wings for Life World Run 2016 Pierre Vaultier

Pierre Vaultier,
le champion qui n’aimait pas courir

Entretien : PH Camy
Photos : Teddy Morellec, Christian Pondella

Pierre Vaultier, figure olympique du snowboardcross, ne doit pas courir. Sauf au Wings for Life World Run, à Rouen, le 8 mai 2016.

Médaillé d’or en 2014 à Sotchi, Pierre Vaultier vient de remporter son 4e titre de Champion du monde de snowboardcross et d’être couronné Champion de France de boardercross. L’athlète de Serre Chevalier connaît pourtant le facteur blessure : une cheville explosée en 2012 qui a sérieusement remis en question sa carrière, et un genou touché à quelques semaines seulement de ses JO victorieux. Vaultier, c’est un engagement et un mental d’enfer qui en font un ambassadeur hyper inspirant du Wings for Life World Run, course mondiale dont les bénéfices sont reversés à la recherche sur la moelle épinière. Il nous apprend à voir plus loin que l’épreuve, et croire au pouvoir de la foule.
 

THE RED BULLETIN : Pierre Vaultier, à 29 ans, vous êtes l’un des ambassadeurs français du Wings for Life World Run, la seule course où a ligne d’arrivée  vous rattrape, mais courir, ça n’est clairement pas votre truc !

PIERRE VAULTIER : Pour moi, courir, c’est prohibé, interdit ! (Rires.) C’est dû à un gros carton en 2012, le plus gros à mon tableau des blessures… une implosion de l’os astragale de la cheville droite. J’ai été opéré de manière prodigieuse, on m’a reconstitué un dôme de l’astragale, mais mon cartilage reste pourri. La répétition et la flexion de la cheville ne me sont pas du tout recommandées, car mécaniquement, ça ne marche pas.

Si courir vous est interdit, pourquoi vous être aligné au départ du Wings for Life World Run à Rouen en 2015 ?

J’étais venu à la deuxième édition de cette course pour être avec le reste de l’équipe, et éventuellement faire partie de la voiture balai, à vélo. Je fais énormément de vélo, sans aucun souci, ça m’est conseillé, donc c’était parfait. Une fois arrivé, j’apprends que l’athlète Sandra Laoura, qui évolue en fauteuil roulant, sera présente. Je me propose de la pousser sur le début de la course un petit moment. Pour le symbole, quelques petites foulées…

Qui se sont transformées en centaines, paraît-il ?

La course commençait par une petite boucle de 2 km pour repasser quasiment devant la ligne de départ, et à ce moment-là, je devais revenir avec Sandra, puis m’arrêter. Mais après avoir raccompagné Sandra, je me suis finalement remis à courir. Je papotais à droite à gauche, j’étais dans le mood. Finalement, j’ai fait 12 km, une distance ridicule pour certains, mais pour moi, c’était loin d’être ridicule. (Rires.)

Wings for Life World Run 2016 Pierre Vaultier

Le Wings for Life World Run fait courir le monde. Cette année, le rendez-vous français est à Rouen, le 8 mai prochain. 

Vous, le champion olympique de snowboard, êtes en train de nous expliquer que courir 12 km est un challenge pour un athlète de votre niveau ?

J’ai mis des semaines à m’en remettre ! Si je cours 2 km, j’ai la cheville en rideau, et je ne marche pas pendant 2 jours, c’est ultra-compliqué. Mon programme de préparation physique est ultra-adapté à cela, très compliqué à mettre en place : pas de course, pas de vitesse de pied… Du cardio en décharge, en nageant, oui. Mais je déteste nager… Par contre, du vélo, avec plaisir, j’adore ça.

Courir au Wings for Life World Run l’an dernier aurait pu mettre votre saison suivante en péril ?

C’était, à mes yeux, une période opportune : je sortais de saison, cela faisait un petit moment que je ne forçais plus, et j’étais au repos jusqu’à début juin. Je l’ai fait en totale conscience de la situation. En toute connaissance de cause. Mais, forcément, j’ai mis ma cheville en danger. Chaque pas que je faisais, c’est un pas en moins que je ferai quand j’aurai 60 ans. Je sais pourquoi je le fais, et pourquoi je tire sur ma cheville en snow. C’est ma vie, ce que je veux faire, et je sais que je le paierai dans quelques décennies.

En 2014, deux mois seulement après une autre grosse blessure, au genou cette fois, vous vous engagez sur les JO de Sotchi en snowboardcross sans passer par la case opération-convalescence, et prenez d’énormes risques. Mais vous devenez finalement champion olympique.

Il y avait de gros risque de surblessure, je le savais. Me blesser à nouveau pouvait marquer l’arrêt de ma carrière. Il peut paraître fou de dire ça, mais j’ai risqué mon intégrité physique juste pour une course. Mais quelle course !

« J’ai fait 12 km, une distance ridicule pour certains, mais pas pour moi. »
Pierre Vaultier

En mode rien à perdre, ou tout à perdre, selon le point de vue, on se met moins la pression ?

J’avais un problème avec les Jeux et les Championnats du monde, toutes ces grosses courses… à chaque fois j’étais en deçà de mes attentes et de mon potentiel. En arrivant affaibli, ça m’a renforcé. Mentalement, j’étais imbattable, je n’avais rien à perdre. J’étais tout frais dans ma tête, vraiment content d’être là-bas, d’avoir réussi à me remettre sur pieds en un temps aussi court, deux mois seulement pour arriver aux Jeux. J’étais dans un état de grâce et il y a certainement une démultiplication de mon potentiel à ce moment-là.

Mettons votre victoire à Sotchi en parallèle avec l’implication de chacun dans le Wings for Life World Run, l’objectif est simple finalement : « Vas-y, quel que soit le nombre de km que tu pourras assurer, c’est une victoire assurée sur toi-même, pour les autres. »

Quoi que l’on fasse, ce sera une victoire, pareil, en mode rien à perdre. Le plus gros symbole que je pourrai lier au Wings for Life World Run, c’est ma grosse blessure à la cheville, la fameuse de 2012, et ma rencontre avec mon chirurgien qui a suivi. J’étais en Italie, sur une Coupe du monde. Je boîte, on me transporte au centre médical en hélicoptère. Là, un médecin me dit, « c’est très enflé, mais pas cassé ». On me remonte sur Lyon, où je rencontre le chirurgien Bertrand Sonnery-Cottet, qui me dit, « ta cheville n’est vraiment pas belle du tout. Tu auras de la chance si tu remarches normalement un jour. Tu fais encore des études ? C’est bien. Le sport, c’est foutu »… Il a été très très cash. C’était désastreux. 36 heures avant, on me disait que ce n’était qu’une grosse entorse.

Comment fait-on, dans un moment pareil, pour rester fort, et se motiver pour affronter ce qui semble impossible ?

Je pense que c’est propre à tous les athlètes, on a ces ressources, cette force en nous. Je ne crois qu’à moitié ce qu’on m’annonce, mauvaise comme bonne nouvelle. Il faut apprendre à être mesuré, même avec les bonnes nouvelles. Cette nouvelle-là allait décupler ma motivation et ma persévérance. Je ne me suis pas affalé, pas effondré : je me suis engagé à fond ! Depuis cette annonce jusqu’à mon retour sur la neige, j’ai gardé le cap, sans aucun doute. C’était certainement l’approche à avoir.

« La foule, c’est porteur. »
Pierre Vaultier
Wings for Life World Run 2016 Pierre Vaultier

Pierre Vaultier, 28 ans, spécialiste de snow, multiple champion, vous attend de pied ferme sur la ligne de départ le 8 mai prochain !

Ok, le mental était là, mais techniquement ? Qu’est-ce qui vous attendait ?!

En bref ? Dans un premier temps, 4 mois de béquilles sans même effleurer le sol avec le pied. Le risque de nécrose était très grand. L’astragale est un os peu irrigué, s’il n’est plus irrigué, il se nécrose très vite. J’ai subi une opération de 3 h, qui s’est très bien déroulée. Le chirurgien Bertrand Sonnery-Cottet a fait un boulot de fou. Il m’a reconstruit un dôme de l’astragale, a installé 3 vis dans ce petit os. Une sorte de mécanique viable. Après, c’était à moi de jouer. Pendant 4 mois, il ne fallait pas tomber ou mettre le pied par terre. Ça aurait été irréversible après une telle opération. Après ces 4 mois, nouvelle opération. Suivie d’un nouveau mois de béquille, en posant le pied cette fois. Et des piqûres d’anticoagulant tous les jours. Puis de la rééducation, et de la réathlétisation. J’ai repris sur la neige en décembre 2012, 9 mois plus tard.

La reprise, éprouvante ?

C’est flippant. Presque décourageant. C’est seulement à ce moment-là que j’ai pris une grosse claque. Quand tu fais de la rééducation, tu es dans l’inconnu : tu valides des épreuves sans trop savoir ce qu’elles représentent, sans avoir tes propres références sur tes actions. En arrivant sur la neige, mon terrain de jeu, je ne savais plus rien faire. Là, ça a fait très mal, j’ai fait 4 virages, j’ai dit, « c’est mort ! ». Comme un débutant. Pas de sensations. Rien.

Vous êtes passé du plus haut niveau en snowboard au niveau zéro, c’est bien cela ?

Complètement. Heureusement, j’étais avec mon coach de réathlétisation, qui s’occupe des genoux, des épaules… mais une blessure comme la mienne, il n’avait jamais vu ça. On est montés sur la neige ensemble à Tignes. Il m’a dit, « ne t’inquiète pas, ton retour proprioceptif, dans 9 séances, tu l’auras ». Après 8-9 séances sur la neige, j’avais retrouvé mes sensations. J’ai dû adapter beaucoup de choses, mais c’est revenu. Il disait vrai. J’ai dû réadapter ma technique. Je suis aujourd’hui beaucoup moins efficace sur certains aspects techniques qu’auparavant, mais ça gagne quand même.

« Le chirurgien me dit : tu fais encore des études ? C’est bien. Le sport, c’est foutu. »
Pierre Vaultier

Vous avez également reconstruit votre style ?

Sur certains aspects techniques, en effet. Même après 15 ans de haut niveau, on est capable de changer son style et sa technique, c’est assez impressionnant, même si c’est frustrant. Ça permet de continuer…

Et de devenir champion olympique, après une nouvelle blessure au genou… Vous deviez vraiment être effondré à ce moment-là ?

J’ai regagné en Coupe du monde entre les deux, et ce fut une vraie reconnaissance, un vrai atout. Cela voulait dire qu’après ma blessure à la cheville, j’étais capable, que j’avais vaincu. Mon chirurgien a versé une larme quand j’ai gagné en Coupe du monde, et versé un seau de larmes quand j’ai gagné aux Jeux ! (Rires.) C’était moins dur. Oui, je pouvais rater mon objectif principal à cause d’une nouvelle blessure, mais c’est une telle pression que je me mets pour ces putains de Jeux… là au moins, le verdict est déjà posé : plus de pression.

Suite à cette blessure au genou, vous vous êtes présenté aux JO, sans opération, deux mois plus tard seulement…

Il y a eu une période où on pensait que c’était foutu, mon genou était énorme. Les jours passaient, l’échéance approchait, et mon aptitude même à bouger du canapé était remise en question. Et puis ça a dégonflé, on m’a administré des corticoïdes pour assécher mon genou et mes articulations. En accord avec les médecins, j’ai mis plein gaz, j’ai retrouvé la motivation. J’étais encore plus motivé que dans cette période pré-JO durant laquelle je m’étais blessé. J’ai bourré comme un âne pour mettre les pieds à Sotchi !

wings for Life World Run 2016 Pierre Vaultier

Les athlètes engagés au Wings for Life World Run, le 3 mai 2015 : Corey Martinez, Julien Dupont, Justine Dupont, Pierre Vaultier, Nouria Newman, Baptiste Gossein, Alexis Pinturault, Johnny Aubert, Luc Alphand, Pierre Gasly, Yannick Granieri, Alice Arutkin, Sandra Laoura, Sean Garnier, Cyril Despres, Richard Permin, Michel Lanne, Gary Hunt, Antoine Meo, Loïc Bruni.

Depuis ces expériences exceptionnelles, vous abordez les compétitions à gros enjeux plus sereinement ?

Difficile à dire, j’ai gagné en sérénité grâce à cette médaille, mais de ces expériences on garde une mémoire corporelle, la douleur, les changements physiques. En course, je suis toujours autant en pression, j’ai trop envie de bien faire, j’ai peu changé sur ce terrain là. J’ai essayé de changer la saison dernière… être relax, ça ne me correspond pas, je me suis vite remis la pression. Et ça fonctionne.

Au Wings for Life World Run 2016, le 8 mai à Rouen, vous serez là, bien sûr ?

Je ne sais pas si je vais courir. Je verrai, mais je serai dans le mouv. Je vais sûrement courir je pense. Mais j’en ai vraiment chié l’année dernière, à cause de ma cheville, et musculairement. J’ai fini à quatre pattes.

Cette course, c’est aussi, voire surtout, du plaisir : comment se challenger et se faire plaisir ?

Déjà, l’esprit de groupe, c’est super important. Dans l’ambiance, le feu de l’action, avec tout ce monde, ce petit moment de « course à pied » avec Sandra Laoura, penser à tous mes collègues qui courent à fond… c’était un plaisir énorme. J’ai relevé un challenge qui s’est révélé évident sur le moment : c’était évident, je devais courir.

Qu’est-ce qui vous a poussé à enchaîner encore les km, jusqu’à une douzaine ?

Ma capacité, ou plutôt mon incapacité à continuer au bout du douzième. Et la foule, les échanges avec les autres autour de moi. C’était nouveau pour moi. La course, ce n’est pas mon truc, je suis né sur un vélo, sur un snow ou des skis. J’ai toujours évité la course pour des problèmes physiques.

Une foule qui vous soutient, en snow, vous connaissez ça, jusqu’à la liesse des JO. Pour celui qui va courir au World Run, c’est un peu ses JO ?

En snowboardcross, le public est là pour nous pousser. Sauf que l’épreuve dure 1 min 30, et qu’on est dans notre truc. La foule est en bas, elle vous acclame à l’arrivée. Avoir le soutien de la foule en temps réel, c’est autre chose. En ville, avec la force, l’attraction du peloton, les gens sur le côté qui sont là et applaudissent, pour le Wings for Life World Run et encourager ceux qui courent pour les autres, c’est porteur, carrément porteur.

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05 2016 The Red Bulletin

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