Morgan Bourc'his by Franck Seguin

Bienvenue dans les abysses

TEXTE : PH CAMY
PHOTO : FRANCK SEGUIN  

Beaucoup les fantasment. d’autres n’en sont pas revenus. des robots roulent sur mars, mais les fonds marins restent mystérieux, et bien des questions à leur sujet n’ont pas trouvé de réponse. le photographe franck seguin y suit l’élite mondiale de l’apnée, des explorateurs rares, à la frontière des abysses.
Franck Seguin
Franck Seguin

À la tête de l’armée de photographes de L’Équipe, Franck Seguin est un spécialiste de l’image de sport, et s’isole dès qu’il le peut dans les profondeurs, avec les maîtres de l’apnée.

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Dans le vaisseau amiral du groupe de presse L’Équipe, Franck Seguin est l’un des boss du département photo. « Gamin, j’enregistrais les émissions de Cousteau sur un magnéto, pour les écouter ensuite : sons, musique, je me concentrais sur la faisabilité du reportage. » Parce que l’aventure, Cousteau et Pierre Schoendoerffer (romancier et documentariste baroudeur) le fascinent, Seguin s’engage dans l’armée, puis photographie les sportifs et leurs perfs’. 

S’ensuit une carrière dans les plus grosses agences de photo de sport et la création de la sienne. « Aux JO de Sydney, en 2000, dans le bassin de natation, je suis le premier européen à installer des boîtiers amphibies déclenchés à distance, se souvient Franck, un adepte de la plongée. Au début des années 2000, un ami qui a joué dans Le Grand Bleu me parle d’un apnéiste “qui plonge très profond”, dunkerquois comme moi, Loïc Leferme. » 

Avec Loïc, et ses semblables, Seguin rencontre des « francs-tireurs », l’école niçoise de l’apnée, et son spot : la rade de Villefranche. Il veut montrer leur esthétique. « Ces mecs évoluent dans un univers paradoxal, j’admire ça. Je voulais les magnifier. » En quinze ans, avec les grands Français de l’apnée présents dans ce portfolio, Seguin bâtit des productions sous-marines uniques. Belle et dangereuse, l’apnée aime les records et les drames mais il n’y voit pas des têtes brûlées suicidaires. Ses héros sont altruistes, pas là pour mourir. « Ce qui leur permet de surmonter le danger, c’est leur sang-froid. Et le fait qu’ils croient en eux. »

​L’élite de l’apnée en 5 portraits
 

  • L’icône : Guillaume Néry
  • L’éclaireur : Loïc Leferme
  • L’aventurier : Pierre Frolla
  • L’engagé : Morgan Bourc’his
  • L’extraterrestre : Herbert Nitsch
Guillaume Néry by Franck Seguin, World Press Photo, 2007, Sports Feature, first prize singles

C’est avec cette photo de Guillaume Néry que Franck Seguin remportait le prix World Press en 2007.

L’icône : Guillaume Néry

Parmi les apnéistes les plus exposés de l’histoire, le performeur et esthète Guillaume Néry, 34 ans, est devenu l’ambassadeur sur terre d’un monde d’eau qui ne pardonne aucune erreur.

« C’est un signe, cette course aux records doit cesser. » 2015, depuis Chypre, au téléphone, Guillaume Néry parle cash à Franck Seguin, avec lequel il compte nombre de plongées en commun.

Guillaume Néry by Franck Seguin, Villefranche-sur-Mer

Ambassadeur de l’apnée, Néry la sort de l’obscurité.

 Quelques heures viennent de passer depuis un incident qui aurait pu coûter la vie à l’apnéiste connu pour avoir battu quatre fois le record du monde d’apnée en poids constant (son poids, descente et remontée à la seule force des palmes) entre autres. Sa nouvelle tentative de record du monde a mal tourné. Des 129 mètres à atteindre, la distance que Néry parcourt (aller-retour) est devenue 139…

La faute à un mauvais marquage sur le fil qui sert de guide durant sa progression. Dix mètres, sous l’eau, au « sommet » de l’apnée, c’est ­immense. En remontant, « programmé » pour 129 mètres, ­Guillaume Néry fait une syncope. Il sera réanimé à la surface. « Heureusement, il avait de la marge, rembobine ­Seguin. Lui qui n’a jamais poussé la course au no limit (­descendre le plus profond, en propulsion libre, ndlr) a alors compris qu’il fallait dire stop. » 

Hors de question d’arrêter l’apnée. Elle est Néry. Elle inspire ses auditeurs lors de conférences de motivation qu’il mène, et Guillaume la veut célèbre. Il est, au-delà des records, son icône, un ambassadeur qui fera sortir l’apnée de l’obscurité sous-marine jusqu’aux pages des magazines et à la superexposition des vidéos en ligne (Néry est le sujet aquatique du clip de Lose It All, de Beyoncé). Pure réussite de l’école de Claude Chapuis, autorité de l’apnée en France, qui a fait de la Baie de Villefranche une place forte de ce sport, ­Guillaume y est devenu un héros de l’apnée moderne, sujet en or pour Franck Séguin (ci-contre). En 2007, l’ambassadeur Canon se voit honoré du prestigieux prix World Press pour une photo de Néry prise dans les eaux de Villefranche-sur-Mer.

Loic Leferme by Franck Seguin

Sur cette photo, dans la rade tragique, Loïc Leferme est comme dans l’espace.

L’éclaireur :  Loïc Leferme 

Apnéiste défricheur, le Dunkerquois Loïc Leferme a transformé sa performance en savoir, et permis à ceux hors de l’eau d’apprendre de lui.

Loic Leferme by Franck Seguin, labo humain

« Le corps de loïc a aidé la science, tel un labo humain. »

 Des profondeurs et de son corps, son exploration fut globale, et il fut le partenaire d’exception de franck seguin dans son approche DE la photo d’apnée en numérique. sa perte, au large de nice en 2007, fut immense.

« Il bossait son souffle dans les clubs de jazz, il y jouait de l’harmonica. Il a collaboré avec des médecins afin d’étudier le comportement du corps humain sous l’eau, et avec des équipementiers, sur le matos de plongée. »

Des labos à son atelier, où il fabriquait ses gueuses (poids pour descendre sous l’eau) en artisan, de l’organisation du premier championnat du monde, à Nice (1996), à ses cinq records en no limit, l’investissement de Loïc Leferme est total. 

Jusqu’à sa disparition, le 11 avril 2007. Une sortie trop tardive – la mer se forme bientôt et bien trop ce matin-là – ajoute au risque permanent d’une descente en apnée.

Sous l’eau, Leferme, 36 ans, est pris entre deux courants contraires, au-dessus et sous lui. Lesté d’un contrepoids, le câble qui guide sa descente fait un genre de X.

Prisonnier des eaux.

Il ne survit pas.

Sur la photo-ci-dessus, dans la rade tragique, on le croit dans l’espace. « Dans le cosmos, il y est, c’est sûr », dit Franck Seguin.

Pierre Frolla et les requins by Franck Seguin

Franck Seguin à propos de sa sortie en mer avec Pierre Frolla… et les requins : « Comme le pire cauchemar de tout nageur, mais en vrai. »

L’aventurier : Pierre Frolla

Volubile, doué, costaud… l’apnée est une aventure, et Pierre Frolla, 41 ans,  l’incarne avec flamboyance.

Non, les apnéistes ne vivent pas dans leur bulle, et ne veulent pas disparaître dans les abysses en y suivant un dauphin. À force de les côtoyer, Franck Seguin peut en parler mieux que personne. Il a immédiatement été séduit par la personnalité de Pierre Frolla. 

« C’est la sympathie incarnée, il vous met à l’aise. C’est un leader, un aventurier. » Et être pote avec un aventurier, ça peut vouloir dire le suivre au large de Durban, en Afrique du Sud, au milieu des requins. 

« On avait jeté de la chair de poisson à l’eau, se rappelle Franck, et ils tournaient déjà autour de notre bateau avant même que l’on descende. » Plus bas, le comité d’accueil est constitué de requins Blacktip, du genre qui croque. Et pas question pour le photographe français de shooter depuis une cage. 

« C’était comme le pire cauchemar de tout nageur, mais en vrai, raconte-t-il, amusé. À 20 mètres de fond, je levais les yeux vers le bateau pour voir cette quarantaine de requins tournoyer telle une meute de loups. » 

Au milieu des squales, Pierre Frolla, « zen, qui les caresse et évolue avec eux. Moi qui adore l’esthétique et l’aventure, j’étais donc servi, plaisante Seguin. C’était magique ».

Morgan Bourc'his by Franck Seguin, au bord du gouffre

Sur cette photo, prise au large de Marseille, Franck Seguin a invité Morgan Bourc’his à descendre et se poser doucement sur la roche. Derrière lui, un gouffre de 50 mètres.

L’engagé : Morgan Bourc’his

Taillé pour la performance, athlète complet, Morgan Bourc’his incarne l’apnée française moderne.

Morgan Bourc'his by Franck Seguin, au fond


Avant d’être apnéiste, Morgan Bourc’his est un sportif, complet. Natation, basket… après des études en STAPS à Poitiers, il découvre l’apnée vers sa vingtaine et s’y jette à fond.

« Dans l’apnée en poids constant, sa spécialité, la plupart des gars ondulent en monopalme, mais lui brasse vers le fond, sans palme », dit Franck de ce diplômé en physiologie de l’exercice, engagé physiquement. 

Membre de l’équipe de France d’apnée et doté de titres mondiaux comme nationaux, il incarne l’apnée moderne.

« Sa rigueur est extrême, il ne laisse rien au hasard. Jusqu’au Tupperware contenant son riz qu’il prend sur le bateau, s’amuse Franck. Carré, mais tellement sympa. »

Tanké, ses abdos semblant traverser la combi, Morgan, 38 ans, s’intègre à merveille aux scénarios de Seguin. « Sur cette photo, au large de Marseille, je l’ai invité à descendre et se poser doucement sur la roche. » Derrière lui, un gouffre : 50 mètres.

Herbert Nitsch by Franck Seguin

Herbert Nitsch par Franck seguin, en 2008, à Vienne (Autriche).

L’extraterrestre : Herbert Nitsch

No limit ! L’Autrichien Herbert Nitsch a toujours vécu son apnée ainsi. Sa détermination qui explose les records (33 à son actif) fut son passeport vers des profondeurs folles.

« Viens chez moi, voir mon entraînement. » Quand Franck Seguin se rend à Vienne (Autriche) en 2008 à l’invitation de Nitsch (et pour réaliser le portrait ci-dessus), l’entraînement se résume en fait à des apnées successives à même son canapé.

« Extraterrestre », Nitsch est un patron du no limit, apnée consistant à descendre très profond, aidé par un mécanisme libre. Le 6 juin 2012, alors que ce pilote de ligne atteint les 253,2 mètres (record du monde de no limit) aux abords de l’île de Santorin (Grèce), un AVC met à mal le protocole de sa remontée et de sa décompression.

Nitsch est plongé dans un coma artificiel d’une semaine. Il sait à peine parler sa langue ­maternelle à son réveil, doit réapprendre à marcher. Celui qui se dit aujourd’hui plus à l’aise que jamais dans l’eau offre ces mots à Franck Seguin : « Les Français, vous êtes des romantiques. Moi, quand je suis en forme, j’y vais. »

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09 2016 The Red Bulletin

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