un morceau. « Terminé ?, s’exclame Carl Craig, tee-shirt, pantalon en cuir, baskets et lunettes noires. Voyons voir ce que ça donne. » D’un clic de souris, King Bruce fait tambouriner la grosse caisse et exploser la charleston, puis un imposant synthétiseur fait vibrer la membrane des haut-parleurs. Carl Craig hoche la tête.

Quelques minutes plus tard, King fait une pause, prend une bouteille d’eau dans le réfrigérateur du couloir devant le studio. « Il y a un an, si l’on m’avait dit que je travaillerais toute une nuit avec Carl Craig en studio, je n’y aurais pas cru, lance le jeune Sud-Africain. L’ambiance était totalement détendue. Comme avec un pote. Mais je n’ai jamais autant appris sur la musique que durant cette nuit. C’est incroyable tout ce que Carl connaît. »

 

Red Bull Music Academy

© Yusaku Aoki/Red Bull Music Academy

Nulle part ailleurs qu’à la Red Bull Music Academy (RBMA), de jeunes musiciens n’approchent d’aussi près leurs héros. Depuis 1998, ce stage musical invite chaque année deux groupes de 30 jeunes talents tous azimuts pour deux semaines dans une mégalopole : New York, Londres ou São Paulo. 

Dans chaque ville, l’équipe de RBMA installe ses studios d’enregistrement et un hall de conférences dans un bâtiment du centre-ville. Le jour, des légendes de la musique tiennent des conférences. La nuit, stagiaires et pros se mélangent et créent de la musique dans les studios et clubs du coin. L’automne dernier, la Red Bull Music Academy établissait son quartier général à Tokyo. Quatorze jours et quatorze nuits. Vingt-huit conférences, vingt-cinq concerts, des soirées. 

Red Bull Music Academy

© Suguru Saito/Red Bull Content Pool

Une expérience haut les mains 

Chelsea Jade, Néo-zélandaise de 25 ans, visage fin et longs cheveux blonds, chargeait une démo sur son site Internet. Une seule chanson, juste pour le fun. C’était il y a trois ans. Un an plus tard, ce titre lui a donné le plus important prix musical de son pays. Depuis, elle est considérée comme « the next big thing », celle qui succédera à Lorde, avec qui elle a déjà travaillé. Pour l’instant, elle est assise sur un futon gris du salon de l’Academy et fixe un bout de papier sur lequel sont imprimés des signes de main, comme dans l’alphabet manuel. 

« Le mode d’emploi pour le show de ce soir », explique-t-elle. Ce soir, Yamantaka Eye, fondateur du groupe noisy-rock Boredoms, donne un concert. Depuis 30 ans, ce cinquantenaire star au Japon fait de la musique qui ressemble à de l’exorcisme avec des guitares électroniques. En 2007, il a donné un concert avec 77 percussionnistes. Pour la Red Bull Music Academy, il doit diriger un concert porté par 30 ordinateurs portables. À leur clavier, les apprentis de l’Academy. Pour donner ses instructions, Eye a mis au point un système de signes à base de 30 gestes. « Si Eye fait le signe de la paix, il faut tourner l’oscillateur vers le haut », dévoile Chelsea. Si elle a l’habitude de travailler avec des synthétiseurs, participer à un concert improvisé sur un ordinateur portable est une expérience nouvelle. « Ce que j’aime avec l’Academy, c’est qu’on doit sortir de sa zone de confort. »

 

« La musique de Boredoms est notre blues »
Red Bull Music Academy

Le chaos Conductor, c’est une nuit entière de concerts durant laquelle le Japonais Yamantaka Eye dirige un orchestre d’ordinateurs portables, constitué des participants de la Red Bull Music Academy.

© So Hasegawa/Red Bull Music Academy

Quatre heures plus tard, le concert débute dans une salle de bal des années 50, plancher en bois, murs rouge foncé, serveuses en robes bleues avec des masques de papillon. Installée au milieu de la salle, la scène est entourée d’un public hétéroclite. Quelque 500 personnes : des hipsters, des hommes encravatés, des dames âgées élégamment vêtues. Un invité se confie : « Les Japonais ne considèrent pas la musique d’Eye comme du bruit. À Tokyo, le bruit est omniprésent. La musique de Boredoms est notre blues. »

Eye entre en scène, suivi de ses  ouailles. Il prend place au centre de la scène sur un fauteuil pivotant, les musiciens s’assoient en cercle autour de lui, chacun son ordinateur portable sur les genoux. Tous les yeux sont rivés sur Eye. Tel un marionnettiste, il lève la main gauche.

Rooooaaaar !

Un son de basse envahit la salle. Eye lève les bras en l’air, des ondes sinusoïdales aiguës surgissent des enceintes. C’est une expérience physique extrême, le couinement strident s’enfonce dans le cerveau, les fréquences basses massent l’estomac. Au bout de 30 minutes, Eye baisse le torse, comme un acteur de théâtre. Le bruit s’éteint, les mains du public s’agitent en applaudissements frénétiques.

« Une sacrée merde ! »

Le lendemain soir, l’Anglais Joe Willis et la Chilienne Valesuchi discutent pendant le dîner, de ce qu’ils ont vu à Tokyo jusqu’à présent et se mettent vite d’accord : trop peu. 

À part les clubs ayant accueilli des concerts et performances de l’Academy, ils n’ont vu que le chemin entre l’hôtel et l’Academy. « Il est grand temps d’y remédier », assène Joe. Il demande conseil à son collègue japonais Albino Sound. Qui lui répond : « Si vous voulez voir quelque chose de vraiment dingue, allons au Robot Restaurant. » Une demi-heure plus tard, Joe, Valesuchi et Maxwell se retrouvent dans un bar qui ressemble au décor d’un film de Stanley Kubrick dessiné par Swarovski. 

Tout brille : des fauteuils en forme de coquille d’escargot à la courte robe de la chanteuse du bar qui siffle une version japonaise de My Heart Will Go On. Une voix anglaise saccadée annonce au haut-parleur : « Le show va commencer, veuillez prendre place. » La lumière s’éteint. Un hurlement retentit : wuuuahhh ! 

Des robots guerriers dansent avec des dragons japonais dans un orage d’éclairs au laser. Un cheval étincelant de deux mètres est conduit sur scène. Sur la selle, une jeune femme se trémousse en chantant un titre de Lady Gaga. Deux Power Rangers outillés de gants de boxe combattent. Des robots, sortes de cousins éloignés de Daft Punk, attaquent l’ours panda qui chevauche une vache géante au-dessus du podium, le tout sur la musique de Jurassic Park. Un char multicolore arrive sur scène, surmonté de dix danseuses de samba en bikini. Le spectacle dure 30 minutes. 

« Une sacrée merde, déplore Joe, ahuri. Qu’est-ce que c’était que ce machin ?! » En rentrant à l’Academy, le trio est encore abasourdi. Ils ricanent, délirent. « On aurait dit un jeu vidéo, en vrai, s’esclaffe Velsuchi. Le spectacle m’a brûlé quelques neurones. »

Red Bull Music Academy

© Yusaku Aoki/Red Bull Music Academy 

Gotham City sans Batman

Bien que minuscules, les huit studios d’enregistrement, au quatrième étage du quartier général de la Red Bull Music Academy, sont équipés d’un matériel dernier cri. Le soir, après les conférences, ils prennent vie. Tout l’étage se transforme en une sorte de fourmilière de créativité. Les producteurs, boîte à rythme et écouteurs sous le bras, passent d’un studio à l’autre, des DJ’s exhibent et s’échangent des disques rares dégotés au marché aux puces. Dans la petite cuisine du studio, deux chanteurs penchés sur un papier fredonnent des paroles, rayent des mots, en griffonnent de nouveaux.

Dans le studio 4, Tollcrane, un élève venu du Pakistan, peaufine un morceau tout en techno fracassante. Pour ce moustachu dégingandé, la Red Bull Music Academy est une accumulation excitante de baptêmes. C’est la première fois qu’il voyage à l’étranger. Et il y a quatre jours, il a vécu sa première expérience dans un club où il a partagé les platines avec son héros : Benji B, le DJ de la BBC Radio. Et le plus important de tout, c’est la première fois que le jeune homme de 28 ans fait de la musique avec des passionnés comme lui. 

« Karachi, ma ville natale, c’est Gotham City, mais sans Batman. » Il vit dans un pays où le gouvernement bloque les sites Internet comme YouTube. Où il faut faire attention à ne pas être pris dans une bagarre de rue en rentrant du travail. « Pouvoir se consacrer entièrement à la musique pendant deux semaines est le plus grand luxe que je puisse imaginer aujourd’hui », se réjouit-il.

 

Les heures d’accès au studio ne sont pas limitées, au détriment des heures de sommeil
Red Bull Music Academy

En cinq nuits de studio, Tollcrane a produit trois morceaux et aidé beaucoup de ses collègues. Il a enregistré le chant pour la participante autrichienne Mimu Merz et joué une ligne de basse pour King Bruce. « Lorsque je n’avance pas sur un de mes morceaux, je fais un tour, je vais voir les autres en studio et je leur propose mon aide. »

Ici, les participants n’ont pas à produire un nombre défini de morceaux. Et les heures d’accès au studio ne sont pas limitées, au détriment des heures de sommeil. La nuit dernière, Tollcrane a quitté le studio à 7 heures du matin pour être à l’heure à la master-class de la légende du reggae Jah Shaka, après quatre heures de repos.  Torsten Schmidt, ancien journaliste et cofondateur de la RBMA, les avait prévenus lors de son discours de bienvenue. Tollcrane s’en souvient : « Il nous a conseillé de ne pas essayez de comprendre les rouages de la Red Bull Music Academy, mais simplement d’en tirer le meilleur parti. Et de ne pas trop dormir. Car trop dormir, c’est pour les losers. » La RBMA s’installe à Paris cet automne, d’octobre à novembre. Insomnies garanties. 

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02 2015 THE RED BULLETIN

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