Séan

Le foot selon Séan

Texte : PH Camy
Photos : Élodie Daguin

Le ballon est son passeport. Le Français Séan est devenu une icône d’un certain football, en donnant pour recevoir. Rares sont les athlètes aussi honnêtes dans leur cheminement vers le succès. 

Dribbler, feinter, jongler, faire corps avec le ballon et se jouer des adversaires avec lui, en solo, un contre un, en équipe de deux, trois, quatre, cinq joueurs, au coin d’une rue, face à des foules grandissantes. Chez lui, à Paris, là-bas, au Brésil, en Chine, à Londres. Parce que le jeu traditionnel l’a dégoûté, que le football à 11 ne l’a jamais compris, Séan a créé ses propres terrains, de par le monde : le football freestyle et le street football parmi ses spécialités. Avec une vision honnête de ses envies, il s’est bâti une carrière sur des fondations solides, sa vérité. La parole et les coups de Séan sont toujours francs.

« Tous les grands champions, tout le monde a besoin de reconnaissance. » Installé dans un café de la Nation, à Paris, sans son ballon (chose rare), Séan revient sur notre premier entretien, au téléphone, quelques jours plus tôt. Il était sur le point de décoller vers le Pakistan pour y donner un show de football freestyle, et nous expliquait alors avoir dédié sa vie à cette discipline, et d’autres formes de football, suite à un « constat émotionnel ». Écarté du terrain traditionnel, il ne recevait plus cette « émotion sur laquelle tu ne peux pas mettre de mots, ce ressenti inconscient » transmis par le public quand son jeu se faisait spectaculaire. Un besoin d’admiration ? Pas le bon terme pour Séan. « C’est une sensation que tu n’as pas besoin d’expliquer. » L’athlète avec lequel nous entamons une conversation est un champion honnête, avec lui-même, ses victoires, ses défaites, ses motivations. Il le prouvera durant les deux heures que durera notre interview.

Séan

Toujours dans les airs : Séan est un globe-trotter qui se joue du jet-lag.

Arnaud Garnier (son vrai nom), 31 ans, a grandi à Paron, Bourgogne. Passé par des centres de formation, il s’est approché des portes du football pro, et a lui-même enseigné à de jeunes joueurs. Pour lui, la manière a toujours plus compté que les résultats. Le football de Séan doit faire « de bons hommes, de bonnes valeurs ». Mais dans le sport qui le passionne, pour la plupart de ses acteurs, le score est roi et l’adversaire doit être battu. Ce n’est pas son football. Il s’en persuadera définitivement en 2005. Match de coupe de France avec son équipe de Sarcelles, un joueur assaille sa cheville, et lui brise, d’un tacle qui n’en a plus le nom. « Ce terrain-là n’est pas pour moi, je me barre ! »

Apprendre à faire un tour du monde intérieur et un tour du monde extérieur avec Séan.

© YouTube // Séan Garnier

C’est à une carrière professionnelle qu’Arnaud, joueur prometteur, dit adieu. Et à cette sensation intérieure, essentielle, que lui procure le public dans le stade. Comment combler le manque ? « Afin de revivre ça, j’ai retrouvé d’autres terrains, explique-t-il. Tout d’abord à Sarcelles, où j’habite alors. C’était un environnement un peu brut pour un gars comme moi, timide, qui venait de la campagne. En centre de formation j’avais évolué avec des mecs de cité, j’avais les codes. En bas de chez moi, c’était le Bronx, mais tout le monde me respectait, parce que je savais jouer au foot. »

Ses gestes techniques en font un phénomène du quartier. Tresses plaquées sur la tête, on le surnomme « Sean Paul », en référence au toaster jamaïcain équipé du même tunning crânien. Et quand ses aptitudes de freestyler le mènent vers ses premiers shows officiels, c’est le surnom de Séan qu’il adopte. « Ce personnage avec ses tresses, ça passait crème, c’était stylé. On me demandait : “T’es Arabe, Guadeloupéen ?” Je ne cherchais pas la merde, mais je ne me laissais pas marcher sur les pieds. J’étais entre les deux, ça m’a aidé à construire mon caractère dans le freestyle. »

« Qu’est-ce qui crée de l’émulation, et à quel endroit ? C’était ça, la question à se poser. »

C’est un style et des aptitudes rares que Séan développe, quittant la périphérie de Paris à la découverte de nouveaux terrains pour s’améliorer, et observer, toujours. « Chacun de ces terrains avait son propre langage, que je devais apprendre. » Aux abords de la Tour Eiffel, il y étudie les danseurs hip-hop qui font le show et intègre des codes de la danse à son freestyle. Sur les spots du Champ de Mars, les jeunes le mettent au défi : « Ça ne sert à rien sur un terrain ce que tu fais ! » Séan leur répond par un jeu qui -impressionne. « Avec eux, c’était encore un autre langage. J’ai compris ce qu’il fallait travailler pour sortir du lot et être le meilleur. Qu’est-ce qui crée de l’émulation, et à quel endroit ? C’était ça la question à se poser. »

Séan se fabrique un personnage, fait de sa connivence avec le ballon un spectacle, y intègre le public, l’épate autant qu’il le sollicite. Son nouveau centre de formation est la rue. « Si tu es nul, le public ne s’arrête pas pour te regarder, et dans un match de quartier, si tu perds tu sors. » De sa formation d’hier, académique, Séan exploite le meilleur. « Au centre de formation j’ai appris l’exigence du professionnalisme et de l’élite. Toujours se perfectionner, aller plus haut. »

Séan

Ce ballon à flammes est une création de Séan, un urbanball que s’arrachent les fans de foot freestyle. 

Le football urbain a d’autres réalités. En 2006, un match de futsal avec ses quatre coéquipiers tourne au massacre. L’aller fut tendu, Séan et ses potes sont attendus. « J’arrive dans l’endroit, le gymnase commence à se remplir, la vibe est bonne. Puis de l’hostilité se fait sentir. Quand je ressors des vestiaires avant le match, c’est blindé. On gagne 5-0, je mets 4 buts. Je suis archi physique, je mixe le futsal avec mes nouvelles techniques de freestyle. À la fin du match, un mec me jette une bouteille de bière, et le public descend sur nous, pour nous tabasser. Je passe une nuit à l’hôpital. Voilà… »

Voilà ? Séan analyse l’agression à sa manière, cette notion de donné-rendu toujours présente. Recevoir du public, l’essence assumée de sa démarche. « Quand on m’a pété la cheville, ce n’était pas moi qu’ils taclaient, mais le football. Là, ce sont mes dribbles qui ont engendré cette réaction, un pouvoir particulier que j’avais. Du coup, il fallait que j’apprenne à m’en servir. »

Séan

Ses tricks sont appréciés par plusieurs millions de followers sur Internet. Le web pour stade.

Pas du genre perso, Séan persévérera en équipe, créant le team S3 (pour « Street Style Society »), réunissant différents talents spectaculaires, d’abord un pro du street basket (Ice The Flow) et un danseur (Andreas), avec lesquels il enchaîne les prestations. « Nous voulions vivre de notre passion et progresser. Faire passer un bon moment aux gens, dialoguer. Pour dialoguer il faut savoir parler, aussi avec le corps. Ce qui fait que je voyage partout aujourd’hui, c’est que dans mon show, je dialogue plus que les autres. » 

Séan endosse une stature internationale en gagnant, en 2008, le Red Bull Street Style, plus grand tournoi au monde de football freestyle. São Paulo, au Brésil, accueille la finale. « Je m’étais entraîné comme un acharné pendant deux ans, pour ça. Dans le jury, tu avais une autorité du foot, Bebeto, du futsal, Falcao, du freestyle, Edgar Davids, et du breakdance, Crazy Legs. Les meilleurs dans leurs disciplines. » En demi-finale, Séan l’emporte sur un local, et s’ouvre la voie vers l’ultime duel. « J’ai gagné la finale avec des gestes interdits, en utilisant les mains. Pour moi c’était bien du freestyle, un espace d’expression avec le ballon. »

Monumental. Titré Champion du monde de football freestyle en 2008, Séan s’est depuis fait connaître dans le monde entier avec un style unique, nourri au contact des performeurs de rue.

Titré, Séan devient lui-même une autorité, et sa passion une carrière. Nous sommes trois ans quasi jour pour jour après sa cheville brisée, sa décision de quitter le football « classique ».

Séan

Un pro du jeu de tête : ses tresses sont essentielles au personnage Séan. Il adore se faire coiffer à l’étranger, un autre moyen d’échanger avec les populations locales.

 Son entourage familial comprend enfin Séan, le désormais champion du monde de football freestyle. Un titre qu’il remet en jeu deux ans plus tard, en Afrique du Sud, dans le cadre de la même compétition, avec, cette fois, la pression de l’entourage. « Les gens comptaient sur moi », dit Séan, qui atteint les quarts de finales sous les yeux de son frère présent à Cape Town. « Ce jour-là, je n’y suis pas arrivé. Quand je réussis, je le fais vraiment, et quand je me loupe, c’est pareil. Soit la magie est avec moi, soit contre moi. Là, je me suis loupé. C’était la honte, le clash dans ma tête. »

Du titre mondial à la remise en question, en deux ans, Séan a vu son quotidien muter : sponsors, agents, interviews… et moins de ballon. « Les compétitions devenaient plus techniques qu’artistiques, et je recherchais toujours cet échange avec le public. Si je restais dans le circuit des compétitions, en cas de victoire, je touchais les gens, mais dans la défaite ? Je les perdais. » Pour continuer à se booster aux réactions du public, Séan veut se construire un nouveau stade. Il sera digital. Chacun de ses voyages, de plus en plus fréquents, pour des shows privés, dans le cadre d’événement, ou dans la rue au contact des populations locales, donne lieu à une vidéo, qu’il partage sur ses plateformes, hyper visitées. 1,2 millions de followers sur Instagram, 1 million sur Facebook, plus de 600 000 sur YouTube. Le public rend aussi à Séan sur le online. En réel, au Pakistan en novembre dernier, 3 000 personnes se pressent pour assister à la performance du Français, annoncé deux heures auparavant seulement. N’évoluant dans aucun club, Séan est une icône du football, connu partout sur la planète.

« Avec le personnage de Séan, j’ai appris qui je suis. Il est devenu mon propre décodeur », analyse l’homme aux tresses, capable de feinter des monstres du ballon rond tels Neymar ou Zidane. « J’ai deux façons d’aborder ces joueurs en un contre un. En tant qu’Arnaud, le fan, ou en tant que Séan, le tueur. Séan doit faire son show, face à Neymar ou n’importe qui. » Ce qui le motive chez les rois du football ? « Je veux que les freestylers soient aussi reconnus que les stars du foot. Pourquoi sont-ils aussi connus ? Parce qu’ils jouent au sport le plus populaire du monde… mais en vrai, le sport le plus populaire, ce n’est pas le football, c’est le street football. Tu as plus de gens sur la planète qui jouent dans les rues qu’à 11 sur un terrain. Je représente beaucoup plus de monde qu’un joueur star comme Neymar », dit l’athlète, sans un soupçon de prétention. 

« Je veux la justice », poursuit-il, en souriant. Comment ? En lançant une coupe du monde de street football ? « Voilà ! Je veux créer des compétitions, des plateformes d’expression, pour des mecs comme moi, qui avaient un avenir dans le football, mais qui n’ont pas été compris. »

Cliquer pour lire la suite
02 2016 The Red Bulletin

Article suivant