Adam Bridle

Adam Bridle, un Sud-African sur le ring mexicain

Texte : Alejandro Serrano
Photos : Paolo Marchesi

Le catcheur sud-africain Adam Bridle ne voulait rester que quelques mois au Mexique. Huit ans plus tard, il y est toujours. La raison ? Il sait que sur le ring mexicain, plus on prend de risques, plus on a de chances de gagner. 
Paolo Marchesi
Paolo Marchesi

En temps normal, le photographe italien est en déplacement en Basse-Californie, au Mexique où il réside, et vous risquez de le croiser là-bas en train d’organiser une session pêche avec ses chiens. Mais pour nous, Paolo Marchesi a relevé un nouveau défi : il est allé à la rencontre des lutteurs de lucha libre, afin de photographier les plus belles actions d’Adam Bridle aka « Angélico » sur le ring. 

Le responsable de l’éclairage de l’Arena Naucalpan, une enceinte sportive au nord-ouest de Mexico, pense avoir vu à peu près tout ce que le monde bigarré du catch mexicain, aussi nommé lucha libre, a à offrir. « On voit et on entend toutes sortes de choses », articule Rey dans un sourire. Il y a de tout : la famille mexicaine BCBG qui hurle les pires obscénités aux lutteurs, le sang des catcheurs qui gicle sur les spectateurs, des lutteurs balancés hors du ring qui s’écrasent dans la foule… « Nous avons eu des centaines de chaises cassées, des rangées entières détruites et des tables complètement bousillées », explique « El Virus ».

« Une fois, j’ai même dû raser la tête d’un type pendant qu’il était inconscient, ajoute-t-il sans sourciller. Dans certains matches, un catcheur masqué affronte un catcheur démasqué. Si celui qui est démasqué perd et qu’il a les cheveux longs, il peut dire adieu à sa crinière. » Mais une coupe de cheveux inattendue, ce n’est rien comparé au fait d’être démasqué pour un lutteur, humiliation suprême dans un sport où le mystère tient une place prépondérante. 

« Le public devient dingue, explique le lutteur répondant au nom d’Argenis. Il lui enlève tout [au lutteur démasqué]. D’après le règlement, si un catcheur démasque son adversaire, il est automatiquement disqualifié. Mais le vrai perdant, c’est le lutteur démasqué, parce que son masque représente son honneur. » 

Voilà pourquoi Argenis n’a jamais accepté qu’on le prenne en photo sans son masque. Tous les catcheurs ne sont pourtant pas comme lui. Adam Bridle, par exemple. Plusieurs éléments différencient Bridle de la ribambelle de lutteurs locaux qui perdent dents et cheveux dans un sport qui, malgré son côté mélodramatique, peut se révéler aussi exigeant et traumatisant sur le plan physique qu’un combat sanglant en MMA.

South African Wrestler, Adam Bridle

Adam Bridle, 30 ans, le luchador sud-africain qui défie les Mexicains à leur propre jeu.

 
D’abord, il n’est pas du coin. Notre homme de 29 ans vient de Johannesburg (Afrique du Sud). Contrairement à la plupart des luchadores, Bridle n’a aucun problème à combattre sans masque. Enfin, Bridle n’est pas n’importe qui à l’Arena Naucalpan. Il compte beaucoup de fans et, au bout de huit années de dur labeur sous le nom de ring d’« Angélico », son travail commence à payer. 

Le Sud-Africain fait partie de l’AAA, une fédération de lucha libre qui, aux côtés du Consejo Mundial de Lucha Libre (CMLL, fédération internationale de catch), a contribué à faire perdurer ce sport au Mexique. C’est en 1992 que l’un des plus grands bookers du CMLL, le regretté Antonio Peña, fonde l’AAA de lucha libre avec pour objectif de rendre ce sport encore plus populaire. Une initiative grâce à laquelle des catcheurs comme Bridle et Argenis – son adversaire pour notre séance photo – ont réussi à attirer l’attention de réalisateurs comme Robert Rodriguez, qui les a invités à participer à l’émission Lucha Underground sur la chaîne El Rey Network (les deux premières saisons seront diffusées sur Netflix ce printemps).

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Adam Bridle

Pas si violent que ça, la lucha libre ? Détrompez-vous. Rien à voir avec la WWE.

Pourquoi un Sud-Africain quitterait son pays pour apprendre le catch ? Bridle raconte qu’au départ, il vivait avec un groupe de lutteurs japonais qui avaient un dojo au-dessus de l’Arena Naucalpan. « C’était le seul endroit que je connaissais au Mexique. Mes colocs japonais étaient super sérieux, ils allaient se coucher à 23 heures. » Petit à petit, une relation de confiance s’établit avec les meilleurs catcheurs. Ils se rendent alors compte à quel point Bridle est fasciné par ce sport et qu’il ferait tout pour entrer dans le cercle. Peu à peu, il s’oriente vers un style de lutte à haut risque et en apprend autant qu’il peut.

THE RED BULLETIN : Vous êtes allé au Japon, aux États-Unis et au Mexique pour apprendre le catch. Pourquoi avoir decidé de rester au Mexique ? Vous y êtes installé depuis 2009. 

ADAM BRIDLE : Je crois que c’est à cause du style. Le catch mexicain est celui qui me plaît le plus. Ça va plus vite, et on se focalise moins sur la masse corporelle qu’aux États-Unis.  

Quels aspects en particulier ?

Ce que je préfère, ce sont les techniques aériennes, les plus risquées. C’est une pratique typique de la lucha libre. Ces techniques aériennes, comme la rotation avant ou arrière, ont aussi cours dans d’autres pays, mais tous ces mouvements viennent du Mexique.

« Mon kiff, ce sont les techniques aériennes. Elles ont été inventées au Mexique. »  
Adam Bridle


Quand je regardais le catch, enfant, c’est ce style qui me plaisait le plus, surtout parce que c’était à haut risque.

Y a-t-il un côté artistique dans la lucha libre ?

Bien sûr ! En fait, il y en a un dans les quatre styles de catch : l’européen, l’américain, le japonais et le mexicain. Pour moi, chacun de ces styles est une forme d’art en soi. Chacun a un format défini, une façon de raconter des histoires, et sa propre manière d’interagir avec le public.

Quelle est l’histoire racontée par la lucha libre ?

Comparée au catch américain avec son histoire ultrabasique des gentils contre les méchants, la lucha libre mise plus sur une narration à haut risque. Plus on prend de risques, plus on a de chances de se mettre le public dans la poche. Le but étant de faire les mouvements les plus dangereux qui soient pour gagner le respect des fans. Il faut se donner à fond pour remporter le combat. 

Fit for wrestling

Les mentors mexicains sont-ils différents de ceux des autres pays ? 

Bien sûr. À 100 %. La façon dont on vous apprend à vous battre, et même à penser au catch, est unique. Aux États-Unis, tout repose sur la manière de raconter une histoire de telle sorte que les gens la comprennent. Au Mexique, il n’y a pas d’histoire. Ici, on veut des catcheurs qui n’ont pas peur de faire des saltos et des volte-face, qui esquivent leur adversaire et qui bougent bien d’une manière générale. Le but étant d’être aussi agile que possible et de faire passer un bon moment au public.

Exit la bataille du « bien contre le mal » donc. Diriez-vous que la lucha libre est plus fluide ?

Pour moi, la lucha libre, c’est un peu la version cirque du catch professionnel. Quand on va voir un match, il y a les masques, tous ces mouvements qu’on ne voit nulle part ailleurs – il y a aussi des originaux, des catcheuses et même des catcheurs nains, tout ça réuni en un seul show.

Comment sont les catcheurs aux États-Unis ?

Plus durs. Certains n’ont aucun scrupule à écraser les autres pour parvenir au sommet. 

  
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Sont-ils plus individualistes ?

Plus qu’ici. Car au Mexique, les gens préfèrent mille fois vous aider à dépasser vos limites.

Et au Japon ? Quelle histoire raconte-t-on ?

Elle se focalise sur la force et le courage des catcheurs. Le public veut voir combien de coups vous pourrez endurer avant d’abandonner. L’entraînement là-bas est le plus éprouvant et le plus strict de tous. Les Japonais sont imbattables en termes de discipline. Il est très difficile de devenir catcheur professionnel au Japon.

Pourquoi avoir décidé de rester au Mexique ?

Quand j’ai commencé ici, mon entraîneur, Negro Navarro – l’un des plus célèbres entraîneurs de catch au monde – m’a appris un nombre incroyable de prises. Il avait un livre qui devait en contenir 400 ou 500 différentes. Pour moi, ce bouquin c’était une encyclopédie du catch, et je n’aurais pu y avoir accès nulle part ailleurs. C’est l’une de ces choses si particulières qui caractérisent la lucha libre

Ces gars-là avaient donc quelque chose de spécial ?

Oui, c’est l’impression que j’ai eue. Je m’étais entraîné dans d’autres endroits avant ça – en Europe et en Afrique du Sud. Quand je suis arrivé au Mexique, j’ai découvert que ce sport avait toute une histoire. Les entraîneurs et les mentors considèrent le combat autrement. Ils ont un plus grand savoir que toi et ils sont bien plus libres. J’ai eu de la chance parce que c’est eux qui m’ont choisi, pas l’inverse.

Respeto y riesgo en la lucha lucha

POUR L’AMOUR DE DIEU
Les luchadores prennent d’énormes risques à chaque fois qu’ils montent sur le ring. Ici, un lutteur médite et prie en silence avant le début du combat.


Vraiment ? Et pourquoi vous ont-ils choisi à votre avis ?

Peut-être parce j’avais la niaque quand j’étais jeune. Quand je leur ai montré à quel point j’étais motivé, il était évident que j’étais prêt à tout faire pour accéder et être accepté dans le monde de la lucha libre. Mon esprit était complètement ouvert à l’apprentissage. Je pouvais rester des heures après la fin des cours. J’étais toujours le dernier à partir et je posais sans arrêt des questions. Quand ils ont vu à quel point j’étais déterminé, ça leur a donné envie de m’entraîner.

Ils ont beaucoup à partager mais ne souhaitent pas le faire avec n’importe qui…

On dirait bien, oui. C’est comme ça que je le vois en tout cas, parce que les trois premiers mois de mon entraînement n’avaient rien à voir avec les mois qui ont suivi. C’est un peu comme si j’étais en probation, et dès qu’ils ont vu que je m’étais fixé des objectifs, ça leur a plu et ils se sont entièrement ouverts à moi. Ils ne me cachaient rien, ils avaient toujours de nouvelles choses à m’apprendre. 

Si un lutteur est démasqué, il perd tout, même si c’est son adversaire qui est disqualifié. Le catcheur mexicain El Santo a attendu la fin de sa carrière pour montrer son visage.

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Comment avez-vous réussi à les convaincre de partager leur savoir avec vous, surtout en tant qu’étranger ?

Le secret, c’est de traiter les gens avec le respect qui leur est dû – en gros, ils faisaient ça depuis 23 ans, moi, ça ne faisait qu’un an. Se montrer humble, avoir l’esprit large et ouvert, et une soif d’apprendre. Mais il n’y a pas que ça. J’ai aussi beaucoup appris d’eux en tant que personnes, d’après leurs expériences personnelles. Ils m’ont raconté comment ils géraient leur vie de famille, la célébrité, l’argent. J’ai développé une relation très intime avec eux, et c’est seulement parce qu’ils ont vu que je n’étais pas prétentieux que ça a été possible. J’ai découvert un mode de pensée moins individualiste, voilà ce qui m’a plu au Mexique. 

  
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04 2017 The Red Bulletin

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