La Belle et la vague

Entretien : Fernando Gueiros
Photos : Robert Astley Sparke

La Bésilienne Nicole Pacelli est la première championne du monde de stand-up paddle. À 23 ans, elle découvre ce qu’implique d’être le phénomène redouté de sa discipline, et raconte au Red Bulletin son histoire faite de glisse.

Nicole Pacelli est montée pour la première fois sur une planche à cinq ans. Dix-huit années ont passé, elle est désormais la première championne du circuit mondial féminin de stand-up paddle, dans la catégorie « Vagues » où, à la différence du « Parcours », les surfeurs utilisent la pagaie pour prendre la vague et surfer. 

Née à Guarujá, elle a habité à São Paulo et grandi dans les vagues de Maresias, entre un père surfeur, amateur de vagues géantes, Jorge Pacelli, et une mère ancienne véliplanchiste, Flávia Boturão

« J’ai grandi dans ce milieu, explique Nicole, avec des planches de tous les côtés. J’ai été nourrie par les histoires de mes parents et de leurs amis, qui racontaient leurs aventures complètement folles, leurs voyages, leurs galères. » 

Après une séance photos sur la plage de l’Arpoador, à Rio de Janeiro, c’est à Nicole de se raconter au Red Bulletin.

THE RED BULLETIN : Vos parents sont surfeurs. Ont-ils souhaité dès le début que vous repreniez le flambeau ? 
NICOLE PACELLI : Ma mère m’a toujours soutenue dans mes choix, mais elle souhaitait avant tout que je fasse des études. Je me suis mise au surf naturellement et elle s’est rendu compte que j’aimais ça. Mais la vie de surfeur est une vie difficile, encore plus pour une femme. Alors, je la comprends. Les parents souhaitent toujours le meilleur pour leurs enfants. Quant à mon père, lui aussi m’a toujours répété qu’il était important que j’étudie, tout en m’encourageant à pratiquer ce sport. Si un jour les vagues étaient hautes, il me disait : « Reste à la maison. Aujourd’hui, tu n’as pas besoin d’aller à l’école ! »

Votre père vous donnait le genre de conseils qu’un surfeur donnerait…  
Exactement. Et ma mère protestait : « Non ! Hors de question ! » Enfin, lorsque j’ai eu 17-18 ans, à mon retour de Nouvelle-Zélande, où j’avais fait un séjour dans le cadre d’un échange, j’ai commencé à surfer un peu plus sérieusement. Je voulais surfer des vagues hautes, mais je n’avais pas de référence. Je n’avais jamais fait de « surf trip », je ne savais pas quel était le niveau des autres filles. Je surfais avec ma sœur (Alana, première sœur cadette de Nicole, qui est l’aînée de cinq enfants, ndlr) et quelques amis, mais sans vraiment savoir si je surfais bien. Je savais juste que j’aimais ça et que j’avais le soutien de mes parents. Puis je me suis inscrite à l’université. 

«  Je me suis ­entraînée dans tous les spots ­possibles et imaginables  »

 Vous avez commencé par le surf. Pourquoi être passée au stand-up paddle ?  
À cause de mon père. Il y a plus de cinq ans, il a rapporté une planche de stand-up de Californie et j’ai commencé à ramer et pagayer. C’était une planche utilisée par les sauveteurs, un peu différente de celles utilisées pour le stand-up. Le mot « rescue » était écrit en grand dessus. Mon père l’avait reçue en cadeau. Elle était très grande et j’ai surfé avec comme si c’était une planche de stand-up, avec une pagaie de mon père. J’ai réussi à prendre une petite vague, j’ai adoré ça et c’est là que j’ai vraiment commencé à m’amuser. À cette époque-là, mon père s’est associé avec une entreprise et a commencé à fabriquer des planches de stand-up. En fait, je surfe avec des planches qu’il a conçues.

Qu’est-ce qui caractérise le paddle qui n’est pas associable au surf ?  
Parfois, je me sentais frustrée avec le surf. J’en faisais parce que cela me plaisait, j’aimais surfer, être dans l’eau, à la mer. Mais quand il y a beaucoup de monde, qu’on est entassés les uns sur les autres et qu’on doit s’imposer pour prendre une vague, ça ne me plaît pas… Aujourd’hui, je fais de la compétition, alors forcément, c’est différent, mais à cette époque-là, quand j’ai commencé, si quelqu’un ramait à mes côtés pour essayer de prendre la vague à ma place, ça m’énervait et je m’arrêtais. Et pour dire la vérité, de toute façon, le stand-up paddle me plaisait beaucoup. Il représentait une sorte de défi. Je voulais m’améliorer. Certains surfeurs s’en sortaient vraiment bien dans cette discipline. Je voulais en faire autant. Chaque chute me permettait de progresser. Alors que le surf n’était pas un défi, je ne cherchais pas à devenir meilleure en le pratiquant. Au début, lorsque je me mettais à l’eau, on me demandait : « Tu vas où avec cette rame ? » Les gens ne savaient pas ce que c’était, ce sport était peu connu. C’est comme ça que j’ai commencé. Je me suis entraînée dans tous les spots possibles et imaginables, avec de grosses vagues, des vagues moins hautes… C’était un vrai défi. Et puis en 2010, je suis allée à Hawaï. 

Quelles étaient alors vos motivations ?  
Je faisais déjà du stand-up paddle et je m’étais inscrite à l’université. J’ai reçu des propositions peu à peu, je surfais bien et la discipline commençait à se faire connaître. Alors j’ai parlé avec ma mère. Je lui ai dit : « Maman, j’ai rempli ma part du marché, maintenant, est-ce que je peux surfer, faire du stand-up paddle ? » Elle a compris qu’elle ne pourrait pas me retenir. C’est là que je suis partie à Hawaï, où je suis restée deux mois, entre 2010 et 2011.

« Le stand-up paddle me plaisait beaucoup. Il représentait une sorte de défi. Je voulais progresser »

 Et là, tout a changé…  
Oui, absolument tout, car j’ai commencé à avoir une idée de mon niveau. Je suis -allée surfer à des endroits où aucune femme ne surfait, comme Sunset où les vagues sont vraiment hautes. Arrivée à Hawaï, je suis tout de suite allée au spot de Jaws avec ma sœur (site réputé pour ses grandes vagues sur l’île de Maui, ndlr), pas à Oahu. Ainsi, avant de me rendre sur des spots plus connus comme Waimea, Sunset et Pipe, je suis tout de suite allée surfer à Jaws. J’ai pris les vagues les moins hautes, mais même celles-là faisaient déjà dans les 9 mètres ! Des vagues immenses ! C’est là que j’ai su que j’en étais capable.  

Quelles ont été vos sensations, lorsque vous avez surfé sur ce type de vagues ?  
C’était dément. L’idée de surfer ces vagues ne me fait pas peur. Je commence juste à avoir peur quand j’arrive sur place. Certains disent que la veille, ils n’arrivent pas à trouver le sommeil, mais moi, je dors sans problème, je suis parfaitement calme. Quand j’arrive sur place, là, oui, brusquement, je réalise et j’ai peur. Donc… j’ai eu peur !

Quels sont les rapports entre surfeurs et pratiquants du stand-up paddle ?  
Ah, les surfeurs ne nous aiment pas beaucoup (rires). Ils m’ont déjà expulsée de Waimea à Hawaï. Au Brésil, ça ne m’est encore jamais arrivé. Un surfeur du coin s’est plaint et a dit que c’était dangereux, et qu’il voulait que je parte, qu’il ne voulait plus me voir sur ce spot. C’est peut-être le point négatif de cette popularisation du stand-up paddle, car des gens qui n’ont jamais surfé de leur vie peuvent, avec le stand-up paddle, prendre des vagues. Quand on débute au surf, il est difficile de rester debout sur la planche ; mais, avec le stand-up paddle, on est déjà debout. La vague arrive, on peut la prendre, n’importe comment, mais on y arrive. Et c’est là que des accidents peuvent se produire. 

Le premier championnat mondial féminin a eu lieu l’an passé, et vous en êtes la première championne titrée. Comment vous êtes-vous lancée dans les compétitions internationales ?  
Lors de mon deuxième séjour à Hawaï, en 2011-2012, j’ai participé à un championnat à Sunset en me mesurant à des hommes. J’ai su qu’un championnat mondial féminin allait être organisé et qu’il n’y aurait qu’une compétition. Ils nous ont fait concourir à Turtle Bay, où les vagues ne sont pas hautes, et j’ai gagné. Au total, 14 ou 15 jeunes filles ont participé, toutes hawaïennes. Lorsque j’ai gagné, j’ai demandé à l’organisateur si je pouvais participer à la compétition de Sunset, avec les hommes. Il a accepté, mais visiblement, il pensait que j’étais folle. Il m’a laissé participer aux éliminatoires. C’est ce que je voulais, car je savais qu’à Sunset, il y aurait à peine trois personnes dans l’eau. Le jour de la compétition, les vagues étaient très hautes, de près de 4 mètres. Là, je me suis demandé dans quelle histoire je m’étais embarquée : « Comment vais-je réussir à surfer ces vagues ? », ai-je pensé. J’y suis allée, j’ai pris une bonne vague mais elle m’est tombée dessus, et ensuite, plusieurs vagues m’ont repoussée vers le rivage et je n’ai pas réussi à revenir tout de suite. Lorsque finalement, j’y suis parvenue, j’ai choisi une très bonne vague, mais une seconde trop tard pour la compétition. Je suis donc arrivée troisième et on m’a dit que, si ma seconde tentative avait été prise en compte, je serais passée. Tout le monde est venu me parler et m’a félicitée pour la vague choisie, le fait que j’ose surfer des vagues difficiles. Tous ces gens que j’admirais sont venus me voir. J’étais heureuse : je me suis dit que j’étais sur la bonne voie.  

Nicole Pacelli SUP

Vous êtes désormais la femme à battre. Est-ce une situation difficile à gérer ?  
Pas vraiment. Je croyais que ce serait pire. Nous évoluons toutes très rapidement. Les filles surfent vraiment bien. Avant, il n’y avait pas de championne du monde, les gens s’y habituent.

« Nous évoluons toutes rapidement. Les filles surfent vraiment bien »

 À présent, les filles se disent : « Nicole est championne du monde, moi aussi je peux le devenir. » Quel que soit le championnat auquel je participe, on annonce : « Et maintenant, la championne du monde ! » Et tous veulent voir si la championne est bien à la hauteur de sa réputation. Quand j’ai participé à la première compétition, à Hawaï, j’ai été surprise de voir que c’était moi sur l’affiche (rires). C’est fou… mais c’était bien écrit : « Championne du monde ». Je me suis dit : « Ouh là… bon, très bien, allons-y. » J’y suis allée, calmement. C’est l’une de mes qualités. Si je dois faire quelque chose, je le fais. Je croyais que cette pression me gênerait, mais en vérité je reste calme. C’est une chance pour moi, c’est naturel. Si je devais me forcer, me surveiller et prévoir chaque mouvement que je veux faire dans l’eau, si je pensais au temps qu’il me reste pour finir l’épreuve, je n’y arriverais pas.  

Est-il arrivé que certains hommes sous-estiment la grande championne que vous êtes devenue ? 
Beaucoup de gens, lorsqu’ils me voient, n’arrivent pas à croire que je suis capable de surfer là où je vais. Par exemple, à Hawaï, il est arrivé que les gens m’arrêtent lorsque je me mettais à l’eau et me demandent : « Mais, tu sais surfer ? » Et je répondais : « Oui, évidemment ! Laisse-moi passer ! », conclut-elle en riant.

Cliquer pour lire la suite
09 2014 The Red Bulletin 

Article suivant