Lara Gut

Lara Gut veut skier plus vite demain qu’aujourd’hui

Texte : Arek Piatek
Photo : Lukas Maeder

Lara Gut enchaîne les victoires… à la manière d’un puzzle un peu spécial. À 25 ans, la skieuse suisse championne du monde de la saison 2015/16 nous révèle sa recette du succès.

THE RED BULLETIN : Un jour, vous avez dit : « La perfection, ça n’existe pas. On peut toujours s’améliorer. C’est la beauté du sport. »​

LARA GUT : C’est vrai. 

Et encore une petite citation, de Marcel Hirscher cette fois-ci, tenant du titre de la Coupe du monde messieurs : « C’est dangereux d’être satisfait quand on est au sommet. » Question : à quel point êtes-vous satisfaite en ce moment ?

 

Je vais très bien, mais cela ne signifie pas pour autant que je sois toujours pleinement satisfaite.

Mais est-ce que c’est compatible ?

Bien sûr ! Je suis profondément heureuse, je vais bien et suis en bonne santé, mais ça ne veut pas dire que je suis satisfaite… Je travaille dur pour skier plus rapidement demain qu’aujourd’hui. J’aime ce que je fais au quotidien, je vis de ma passion et c’est important pour moi de rester ambitieuse sur le plan sportif. Si je me contentais trop facilement de tout, ce serait comme si j’avais déjà atteint mon objectif.

Et quel est votre objectif ?​

Continuer à m’améliorer. Mon but, c’est de donner le meilleur de moi-même tous les jours. L’année dernière, j’ai vécu une saison sensationnelle. Avec le changement de matériel, j’ai encore fait un pas en avant, et je peux désormais construire sur cela. J’ai toujours fait les choses les unes après les autres, je veux continuer à avancer. Cette philosophie me permet d’améliorer de nouvelles choses. Et de regarder encore plus vers l’avant. C’est justement ça, la beauté du sport : la perfection, ça n’existe pas ! Aujourd’hui, je peux faire un virage, le trouver absolument parfait, et le faire encore mieux demain. Quand je regarde en arrière, je me dis qu’on peut toujours s’améliorer.

Le fait d’avoir remporté le gros globe de cristal n’a donc eu aucun impact sur votre motivation ? ​ 

Gagner, ça donne envie de gagner encore plus. Mais ce qui me fait avancer, ce n’est pas la perspective d’une médaille d’or ou d’un globe. Je travaille tous les jours pour m’améliorer. Et le résultat, je le vois en franchissant la ligne d’arrivée.

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Lara Gut. 539,774 likes · 18,018 talking about this. Don't worry, be happy! Swiss Alpine Skier

Mais alors, qu’est-ce qui n’était pas optimal l’année dernière ? Sur quoi voulez-vous ou devez-vous progresser pour atteindre le prochain niveau ?

Dans tous les domaines, je n’ai du reste pas gagné toutes les courses (rires). Je ne suis pas du genre à me focaliser sur les points négatifs, je me concentre plutôt sur le positif. Rien de plus logique, là aussi : à se concentrer sur le négatif, il n’en ressort rien de bon. Quand quelque chose ne fonctionne pas bien, je fais l’inventaire de ce qui est positif et je garde ça dans un coin de ma tête. J’ai toujours agi ainsi. Et si le seul point positif de la journée, c’est le soleil qui a brillé (rires), c’est à cela que je vais penser en allant me coucher. 

Si on vous regarde à la télé, est-ce qu’on verra sur quoi vous avez progressé cet été ?

Sur les pistes, ça tient à peu de chose. Ça se joue au centième de seconde près. Un millimètre de différence dans l’ajustement des chaussures, ça peut tellement accroître la force transmise aux skis que l’on peut gagner un, deux voire trois centièmes à chaque virage. Au final, ce sont un ou deux dixièmes à l’arrivée. Et en fait, c’est énorme. Il y a des détails qui sont très visibles et d’autres qui le sont moins mais qui peuvent malgré tout faire une grande différence.

« Au début, j’étais surprise de la vitesse à laquelle les réactions et les mots pouvaient être mal interprétés. J’ai appris à gérer mes affaires et ma carrière de manière active. »
Lara Gut, 25 ans

Sept fois à terre, huit fois debout…

© Youtube // LaraGut

Mais ressentez-vous tous ces centièmes ?​

Oui, bon, si la lumière verte s’allume à l’arrivée, alors là… (rires). Mon travail ne se -limite toutefois pas seulement à la piste. On est skieur pro 24 heures sur 24, 365 jours par an. Nous travaillons toute l’année sur des détails, en lien par exemple avec la condition physique, les fixations ou les trajectoires dans les virages. 

Cette phrase est récurrente chez les sportifs de haut niveau…

Et elle n’en est pas moins vraie (rires). En fait, tous ces à-côtés sont même très importants : il y a tellement de choses qui entrent en ligne de compte et la majeure partie du temps, on n’est même pas sur les skis. Tout compte, tout : le sommeil, les repas, l’humeur, la fatigue… se pointer au départ d’une épreuve de bonne humeur peut faire gagner autant de centièmes de seconde qu’un millimètre dans les chaussures de ski. Pour réussir, il faut savoir trouver la bonne combinaison entre tous ces éléments.

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Vous parlez souvent d’une « vision idéale du ski » que vous avez avec votre team. À quoi ressemble-t-elle ?

Sérieusement ? Elle a vraiment l’air super rapide (rires). Imaginez : avec mon team, on travaille ensemble depuis des années. Chaque membre a une image bien précise en tête de cette vision idéale, en lien avec sa spécialité. En fait, chacun a une pièce du puzzle dans sa tête. Et mis bout à bout, cela forme un tout. Nous n’avons pas besoin de trop parler pour communiquer. Les sensations et l’instinct sont aussi importants que l’analyse. 

« C’est grâce à mon team que je suis au départ, nous vivons cette aventure ensemble. »

 Mais c’est vous qui êtes à la tête du team, non ?

Non, je suis le résultat. Si vous voulez, mon épreuve, c’est le puzzle, et on l’assemble avec chaque petite pièce qu’il y a dans la tête de chacun. Il n’y a que sur la piste que je suis toute seule. C’est grâce à mon team que je suis au départ, nous vivons cette aventure ensemble.

On sait tous comment ça marche, les puzzles : des fois, on tombe sur une pièce qui ne va pas alors qu’elle a l’air d’aller. Comme un passage à vide, finalement. ​

Un peu, oui. C’est facile d’aller vite, ou plutôt, ça a l’air facile d’aller vite. On déroule. On ne se pose pas de question, tout est naturel, évident. Quand on est lent, il faut lutter. On se rend compte que quoi qu’on fasse, quelque chose cloche.

Et comment fait-on pour se remettre sur les rails ?

En ce qui me concerne : en restant cool. Essayer de changer 50 choses à la fois est dangereux. Le fait est que, dans la réalité, on n’a souvent aucune idée de ce qui ne marche pas. Le ski, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas, mais il y a plein de détails qui entrent en jeu, et s’il y en a un seul qui ne va pas, ça devient une lutte. Le secret, c’est une fois encore de prendre chaque chose après l’autre. 

Et comment ça se passe concrètement pour vous ? La première étape est sûrement très pro et analytique : analyses vidéo, vérification du matériel, briefing d’experts… tout pour aller chercher ces fameux centièmes ? ​

J’ai confiance en mon instinct. Tout mettre en œuvre pour trouver le truc qui ne tourne pas rond puis l’éliminer, ce n’est pas ce qui va m’aider. J’essaie plutôt de retrouver mon naturel. Plus précisément, je ne le cherche pas, je fais en sorte qu’il revienne. De lui-même. Et alors, la vitesse revient aussi. Pour moi, c’est la meilleure solution. C’est ma solution.

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Vous aviez 16 ans à votre première épreuve de Coupe du monde. On dit que la courbe d’apprentissage ralentit au fil des années. D’abord, on apprend beaucoup de choses en peu de temps. Et puis, avec le temps, on doit faire de plus en plus d’efforts pour faire des progrès de moins en moins importants. Où en est votre courbe d’apprentissage en ce moment ?​

On apprend tous les jours et au début de sa carrière, tout est nouveau et il y a beaucoup à apprendre. Un exemple : savez-vous ce que ça fait pour une jeune athlète d’être propulsée sous les feux de la rampe ? Les journalistes, les relations publiques, les fans… on ne s’est jamais entraîné pour ça. Au départ, on se contente de réagir. On tente de parer à ce qui nous tombe dessus. Et on ne sait absolument pas si on s’y prend bien ou mal. J’ai beaucoup appris des erreurs que j’ai commises. Devenir un personnage public nécessite un processus d’apprentissage tout comme être un meilleur athlète.

À 16 ans, Lara Gut descend à St. Moritz et termine 2e malgré une chute. Retard : 0,01 Sec.

© Youtube // Lucky Luciano

Comment avez-vous appris à gérer votre célébrité ? ​

Il faut savoir se protéger. Établir des priorités. Je reçois de plus en plus de requêtes, mais je m’entraîne toujours autant, si ce n’est plus qu’avant. Donc je ne peux pas toujours dire oui. Mais avec le temps, j’apprends à bien mieux m’organiser, et les interviews font partie de ma vie, maintenant. Les fans peuvent aussi me donner beaucoup d’énergie positive, et ça m’aide. 

Aucun journaliste n’aime se voir refuser une interview.​

Car cela peut être interprété comme de l’arrogance. Au début, j’étais surprise de la vitesse à laquelle les réactions et les mots pouvaient être mal interprétés. J’ai appris à gérer mes affaires et ma carrière de manière active. Je sais sur quoi je dois me concentrer. Avec les journalistes, il faut instaurer une confiance mutuelle et construire cette relation ensemble. Par le passé, je me sentais souvent attaquée, donc je voulais me protéger et je préférais ne pas donner d’interviews du tout. 

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Vous arrive-t-il de skier uniquement pour le plaisir ? Sans coach, sans chrono, sans objectif ? Juste pour le plaisir ? 

Mais c’est exactement ce que je fais à chaque épreuve ! En tant que pro, j’ai la possibilité de skier sur les plus belles pistes du monde, et elles ont été préparées spécialement pour moi. Il n’y a rien de mieux ! 

« Dernièrement, j’ai pu observer l’équipe masculine française. Après mon entraînement, je me suis posée à côté de la piste et je les ai regardés. C’était très instructif. »

 Skiez-vous sur les pistes ouvertes au public ?

Je skie rarement sur les pistes classiques, je cherche celles où il y a des piquets de planté (rires). Et quand j’ai besoin de changer d’air et qu’il a neigé pendant la nuit, je sors mes skis pour la poudreuse et je vais faire du hors-piste.

Et quand vous skiez hors compétition, est-ce que vous portez des chaussures de ski plus grandes ? En compétition, les skieurs portent des chaussures une à deux tailles en dessous pour des raisons de contrôle. Ça fait mal rien que d’y penser.

Heureusement, il y a des personnes qui font en sorte que mes chaussures de ski soient parfaitement adaptées à mes pieds. Ils bricolent la droite et la gauche, les fraisent, et au final, ça ne me fait plus du tout mal. Et je trouve même cela plus agréable de porter des chaussures de ski trop petites, parce que le contact est réparti sur l’ensemble du pied. Les baskets aussi, je les porte dans la taille en dessous, j’y suis habituée. Et c’est pour cela que j’ai toujours froid aux pieds. Toujours ! 

Hola! 🇦🇷😊#argentina #friends #sun #gopro

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La saison dernière, il y a eu beaucoup de blessées parmi les skieuses de haut niveau : Anna Fenninger, Lindsey Vonn, Mikaela Shiffrin. Quelle est la première chose à laquelle on pense quand on apprend la blessure d’une concurrente directe ?

Ça fait mal.

Mais ce sont des concurrentes, non ? Et vous avez dit que la compétition ne se limitait pas à l’intervalle de temps entre le départ et l’arrivée, que c’était 365 jours par an.​

Croyez-moi : une blessure, on ne souhaite cela à personne. On sait tous à quel point c’est dur à vivre. À quel point c’est difficile d’être chez soi, devant sa télé, et de regarder les autres. C’est très très dur.

© Youtube // Head Ski

Lara Gut hors piste

FÉRUE DE LECTURE Très douée pour les langues (Lara parle -français, allemand, anglais, italien et espagnol), elle ne peut pas se passer d’un bon bouquin. Ses préférences ? Ça va des œuvres de fiction (L’ombre du vent de Carlos Ruiz Záfon) aux essais (Gomorra de Roberto Saviano). 

PREMIERS PAS AU CINÉMA Lara a fait ses débuts en tant qu’actrice en 2012 dans le film Tutti Giù, l’histoire de trois jeunes Tessinois qui traversent des situations de crise personnelle. Lara joue le rôle d’une skieuse. La production a obtenu le titre de meilleur film au festival de Kitzbühel – la bande-annonce est à voir sur YouTube !

 Et si on parlait des hommes ? 

Ça me va (rires).

En interview, vous parlez souvent de Ted Ligety ou de Marcel Hirscher, vous avez travaillé avec Didier Cuche et d’autres grands skieurs. Alors, les hommes skient-ils vraiment mieux que les femmes ? ​

Oui. Les hommes ont des trajectoires plus directes, ils sont plus agressifs. Parce qu’ils ont plus de puissance. J’adore m’entraîner avec des hommes. Et quand je ne peux pas participer à l’entraînement, je les regarde. Dernièrement, j’ai pu observer l’équipe masculine française. Après mon entraînement, je me suis posée à côté de la piste et je les ai regardés. C’était très instructif.

Mais vous ne pouvez pas copier le style des hommes. Simple question de constitution physique… Qu’est-ce que cela peut vous apprendre ?

Pas mal de choses. Tout ce qui peut me servir, en fait. Un exemple : comme je suis petite, j’ai besoin de moins d’espace pour passer les portes. C’est un avantage parce que ça me permet de tailler des virages plus courts et de redresser mes lignes. Les hommes ont plus de force et peuvent ainsi avoir des appuis plus forts, ils raccourcissent ainsi leur lignes et les virages. Et ça, c’est intéressant pour moi, ça peut m’être utile. Après, il faut que j’adapte cela à ma manière de skier et à mon gabarit.

Vous vous appelez Gut (« bon » en français). Il y a souvent des gens qui se croient drôles en faisant des blagues sur votre nom ?

Hahaha, oui, souvent. 

Encore aujourd’hui ? 

Oui et ça ne me gêne pas. Après un super G, quand je lis pour la dixième fois « Lara a été super G-ut », qu’est-ce que je peux y faire ? Si les gens sont contents de leur jeu de mots, je rigole, je dis merci et je continue mon chemin. C’est aussi une manière de me protéger. Ça pourrait me déranger, mais je préfère rester sur une énergie positive que de m’énerver. Être cool, ça s’apprend aussi.

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10 2016 The Red Bulletin

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