Du virtuel au Mans

Texte : Pierre-Henri Camy
Photos : Greg Funnell

Des pilotes auto 2.0 sont passés de leur Play­Station au baquet étroit de bolides pros. Engagés sur l’édition 2014 des 24 Heures du Mans, les lauréats de la GT Academy survivront-ils à la plus intense des courses d’endurance sur circuit ?

Le circuit du Mans, temple du « motorsport », surchauffe dès que les fameuses 24 Heures auto s’y déroulent. Une course unique, avec son lot d’exploits et pilotes légendaires au compteur. L’élite du sport auto ressemble aussi aux quatre « kids » que nous y rencontrons, 104 ans à eux tous. De frais champions, pour certains totalement inconnus de la compétition il y a deux ans à peine. L’Anglais Jann Mardenborough, lauréat 2011 de la GT Academy, et le Russe Marc Shulzhitsky, vainqueur en 2012, conduiront, avec Alex Brundle, la Oak Racing à moteur Nissan engagée en catégorie LM P2. La Nissan ZEOD RC, voiture futuriste essence et électrique associée au 56e stand (« catégorie » expérimentale n’intégrant que cette dernière) est dédiée à l’Espagnol Lucas Ordoñez, premier gagnant de la GT Academy en 2008, et Wolfgang Reip, élu en 2012 parmi 830 000 gamers. De profil « classique », le Japonais Satoshi Motoyama est le troisième homme de la ZEOD. 

Vue du ciel

Rien d’autre à faire

La GT Academy, c’est quoi ? En 2008, Nissan et Playstation concrétisent une idée folle : transformer les as du jeu vidéo Grand Turismo, simulation mythique de course auto ayant construit sa renommée sur PlayStation 1 et 2, en pilotes pros. Via des sélections online, un vainqueur national est désigné et participe à une finale européenne d’une semaine : « race camp » intense impliquant exercices physiques et sessions de pilotage en simulateur et en réel sur le circuit anglais de Silverstone. L’élu intègre un programme intensif d’entraînement au pilotage sous l’égide de Nissan Nismo. L’étape suivante est la compétition automobile, comme en GP3, où excelle Jann. Du virtuel au réel, en mode fulgurance.

L’élite du sport auto ressemble aussi à ces « kids »

 
En cette veille de 24 Heures, sur le point de s’exhiber dans les rues du Mans lors de la parade des pilotes qui agite la préfecture de la Sarthe, Jann évoque sa vie d’avant. « Je me suis intéressé à la GT Academy en février 2011, j’étais alors un étudiant lambda. Mes potes voyageaient, en Australie, aux States… et moi j’étais à la maison, avec ma PlayStation. Ça m’allait très bien. J’ai commencé la compétition en ligne parce que je n’avais rien d’autre de mieux à faire. » Comme lui, Lucas Ordoñez a bien fait de tenter l’aventure en 2008. Au matin de son quatrième Mans, il nous avoue avoir moyennement dormi : « Trop de fêtards aux abords de mon mobile-home », plaisante-t-il. L’événement est populaire, et des champions du houblon se sont illustrés la nuit dernière, à quelques foulées du circuit, construit en 1923, long de 13,629 kilomètres, et dangereux sur chacun de ses centimètres carrés de bitume. « Au Mans, la chose la plus dure à appréhender est la notion de danger. En simulation, tu peux te crasher, et rien ne t’arrive. Dans la réalité, tu dois changer d’état d’esprit : c’est un sport à risque », explique Lucas, redevenu sérieux. 

Vaisseau spatial

15 heures, le pote Belge « Wolfie » Reip entame son premier Mans au volant de la ZEOD RC. Cet espèce de vaisseau spatial, silencieux quand il file en mode électrique, tarde à repasser devant les tribunes faisant face aux stands. Des spectateurs y ont installé des hamacs. Au-dessus d’eux, les VIP d’Audi suivent la course dans de confortables Fat Boy, loin de s’imaginer qu’après 25 minutes de course, la ZEOD RC doit abandonner, la faute à une boîte de vitesses défaillante. Mais Le Mans fut tout de même pour cette « voiture » un synonyme d’exploit, avec une vitesse de 300 km atteinte durant les qualifications. Et un tour complet en électrique, par Wolfie lors du warm-up. Fatalement privé de course, Lucas reste positif, fier de son copilote. « Wolfie a marqué l’histoire en faisant un tour complet en électrique. C’est fantastique pour tous les gars de l’équipe, les mécanos… Oooh !!! T’as vu ça ?! Ce mec a failli se tuer ! » L’Espagnol parle sans quitter les écrans de retransmission des yeux : une pluie intense s’est soudainement abattue sur le circuit et une voiture a quasiment décollé lors d’un dépassement. La dangereuse splendeur du Mans, quand la pluie vient visiter son circuit favori pour y causer crashs et abandons. 

Les mécanos de la Oak Racing montent d’autant plus en pression. Ils ne s’autoriseront que de rares moments de répit durant les 1 140 minutes de course. Attente, action, attente, action. Repos ? Jamais. Dans le « garage » excellent des hommes de l’ombre sans lesquels nos ex-gamers ne pourraient vivre l’exceptionnel, agissant au millimètre lors de chaque changement de pilote, de pneu, ou ravitaillement. La voiture de Jann, Mark et Alex impose tour après tout son impressionnante constance. 

24 heures durant

Des fous de motorsport venus de tous pays assistent à une course d’endurance parmi les plus exigeantes.

Rester consistant

Après plus de huit heures de course, la nuit tombe et la course change de visage : les pilotes doivent redoubler de vigilance. Et la ferveur ne retombe pas dans les campings jouxtant le circuit. Ici, des Ferrari et muscle cars veillent sur les tentes des spectateurs internationaux hyper organisés. Au virage Alain Prost, c’est un genre de camion de déménagement customisé, à ouvertures latérales, qui permet à ses occupants de suivre la course depuis leurs couchages installés sur deux niveaux. À 30 mètres d’une piste où les véhicules brisent le mur de nuit à une vitesse folle. Avec l’obscurité, le comportement des autres compétiteurs doit plus que jamais être appréhendé. La course est particulière aussi car elle accueille des « gentlemen drivers » amateurs, Patrick Dempsey ou David Hallyday parmi les plus notoires.

« En simulation, tu peux te crasher et rien ne t’arrive. Dans la réalité, tu dois changer d’état d’esprit »
Lucas Ordoñez

Une spécialité analysée par Mark. « Au Mans, tu dois éviter les ennuis car il y a ici des pilotes moins expérimentés que les pros qui peuvent faire des trucs dingues sur la piste. Tu dois faire une course solide, sans erreur stupide, et rester consistant. » Le Russe le sera tout du long, contribuant à maintenir la Oak dans le trio de tête de la catégorie LM P2 sur la majorité de la compétition.

La 23e heure de course est entamée, le bolide noir et orange rétrograde au classement. Dans le garage, c’est le conseil de guerre. Arrêt au stand. Très long. Des bougies et une bobine moteur devaient être remplacées. Jann, Mark et Alex Brundle ont tout donné, mais ils sont 5e de leur catégorie, 9e du général, quand le drapeau à damier claque dans l’air moite du Mans.

Vraiment cool

Les fans endurants et enflammés d’Audi envahissent piste et pit lane, en célébration des deux plus hautes marches du podium de l’écurie allemande. Dernier homme à bord de la Oak, Mark Shulzhitsky rejoint les stands à pied et y retrouve ses mécanos et techniciens. Ses premiers supporters. La cohésion est intense chez ces gladiateurs du motorsport qui ont défié horloge, pluie et technologie : survécu au Mans ! « Ici, le meilleur vient la nuit, sans voitures derrière et devant toi, quand tu montes à 300 km/h sur la ligne droite de Mulsanne. C’est vraiment cool », dit Jann Mardenborough à propos de son meilleur souvenir de course. Le métisse anglais sera-t-il à bord de la Nissan GT-R LM Nismo annoncée en LM P1, catégorie reine, sur ce même circuit en 2015 ? « Je dois continuer à bien bosser en GP3, et rester concentré sur cela », conclut le talentueux pilote de 23 ans, qui rêve, à raison, d’une carrière en Formule 1.

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10 2014 The Red Bulletin 

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