Enduro

Le clash des titans 

Texte : Richard Jordan  
Photos : Mattias Fredriksson

L’enduro, dernière spécialité du VTT, associe descentes extrêmes et montées brutales. Et c’est quasiment l’ensemble des spécialistes de la planète VTT qui s’illustrent dans le championnat du monde lancé en 2013. Reportage en Irlande, lors de la 2e des huit étapes des Enduro World Series.

Au sommet de Carrick Mountain, dans le comté de Wicklow à l’est de l’Irlande, se tient un rider casqué, vélo sous le bras, les pieds dangereusement près de la falaise, au bord d’une piste impressionnante. Il plonge son regard dans le précipice et rend son verdict. « Oh là là ! »

Demandez à n’importe lequel des 350 vététistes venus disputer la 2e étape des Enduro World Series (EWS) – l’Emerald Enduro – de définir son sport, il est certain que tous vous  répondront : « C’est du VTT extrême. » De plus en plus, l’enduro séduit aussi bien des athlètes chevronnés que des petits nouveaux. Mêlant les meilleurs éléments de la descente et du cross-country dans une discipline de dingue, l’enduro est un mix de pistes rapides à forte déclivité (les spéciales) et de liaisons qui demandent un effort d’endurance, puisque les riders pédalent surtout en montée, lors de courses longues parfois de 100 km.

L’enduro porte bien son nom. « Il n’y a pas de place pour les défaillances dans ce sport, ça ne pardonne pas, lance Greg Callaghan, Irlandais de 23 ans et étoile montante de la discipline. Il faut être un excellent rider, polyvalent tout en restant constant. Une erreur et la course est finie. » 

« Une grande variété de styles et de riders,c’est ça l’enduro. Il esttrès difficile de rester concentré et de garder le rythme »
Fabien Barel

L’enduro attire une flopée de riders venus d’autres disciplines. Les Français Nicolas Vouilloz, dix fois champion du monde de descente, Anne-Caroline Chausson, médaillée d’or olympique en BMX, l’ex-descendeuse anglaise Tracy Moseley ne sont que quelques-uns des grands noms aujourd’hui au tableau de chasse des EWS, le championnat du monde lancé en 2013.

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L’an dernier, Fabien Barel s’est cassé trois vertèbres lors d’une course dans les Andes chiliennes. 


Et puis, il y a Fabien Barel. Si quelqu’un incarne l’esprit de l’enduro, c’est bien ce Français de 35 ans, trois fois champion du monde de descente, discipline qu’il abandonne en 2013. Un an plus tard, en avril lors de la première course de la saison des EWS 2014, il chute à la vitesse impressionnante de 60 km/h sur les pentes poussiéreuses des Andes chiliennes. Malgré la douleur, il remonte en selle, termine l’étape et bluffe le public, épaté. 

Barel pense s’être cassé une côte ou deux, un léger désagrément pour un vététiste d’enduro habitué aux douleurs et blessures sévères. Le lendemain matin, il découvre l’étendue des dégâts. « Je m’étais cassé trois vertèbres dorsales, et ce n’est pas passé loin de la colonne vertébrale, rembobine Barel. J’ai mis six mois à m’en remettre. Dont deux allongés sur un lit, sans bouger. D’après les médecins, je pouvais dire adieu au sport. Mais j’étais déterminé à me remettre sur pied à temps pour la dernière course de la saison. Je comptais mettre la même énergie dans ma guérison que dans une course. » 

Obstiné, le Niçois tient parole et remonte en selle pour la septième et ultime  course en octobre en Ligurie italienne. Non seulement il s’élance mais il remporte la course. « Un truc de fou, dit-il. Ça m’a permis de faire passer un message à tout le monde. »

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Les étapes de forêt de l’Emerald Enduro sont parsemées de dangers naturels.

Retour en Irlande, sur les terres de l’Emerald Enduro. Le matin du premier jour d’entraînement, Barel est en train de bricoler son vélo, décidé à faire mieux que la deuxième place lors de la première manche de la saison, en Nouvelle-Zélande. Sympa et charismatique, il évoque ses échecs sans langue de bois. Barel est mince, souple et a l’air prêt à en découdre. On a du mal à croire qu’une seule année s’est écoulée depuis la blessure qui aurait pu le handicaper à vie et mettre un terme à sa carrière. 

Chaque rider sait que le risque zéro n’existe pas en enduro. D’ailleurs, l’Australien Jared Graves, vainqueur de l’EWS 2014 et ancien champion de BMX, de four cross et de descente, est sur la touche  après s’être démis les deux épaules lors d’un entraînement. Comme Barel le dit si bien, « même les meilleurs se plantent ». Mais comme ces sportifs de légende sont prêts à prendre de gros risques et à tout donner pour être plus forts, plus performants et plus rapides, c’est ça qui rend l’enduro si captivant.

« Pas de place pour les défaillances dans ce sport. Une erreur et la course est finie »
Fabien Barel

« En 2013, lors de  la toute première course des EWS en Toscane, 16 champions du monde dans les quatre disciplines du VTT étaient au départ », détaille Chris Ball, créateur et patron des Enduro World Series. « C’était comme les Avengers, des superhéros qu’on ne voit d’habitude jamais lutter les uns contre les autres, et qui tout d’un coup se retrouvent  à s’affronter sur le même terrain. Les gens commencent à réaliser que l’enduro est un sport à part. »

Le jour de la course, on ne peut que constater que la discipline attire de plus en plus de fans. Par miracle, les nuages noirs qui menaçaient en début de matinée ont laissé place à un grand soleil et des centaines de joyeux supporters irlandais grimpent les sentiers raides et traîtres de Carrick Mountain. Certains sont déguisés, d’autres traînent d’encombrantes banderoles, tous sont prêts à encourager. 

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Après un ennui mécanique sur sa roue arrière dès le début de course, Fabien Barel termine la 4e spéciale de l’Emerald Enduro sur la jante, traînant le pneu derrière lui.


À voir le sourire radieux de Fabien Barel, il est évident qu’il aime le contact avec les fans. Ce qui motive ce Français, porteur de nombreuses victoires en vingt ans de carrière, c’est l’envie de repousser ses limites. Les nouveaux défis que représente l’enduro l’ont rendu accro.

« Une grande variété de styles et de riders, c’est ça l’enduro, précise-t-il. Lors d’une compétition de descente, on refait le même parcours tout le week-end. Ici, il y en a 6 ou 7, et on ride dans différents endroits de la montagne. Il est très difficile de rester concentré et de garder le rythme. » Il réfléchit, puis lève les yeux  dans un sourire malicieux. « Mais j’aime les défis. » 

C’est la première année que les EWS, toujours à la recherche de parcours inédits, font escale en Irlande. Le championnat étant allé aux quatre coins du monde, les meilleurs pilotes d’enduro ont l’habitude s’adapter à différents terrains. Cette saison, les riders iront des forêts écossaises aux Alpes françaises, en passant par les geysers de Rotorua en Nouvelle-Zélande et les sommets du Colorado, à 3 000 mètres d’altitude. « Ce qui est bien avec le VTT, c’est qu’on a l’occasion d’explorer pas mal d’endroits, explique Ball, mais dans les courses de descente et de cross-country, on passe un peu à côté de l’aspect voyage et aventure. On a essayé de créer un championnat qui nous permettrait de nous rendre dans des beaux endroits avec des pistes cool. »

Bien que magnifiques, les pentes de Carrick Mountain ne sont pas faciles à descendre à deux roues. Pour les dévaler, il faut savoir garder son sang-froid. La piste qui traverse la dense forêt est parsemée de dangers insoupçonnés, prêts à sanctionner la moindre erreur, avec de périlleux affleurements rocheux au sommet. De vieux matelas ont été calés contre les arbres bordant les virages les plus serrés, une protection rustique des moins engageantes au cas où un rider viendrait à perdre le contrôle.

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Détermination absolue. Comme son nom l’indique, l’enduro est un défi physique exigeant permanent. Les riders ont pas mal de pentes raides à grimper… et pas seulement à vélo.

Le jour de la course est enfin arrivé, les bois se remplissent de sons métalliques, de chaînes rebondissantes et du bruit des pneus alors que les engagés se donnent à fond pour terminer au plus vite les sept spéciales. « C’est raide ! », hurle un concurrent en dévalant une pente casse-gueule qui se termine en virage en épingle. Il dérape dans la boue, forçant les spectateurs sur le bas-côté à s’écarter, mais réussit à stabiliser son vélo, évitant de justesse une chute périlleuse par-dessus la crête. Le Niçois Fabien Barel commence fort. Il remporte la première spéciale sans forcer, et réalise des temps impressionnants lors des deux runs suivants. Il fonce vers le podium. Et la victoire ? Au début de la 4e spéciale, le pneu de sa roue arrière lâche. Fidèle à lui-même, Barel ne se laisse pas abattre et remonte sur son VTT. Il termine la spéciale de 1 200 mètres sur la jante. Il a pris un énorme retard et sait qu’il n’a plus aucune chance de gagner. Pourtant, le Français et son équipe Canyon donnent tout ce qu’ils ont pour remettre son vélo en état. Hors de question d’abandonner. Barel : « Je vais continuer d’attaquer, et rester positif. » 

Il termine les trois dernières spéciales et finit 20e au classement général, tandis que Greg Callaghan, le régional de l’étape, prend l’avantage avec une première victoire incontestable. « J’ai perdu 1 minute 20, mais j’ai réussi à revenir pour les points, s’exclame Barel. Je ferai mieux le week-end prochain. » Une semaine plus tard, lors de la 3e manche des EWS 2015 disputée en Écosse dans la Tweed Valley, il termine quatrième, de quoi le relancer au classement général du championnat mondial, qui compte encore quatre épreuves. C’est grâce à des compétiteurs comme Fabien que l’enduro continuera d’exister, lui qui s’est battu pour revenir d’une grave blessure et qui a refusé de baisser les bras face à la douleur ou à une crevaison. « On a tous nos limites, énonce-t-il, mais on peut atteindre ses objectifs si on y met toute son énergie. »

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09 2015 The Red Bulletin

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