Daytona

Texte : Werner Jessner  
Photos : Julie Glassberg & Marcelo Maragni

Les 24 Heures de Daytona en Floride mettent à l’épreuve les meilleurs pilotes mondiaux depuis 1966. Chaque début de saison, la course d’endurance écrit la légende.

Un parfum de nostalgie flotte sur cette ligne de départ avec le souvenir, dans les années 60, de la présence de Linda Vaughn, alias Miss Hurst Golden Shifter. Le poster de la playmate à la superbe poitrine s’affichait dans les chambres d’adolescents et les ateliers de garages de l’Amérique. Depuis près d’un demi-siècle, l’inoubliable pin-up blonde est toujours l’invitée permanente et remarquée des 24 Heures de Daytona, l’épreuve d’endurance culte qui donne en Floride le coup d’envoi de la saison américaine du sport automobile. Elle fait partie de la légende. Comme ces anciens pilotes de Formule 1 et gentlemen drivers qui composent chaque année un peloton hétéroclite tout au long des 24 heures de course et des 695 tours du Daytona International Speedway Beach. Les vitesses dépassent largement les 300 km/h. 

Les imposantes tribunes d’acier frémissent quand la meute de bolides s’arrache de la ligne de départ.

Jusqu’à ses 70 ans, Paul Newman en a pris le départ et des pilotes chevronnés comme Mario Andretti, Alfred Unser, Hurley Haywood ou encore Chris Amon y ont triomphé. La carrière d’Adrian Newey, le directeur technique actuel de Infiniti Red Bull Racing, a décollé à Daytona. En 1983, ce jeune ingénieur avait transformé en peu de temps une voiture aux performances moyenne en leader surprise de la course. Seuls des problèmes moteur à l’avant-dernière heure de course ont privé in extremis l’équipage d’un succès et du prix accordés aux vainqueurs : une superbe montre Rolex offerte par l’horloger de luxe helvétique qui a accolé son nom à l’épreuve désormais appelée « Rolex 24 at Daytona » aux États-Unis.

Cette année 2014 marque le début d’une nouvelle ère. Opposés pendant deux longues années, GrandAm et American Le Mans Series ont fini par s’entendre pour lancer d’un commun accord le nouveau Championnat d’endurance américain, l’United Sports Car (USC). Daytona donne le coup d’envoi. Soixante-huit voitures y prennent le départ, réparties en quatre catégories. Dans la plus prestigieuse, celle des « Protos », les représentants de l’ex-GrandAm défient les monoplaces découvertes de l’American Le Mans Series. Les prototypes GT Daytona se partagent le peloton de tête. « On a l’habitude de dire dans les courses d’endurance que la régularité l’emporte sur la vitesse mais là, les choses sérieuses ont commencé dès le premier tour, explique le Mexicain Guillermo “Memo” Rojas, triple vainqueur à Daytona. Les courses de 24 heures sont devenues des sprints de longue durée. » 

À plein régime devant les illuminations de la grande roue. Les heures précédant minuit sont bien les plus belles des 24 Heures de Daytona.

À l’heure du départ, des dizaines de milliers de spectateurs garnissent les travées du gigantesque Daytona International Speedway. Les imposantes tribunes d’acier en frémissent, quand la meute de bolides s’arrache de la ligne de départ. Au bout d’un quart d’heure, on assiste aux premiers dépassements, tant les différences de performance restent grandes entre les pilotes. Et pourtant, les sélections ont déjà écarté nombre de véhicules et d’écuries cageots incapables de se mêler à une épreuve aussi relevée. En course, le danger est permanent. 

À 16 h 58, après 2 heures et 47 minutes, le leader du moment, Memo Gidley, déboîte pour dépasser un véhicule trop lent et, sans doute ébloui par le soleil rasant face à lui, percute par l’arrière à pleine vitesse cette Ferrari n°62 de Matteo Malucelli, ralentie par une casse mécanique. Le choc violent propulse les deux voitures en l’air. Elles finissent leur course disloquées sur la piste jonchée de débris. Deux amas de ferrailles. « Pendant un long moment, on ne voyait rien du tout », précise un pilote choqué. La course est interrompue, le temps de désincarcérer l’Américain Gidley de l’habitacle de son bolide. Les organisateurs suspendent l’épreuve pendant plus de 90 minutes. Au final, les deux pilotes, transportés à l’hôpital sortent indemnes du carambolage. 

Daytona connaît le prix des accidents. Ils font autant partie de la légende de la course que Linda Vaughn, l’hymne américain entonné avant le départ, la messe du dimanche ou l’immense camping installé en contrebas de ce circuit. Il est très strictement divisé en trois secteurs : le nord populaire, l’est riche et le sud conservateur. Au nord, la foule prend ses quartiers entre les virages 3 et 4. 

Les 24 heures ne sont 
pas de tout repos pour 
les mécanos de chaque équipe. Leur quotidien 
se découpe entre 
« coups de feu » quand la voiture rentre au stand 
et longues périodes 
d’attente. Compliqué.

 L’emplacement est couvert de petites tentes instantanées et de canettes de bière. Les spectateurs sont venus en pick-up, camionnettes et autres engins motorisés agricole bizarres. Logique, il faut acheminer suffisamment de bois pour entretenir la braise des indispensables barbecues, qu’on aime allumer dans cette partie nord du camping. Ici, les pompiers veillent. Avant minuit, on entend les premiers beuglements de ceux qui trébuchent sur les cordes des tentes. À l’intérieur de quelques-unes, des couples se rapprochent.

Au sud, place forte des camping-cars, ce n’est pas la même ambiance. Les emplacements sont soigneusement délimités, d’imposants auvents barrent la vue sur le circuit aux passants. C’est un jardin idyllique avec, en bruit de fond, des moteurs huit cylindres. Ici, on débarque avec sa chambre, sa cuisine et les toilettes et on cuit les steaks sur un barbecue à gaz. Les morceaux de viande, aussi bien que les ventres des mangeurs, sont plus volumineux qu’au nord. On a affaire à des campeurs expérimentés, tous détenteurs d’un écran plat installé dans le camping-car. 

Les plus riches se retrouvent dans le secteur est. Peu d’agitation aux alentours, tout le monde est là à l’heure pour le dîner. On se regroupe pour le stationnement par marques automobiles. Le parking Porsche est le plus grand : on peut ici choisir la 911 de ses rêves, couleur et modèle au choix. Toutes les combinaisons imaginables sont présentes. Il y a aussi une flopée de Corvette, de Camaro et de Mustang, modèles plutôt banals ici sur le continent américain du sport automobile. Et pourtant, les 24 Heures de Daytona ont toujours eu un côté européen dans leur ambiance, ce qui se reflète dans les passions des visiteurs.

Le circuit du Daytona International Speedway s’autoproclame très humblement « le centre 
du monde des courses ».

Quatre heure et demie du matin est une bonne heure pour porter son attaque en course. Les mécaniciens dorment recroquevillés dans les stands, les pilotes – la brosse à dents dans la bouche – traînent les pieds à travers le camp. Il est temps de passer à l’attaque. Les grandes écuries ont relevé leurs pilotes expérimentés, qui ont conduit toute la nuit, au profit d’autres plus rapides. Même si la température du parcours empêche d’améliorer les records de vitesse au tour, pas question de faire du sentiment à cette heure-là. 

L’Autrichien Klaus Bachler, 22 ans, descend de sa Porsche 911 GT3 RS après un relais sans faute. Au lieu de filer se reposer tout de suite, il est convoqué aussitôt pour un débriefing par le staff. Des nuits qui transforment les jeunes espoirs en pilotes chevronnés.

Dans l’ultime quart d’heure, les choses prennent encore une nouvelle tournure. La voiture de sécurité, une mesure très appréciée aux États-Unis pour faire grimper la tension, fait son entrée sur le circuit après une collision et provoque aussitôt le regroupement de tout le peloton. Les cartes sont rebattues. Dans trois des quatre catégories où l’on se bagarre encore pour le podium, le dénouement  approche.

La télévision retransmet en direct ce dernier quart d’heure américain. Le money-time ! Pour les spectateurs et téléspectateurs, c’est du suspense garanti. Jusqu’à l’avant-dernier virage, la lutte reste indécise. Dans la catégorie reine des GT Daytona, les voitures se frottent, la victoire se joue là. Et quand le drapeau à damier est abaissé, c’est le signal pour libérer la foule électrisée en tribunes. Le public se rue sur la piste, entoure les pilotes, assaille les voitures. Des confettis pleuvent, de la musique, des larmes, des montres pour les vainqueurs.

Le Manceau Sébastien Bourdais, ancien pilote de Toro Rosso en Formule 1, s’impose au volant d’une Corvette DP de l’écurie Action Express Racing. La première victoire française depuis Emmanuel Collard en 2005. En conférence de presse, il exhibe fièrement son chrono Rolex: « Daytona est l’une de ces courses que l’on veut gagner une fois dans sa vie. Je me souviendrai de cette victoire à chaque fois que je regarderai mon poignet. »

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04 2014 The Red Bulletin France

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