François D'Haene par Damien Rosso

Le GR 20 en 31 heures et 6 minutes

Texte : PH Camy
Photo d’ouverture : Damien Rosso

C’est le nouveau record établi par l’ultra-trailer français François D’Haene, le 4 juin 2016. Une épreuve ? Du plaisir, surtout. On l’a suivi en Corse…

Vous avez dormi deux nuits, bossé une journée, pris du bon temps. Pendant ce temps, en Corse, il s’est enfilé les 180 kilomètres du GR 20. En trente et une heures et six minutes. De course à pied. « Il », c’est ­François D’Haene, un Français de 30 ans, figure mondiale de l’ultra-trail, la course d’endurance nature.

Étapes GR 20, Corse

LA CORSE EN 31 HEURES
Un challenge aux allures de mission suicide pour François D’Haene. 180 km, d’une traite, sur le GR 20. Et faire moins que les 32 h 54 de Guillaume Peretti.


François a gagné, entre autres, celui du Mont Fuji, au Japon, en 2014 (168 kilomètres en 19 heures) et la Diagonale des Fous, à la Réunion, la même année (171 kilomètres en 24 heures).

Concept ? Partir, aller vite, ne pas lâcher, et arriver. En s’autorisant entre les 100 et quelques bornes, de ­petites pauses ravitaillement (dormir ? no way !), et alternant course et « marche », selon l’hostilité d’un terrain souvent très pentu. Comme sur le GR 20, fameux et ­costaud sentier de randonnée en altitude. Le GR 20, vous pourriez le boucler entre potes en quinze jours. Lui aussi pourrait être votre pote, car un type convivial et accessible, un ex-kiné devenu viticulteur  à mesure qu’il progressait dans la pratique du trail. Mais à la différence de vos potes, François D’Haene est l’homme qui a parcouru le GR 20 le plus rapidement, en juin dernier.

Sur le papier, un enfer. 14 000 mètres de dénivelé positif, la pluie, la nuit, le froid, les risques de chute et de blessures. François n’en retiendra que le plaisir pris en le préparant, et le battant. La chance d’évoluer dans les ­paysages fabuleux qu’offre la Corse. Voici l’ultra-trailer ultra-normal, le père de ­famille et phénomène de la course ­d’endurance, qui sait vivre et ne se prive jamais d’un bon plat et d’un verre avec ses amis. Un athlète, mais pas que, qui ­performe parce qu’il est épanoui.

« Si c’est juste pour battre un record, ça n’a aucun sens. »
François D'Haene, 30 ans

THE RED BULLETIN : François, vous êtes connu pour souvent évoquer le plaisir que vous procure la performance. Où, exactement, le trouvez-vous ?

FRANÇOIS D’HAENE : Le plaisir est surtout dans tes choix. Pourquoi faire le GR 20, et comment faire le GR 20 ? Pour faire un parallèle avec la vigne, si tu n’es pas content d’aller chaque jour dans la vigne, et que tu fais le travail à l’arrache, ça se ressentira dans le vin, il ne sera pas bon, on ne ressentira pas l’amour que tu as mis dedans. Pour le GR 20, c’était pareil.  

L’ultra-trail, ou toute course d’endurance, c’est donc aussi de l’amour ?

Si, à la base, le défi en lui-même ne te plaît pas et que tu vas juste là-bas pour battre un record, qu’il n’y a pas d’histoire derrière, je ne pense pas que tu iras au bout. Ça n’a aucun sens. Ça ne se ressentira pas dans l’entraînement. Si c’est quelque chose qui te tient à cœur, que tu te motives à fond, ça va être beaucoup plus facile de t’entraîner et de te préparer pour tout ça. 

François D'Haene par Damien Rosso

Quand il n’est pas pris par ses vignes, cet homme se régale dans l’endurance extrême.

© Damien Rosso

Positiver serait donc le secret pour se dépasser ?

Tu sais que tu vas en baver, mais tu vas t’amuser dans ta préparation pour que ça se passe mieux. Alors, tu fais de longues sorties, tu passes du bon temps sur des sentiers, avec tes copains. Si tu t’es amusé dans les préparations, dans la logistique qui mène à ton record, au moment de l’épreuve, quand c’est dur, tu auras vécu tellement de bons moments pour en ­arriver là que ce sera cool. Il faut prendre tout ça avec de l’autodérision. Tu ne peux pas t’attendre à une promenade de santé quand tu veux faire le GR 20 d’une traite, sachant que d’habitude les gens mettent 15 jours. Tu l’as bien cherché (rires).

Quelle est la part de mental dans votre réussite ?

Le physique, c’est une chose, l’équilibre autour, le moral, la motivation, c’est plus important. Le physique ne va pas sans le mental. Tu as beau être super fort physiquement, le meilleur du monde, si derrière tu n’as pas une force mentale qui te pousse, une motivation, quelque chose qui fait que tu as envie d’être là, ça ne passera jamais. 

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Un record du GR 20, 180 km en 31 heures et 6 minutes, ça s’attaque d’un bloc, ou on compartimente le défi, par étapes ?

Ça n’est même pas une histoire de ­kilomètres. Au bout de 12 ou 13 heures sur le GR 20, j’étais tellement dans l’adaptation que je n’avais même pas réalisé que je courais.

Le GR 20 en un temps record

Sur le parcours, François D’Haene est épaulé par 4 pacers (coureurs et amis de l’athlète) qui vont se relayer à ses côtés. Plus une vingtaine de trailers locaux venus le rejoindre au fur et à mesure, pour un bout de chemin avec lui. François a dû s’arrêter aux 15 points de passage obligatoires en refuges, et en a profité pour se ravitailler (et par endroits sur le parcours). Sur les 31 h 06 min du record, il ne s’autorise pas une seconde de sommeil.

 
Pardon ? Cela paraît impossible ! 

Tu te focalises sur d’autres choses, en fait : quel temps il va faire là-haut, qu’est-ce que je vais trouver, est-ce que ça va être gelé, ne pas te faire mal, ne pas glisser, bien penser à récupérer tes gants et une veste en route parce que ça caille à mort… S’adapter ! Si je faisais 40 heures d’effort dans une salle fermée, je tiendrais deux heures, j’arrêterais direct. Un running de 160 kilomètres, je me ferais chier ! Sur un tel record, tu n’oublies pas que tu cours, mais tu n’es pas là à compter les ­kilomètres. Ma montre, sur le GR 20, je ne l’ai jamais regardée.

Dans la section dite du « Cirque de la Solitude », dans la brume, le froid, le glauque, même là, vous avez trouvé du plaisir ?

Bon, tu n’as pas le côté plaisant de te dire « c’est le farniente, j’ai une super vue, je me fais bronzer sur les rochers… » (rires), mais j’en suis ressorti en me disant que malgré le fait que ça glissait, que c’était casse-gueule dans le brouillard, je me suis bagarré et j’ai assuré chaque pas. Là, tu as la satisfaction de t’être sorti du truc. 

François D'Haene by Damien Rosso

Avec François, des pacers, en soutien dans les bons comme les mauvais moments de son record du GR 20.

© Damien Rosso

Même des conditions de merde ­n’entament pas votre volonté ?

Quand ça fait déjà une dizaine d’heures que l’on évolue sur les cimes de la Corse, qu’il fait froid et gris, on ne doit avoir qu’une envie, abandonner… Tu ne le vois même pas qu’il fait gris. Dans ma tête, pendant le « Cirque de la Solitude », j’avais le souvenir de mon ­passage au même endroit douze ans avant, avec mes copains, en mode sac à dos, sous un grand beau temps, et que c’était génial. Dans des conditions difficiles, dans l’épreuve, il faut toujours essayer d’associer le moment à quelque chose de positif.

Finalement, vous devez presque en arriver à souhaiter une météo difficile pour encore plus vous éclater sur un ultra-trail ?

S’il fait beau constamment, tu n’apprécies même pas le beau temps. Quand tu es dans le brouillard et que tu en sors pour te retrouver au-dessus d’une mer de nuages, tu trouves ça magnifique. En Corse, si je n’avais eu que du soleil depuis le début, cette même vue, je ne l’aurais pas appréciée autant. 

Dans votre vie « normale », vous est-il arrivé de rester éveillé 31 heures ? 

Ouais, j’ai fait deux ou trois belles soirées quand même (rires). Pour tenir debout aussi longtemps, il faut une grosse dose de motivation, ou d’alcool. L’un des deux (rires)

François D'Haene par Damien Rosso

Corps solide et mental d’acier, une évidence quand l’épreuve se compte en dizaines d’heures.

© Damien Rosso

On peut être l’un des meilleurs trailers au monde, capable de méga performances, et ne pas se priver de manger et boire les semaines qui précèdent un gros challenge ?

Il ne faut surtout pas se priver. Ça serait la plus grosse des erreurs ! Sur un 10 kilomètres ou un marathon, peut-être, mais honnêtement, je ne pense pas. Les gens seront encore plus heureux au départ s’ils ne se privent pas. Tu vois bien comment est la société aujourd’hui, plus personne ne veut rien manger, il faut faire attention à tout, il ne faut plus rien boire, ne manger que du bio, du local, du sans gluten. Il y a un moment où il faut arrêter les conneries. J’exagère un peu là, mais il faut s’amuser aussi. Si les gens s’éclatent à manger d’une certaine manière et faire attention, alors tant mieux, mais s’ils sont dans la privation, c’est dommage. Il ne faut pas fonctionner avec la privation. Dans la performance et les efforts très longs, pour aller chercher au fond de soi, toutes ces privations n’aideront pas.

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François D'Haene par Dominique Granger

« Être dans la privation ? Surtout pas ! Ce serait la plus grosse des erreurs. »

© Dominique Granger

C’est l’ultra-trailer d’expérience qui parle, pas simple pour tout le monde de faire preuve du même état d’esprit.

Ça ne vient pas du jour au lendemain. Il faut s’être déjà retrouvé deux ou trois fois en situation d’échec pour penser ainsi. Quand j’étais plus jeune, j’avais déjà fait des courses où le mois avant, je ne partais pas en vacances avec ma famille, je ne ­faisais plus tel ou tel truc avec mes potes. Et quand le jour de la course, on t’annonce qu’elle est annulée parce qu’il fait mauvais, là, tu te dis « putain, je me suis privé de tout ça pour rien » ! 

Arrivée François D'Haene GR 20, 4 juin 2016

Que fait François D’Haene après avoir crapahuté 30 heures et plus ? Pas la sieste. Discussion à propos de son nouveau record dès la ligne d’arrivée.

© Dominique Granger

Quels enseignements tirez-vous de vos préparations et d’un exploit comme ce record sur le GR 20 ? 

Qu’il faut arriver à faire la part des choses. Il est important de conserver une vie sociale, s’amuser dans la vie de tous les jours, et arriver sur ton objectif en bénéficiant de tout ça. C’est quoi le plus important ? Mon cercle social, ma famille, mes amis… Il faut que je prenne du plaisir avec ça. Si j’arrive bien équilibré et serein dans ma tête le jour de l’épreuve, je serai d’autant plus fort.

Malgré tout, vous ne maîtriserez jamais à 100 % un facteur, le jour sans, l’échec.

Ce GR 20 on l’a préparé pendant un an, et à un jour près on a failli l’annuler parce qu’il faisait mauvais. Un truc comme ça, tu peux en ressortir totalement frustré et tu ne t’en remets jamais. Mais si tu t’amuses tout du long de ta préparation, tu t’en remettras plus vite ! Si la course est une réussite, tant mieux, si ce n’est pas le cas, ça fait un an que tu t’éclates à la préparer. Tu rebondiras, ça ne sera jamais un échec.

Le record comme si vous le viviez, dans le documentaire Crossing Corsica - The GR 20 Trail Quest, sur la chaîne Trek le 22 novembre 2016, et prochainement sur Red Bull TV.
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11 2016 The Red Bulletin

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