Andy Murray

« Amélie Mauresmo sait écouter »

Entretien : Ruth Morgan
Photos : Clive Brunskill/Getty Images

Andy Murray, n° 4 mondial, a fait confiance à un coach féminin : Amélie Mauresmo. ​Une première dans le monde du tennis. Il se confie sur ce choix.

Lorsque Andy Murray, 4e meilleur joueur mondial de tennis, a annoncé l’an dernier la fin de son association avec Ivan Lendl, ex-numéro un mondial, après deux années passé ensemble et des victoires majeures (US Open 2012, l’or en simple aux JO 2012 de Londres, Wimbledon 2013) et son remplacement par Amélie Mauresmo, une flopée de langues sont devenues venimeuses. À tel point que l’Écossais de 28 ans s’est retrouvé bien involontairement au centre d’un débat sur l’égalité des sexes, qui dépasse le petit monde tennistique.

Des femmes entraîneurs d’équipes masculines, cela n’est pas nouveau. On peut citer l’ex-internationale Corinne Diacre à la tête de Clermont Foot, en Ligue 2, ou encore Audrey Zitter, entraîneur – elle refuse le terme d’ « entraîneuse » pas forcément utilisé pour causer sport – des treizistes de Montpellier engagés en deuxième division (Élite 2). La nomination d’une femme s’accompagne souvent de scepticisme, voire de doutes, tant elle demeure une exception dans un monde sportif hyper masculinisé. D’ailleurs, très rares sont celles qui entraînent à un très haut niveau.

« Courageuse » pour les uns, « vaste blague » pour les autres, on peut dire que la décision de Murray – déjà conseillé par sa mère dans sa jeunesse – d’être entraîné par la capitaine de l’équipe de France de Fed Cup, pourtant ex-numéro un mondiale double gagnante d’un tournoi du Grand Chelem, aura fait parler. Andy Murray, que The Red Bulletin a rencontré au moment de sa préparation pour Wimbledon, se confie sur l’apport au quotidien de la Française de 35 ans, apparemment habile pour comprendre la personnalité du Britannique.

THE RED BULLETIN : Vous attendiez-vous à provoquer autant de réactions en choisissant une femme, en l’occurrence la Française Amélie Mauresmo, comme entraîneur ?

ANDY MURRAY :
Je savais que c’était une première (l’Américain Tim Mayotte, n°7 mondial en 1988, et le Russe Andreï Chesnokov, n° 9 mondial en 1991, ont déjà été entraînés par une femme, ndlr), mais j’ai pris cette décision sans considérer la portée qu’elle pouvait avoir sur l’image de la femme dans le monde du sport. C’est en voyant les réactions qu’elle déclenchait que j’ai compris son importance, et cela m’a donné encore plus envie de me battre pour la place des femmes dans le sport. Avant, ce débat ne m’intéressait pas vraiment, mais depuis que je l’ai vécu personnellement, je vois les choses différemment. Et c’est effectivement très surprenant de voir aussi peu de femmes entraîneurs.

Qu’avez-vous pensé de cette avalanche de réactions, aussi bien dans les médias que dans le microcosme sportif ?

Depuis que je suis dans le circuit, et cela fait 10 ans, je n’ai jamais rencontré de joueur de tennis qui soit coaché par une femme. Forcément, je me disais qu’il y aurait quelques réactions mais qu’elles allaient vite retomber, que personne n’allait s’acharner sur Amélie. Alors que l’année 2014 s’est bien mieux fini pour moi qu’elle n’avait commencé, ce qui dans l’ensemble était un bilan positif pour Amélie, les critiques à son égard ont continué. Une situation que je n’avais vécue avec aucun autre coach. J’étais choqué.

Qu’est-ce qu’Amélie Mauresmo a de plus, ou de différent qu’Ivan Lendl, votre précédent entraîneur ?

Tout de suite, je me suis senti à l’aise avec elle. Je me remettais d’une opération du dos, un moment difficile dans ma carrière : je n’avais pas passé beaucoup de temps avec Ivan. J’avais besoin de quelqu’un qui m’aide. 

« On finit par avoir une overdose de testostérone à évoluer dans unmilieu exclusivement masculin »

Et c’est ce qu’elle a su faire ?

Elle sait écouter. 

Est-ce important pour un joueur d’avoir un entraîneur qui a la fibre psy ? 

Très important. Mon entraîneur doit connaître mon caractère, ma façon d’aborder le jeu, comment je me sens sur le court. Or, je n’avais plus confiance. Il me fallait quelqu’un de différent de Lendl, quelqu’un qui sache écouter et qui intègre cela dans ses méthodes d’entraînement. Ce qu’Amélie sait faire, mieux que n’importe quel autre coach que j’ai eu. 

Andy Murray

Les critiques, c’est comme les balles : excellent contreur, Andy a pris l’habitude de les balayer de son revers foudroyant. 


Est-ce parce que c’est une femme ?

Depuis l’enfance, j’ai toujours eu beaucoup plus de facilité à parler de moi aux femmes : ma mère, ma femme, et maintenant mon entraîneur. Je peux lui parler de mes doutes, plus facilement qu’à un homme.

Cette dimension féminine profite-t-elle  à votre jeu ?

Sans vouloir généraliser, je dois dire que lorsqu’on a un groupe d’hommes réunis autour d’une table, dans une ambiance de compétition, ce n’est pas toujours très agréable. Parler de soi est ressenti comme une faille, un aveu de faiblesse. À évoluer dans un milieu exclusivement masculin, on finit par avoir des overdoses de testostérone, à s’engueuler tout le temps. Rien de tout cela avec Amélie : on aborde les problèmes calmement, en parlant avec la volonté de trouver une solution.

Vous aviez annoncé votre collaboration avec Mauresmo l’an dernier, juste avant le tournoi du Queen’s. Y avait-il eu des commentaires particuliers dans les vestiaires pendant la semaine ?

Beaucoup de joueurs ont été surpris. Il y a eu pas mal de commentaires, certains ont même fini dans la presse, disant que c’était une blague de ma part, que je n’étais pas sérieux. Cette expérience m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses.

« Je suis pour l’égalité en général, si c’est cela être féministe alors oui je le suis, et je suis maintenant un ardent défenseur de cette cause »

Des joueurs, Marinko Matosevic par exemple, ont déclaré que jamais ils n’emploieraient un entraîneur femme. 

Chacun est libre de prendre les décisions qu’il veut. Moi, travailler avec une femme me convient, j’y suis habitué depuis mon enfance, lorsque ma mère était mon coach. Je vois vraiment les avantages que cela apporte.

Qu’est-ce qui vous permet d’agir de la sorte, à contre-courant ?

Quand j’étais plus jeune, tous les coaches étaient des hommes. Tous. Et donc, forcément tu fais comme les autres. Mais avec l’âge, tu apprends à penser pour toi, à prendre les décisions qui te correspondent. Amélie Mauresmo est l’entraîneur qu’il me fallait. Elle excelle dans ce qu’elle fait, et c’est ce qui est le plus difficile, qu’on soit un homme ou une femme, dans le sport ou dans tout autre domaine. 

Alors pourquoi si peu de sportifs de haut niveau se laissent-ils entraîner par des femmes ?

Je pense qu’ils n’ont pas encore envisagé cette idée. Pour ma part, je sais qu’Amélie est une bonne coach, et j’en ai eu beaucoup avant elle.

Ça ne vous dérange pas de ne pas faire comme les autres ?

Non, je suis habitué à faire les choses à ma manière, à penser différemment.

Comment cela ?

Je ne prends pas mes décisions en fonction de ce que la presse ou les gens pourraient dire. L’expérience m’a montré que je peux me faire confiance, comme lorsque j’ai décidé de prendre Ivan Lendl comme coach (le Tchèque naturalisé américain n’avait encore jamais entraîné, ndlr). À ce moment-là, peu d’anciens grands joueurs travaillaient comme entraîneurs.

Andy Murray

« Amélie Mauresmo excelle dans ce qu’elle fait et c’est ce qui est le plus difficile, qu’on soit un homme ou une femme. »

 (Depuis, Novak Djokovic et Roger Federer se sont adjoints les services de deux ex-numéros un mondiaux, respectivement Boris Becker et Stefan Edberg, ndlr.)

Finalement, vous avez lancé une tendance…

Oui, les autres ont vu que ça marchait pour moi, et ils se sont mis à faire pareil.

Vous allez peut-être en lancer une autre, avec Amélie ?

J’espère. Mais cela va prendre du temps. Ce qu’il faut, et c’est triste à dire, c’est donner aux sportifs la preuve que ça peut marcher, et le reste suivra. Depuis l’an dernier, Martina Navratilova et Lindsay Davenport entraînent aussi des joueuses de haut niveau.

Est-ce que vous vous voyez comme un féministe ?

(Long silence.) Bonne question ! Je ne sais pas, mais je suis pour l’égalité en général, et si c’est cela, être féministe, alors oui, je le suis. J’ai vécu le débat sur l’égalité des sexes en embauchant Amélie, et je suis maintenant un ardent défenseur de cette cause. Cela m’a ouvert les yeux.

À la fin de l’année dernière, vous vous êtes non pas séparé de Mauresmo, comme beaucoup l’auraient prédit, mais de deux de vos plus anciens collaborateurs, Dani Vallverdu et Jez Green. Pourquoi ?  

Personne, même mes proches, n’a compris ma décision. Pourtant, je répétais que ma défaite contre Roger Federer au Masters de Londres n’avait rien à voir avec Amélie (en novembre dernier, battu et éliminé 6-0, 6-1 par le Suisse lors du 3e match de poule, ndlr), puisque j’avais passé trop peu de temps avec elle avant ce match. Ce qui m’a surpris, c’est qu’aucun de mes autres collaborateurs ne prenne ses responsabilités face à cette défaite.

La collaboration avec Amélie Mauresmo est-elle une pression pour vous ?  

Disons que beaucoup de gens s’attendaient à un échec… Après ma défaite contre Federer, j’ai souvent entendu les gens dire : « Amélie ne sait pas le diriger, il ne sait pas ce qu’il fait. » Et deux mois plus tard, j’étais un tout autre joueur. J’ai déjà prouvé que ça fonctionnait.

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06 2015 The Red Bulletin

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