Glowacz/ Sharma

Dans le repère des djinns

Texte : Alex Lisetz
Photos : Klaus Fengler

Dans les montagnes du sultanat d’Oman, Stefan Glowacz et Chris Sharma ont escaladé la voûte de la 2e plus haute grotte au monde. The Red Bulletin était à leurs côtés pendant ces deux semaines d’ascension vertigineuse.  

« Du mou ! », hurle Stefan Glowacz. Chris Sharma ne l’entend pas. Ce dernier assure son aîné allemand quelques mètres en dessous du faisceau de lumière émis par la lampe frontale de Glowacz. Tous deux sont happés par les ténèbres de Majlis al Jinn et ses 160 mètres de haut. L’impressionnante cathédrale souterraine hache les mots de Glowacz en syllabes et les fait rebondir sur la paroi pour les transformer en un bruit sourd.

Stefan Glowacz, accroché à sa corde, grimace de douleur. On est le 28 février, il reste à peine plus d’une semaine aux deux hommes pour atteindre le plafond de la grotte, jamais escaladé, et transformer un projet improbable en immense succès. Ou en douloureux échec.

Glowacz/ Sharma

Au bord du gouffre

À Oman, l’Allemand Stefan Glowacz, 49 ans (en bleu), et l’Américain Chris Sharma, 33 ans, ont escaladé la paroi intérieure de Majlis al Jinn, la deuxième plus grande grotte au monde. Glowacz et Sharma devant l’une des entrées du gouffre. 

 GLOWACZ, JUIN 2012, GARMISCH-PARTENKIRCHEN (ALLEMAGNE)
« Heli Putz (un guide de montagne autrichien, ndlr) me parle d’une grotte à Oman, Majlis al Jinn. En 2007, Felix Baumgartner y a effectué un saut et, depuis, d’autres base-jumpers y sont allés. De l’extérieur, ce site n’a rien d’effrayant. En apparence, trois crevasses de quelques mètres de diamètre au pied d’un éboulis. En réalité, on se tient sur le toit d’une gigantesque voûte : 160 mètres de profondeur, 310 mètres de long et 225 mètres de large. » De quoi y installer le Stade de France et ses 80 000 spectateurs. 

« Ce serait génial, avait lancé Heli Putz, si quelqu’un descendait en rappel jusqu’au fond de la grotte avant de remonter la paroi en escaladant. » Tout de suite, j’ai voulu être ce gars-là. Mais tout seul, c’était impossible. Il me fallait un partenaire, le meilleur possible. J’ai aussitôt pensé à Chris Sharma. Nous nous étions croisés une ou deux fois, et on s’était bien entendus. Il était le partenaire idéal. Le grimpeur le plus créatif de sa génération, le seul que j’admire autant que mes idoles des années 70 et 80. » 
 

SHARMA, AUTOMNE 2012, SANTA CRUZ (ÉTATS-UNIS)
« Le téléphone sonne, c’est Stefan Glowacz. Incroyable ! Je suis un de ses fans depuis des années. À chacun de ses projets, il réussit à réinventer l’escalade bien qu’il soit en activité depuis des dizaines d’années. Avant même qu’il ait terminé sa phrase, je dis oui. »

« Pour moi, l’escalade c’est comme la méditation. Me dépasser dans le sport, cela me permet de me retrouver » 
Chris Sharma

Décembre 2012. Stefan Glowacz rallie en 4 × 4 le haut-plateau de Selma. Trente kilomètres sur des chemins pierreux jusqu’à 1 500 mètres d’altitude séparent Majlis al Jinn de la mer d’Arabie. Sur ces hauteurs calcaires désertiques, Glowacz compte établir un camp de base, mais il n’y a aucun point d’eau dans la rocaille. 

De retour à Mascate, la capitale omanaise, il rencontre des hauts fonctionnaires, qui acceptent de lui signer une autorisation officielle pour pénétrer dans la grotte. À une seule condition : qu’il en ressorte vivant ! Glowacz est plus que d’accord. Il obtient rapidement le sésame officiel. C’est-à-dire six mois plus tard, le temps de moult va-et-vient administratifs.
 

Sharma

Chris Sharma

Il a suivi Stefan Glowacz dans une aventure unique. Cette grotte vertigineuse, dans les entrailles du désert montagneux du sultanat d’Oman, a été découverte en 1983 par le géologue américain Don Davison et sa femme Cheryl Jones, qui la nomme alors Majlis al Jinn, « le repère des esprits ». 160 mètres de hauteur, 310 mètres de long et 225 mètres de large, la grotte est gigantesque. Les voies en dévers sont au moins inclinées à 45 °, tout pour fatiguer le duo d’alpinistes.    

 
SHARMA, 18 FÉVRIER 2014, MASCATE, OMAN
« Pour la première fois, je me tiens devant le gouffre, le théâtre vertigineux de notre aventure. Je regarde tout au fond. Je ne vois rien, c’est le noir complet. Je jette une pierre à l’intérieur et j’attends le bruit du choc. J’attends, j’attends. Ça a l’air terriblement profond. »

GLOWACZ, 19 FÉVRIER 2014, MAJLIS AL JINN
« Nous descendons en rappel au fond de la grotte. Les premières tentatives d’escalade nous révèlent une qualité de la roche bien meilleure que ce que nous imaginions. Mais la lumière blafarde gomme tous les reliefs, on distingue à peine les prises. Nous grimpons à l’aveugle. »  

SHARMA, 19 FÉVRIER 2014, MAJLIS AL JINN
« Dès le premier jour, je me rends compte à quel point nos manières d’aborder le projet sont différentes. Moi, je me serais bien lancé tout de suite dans l’escalade. Stefan, lui, commence par se familiariser avec la paroi. Il définit les trajectoires, imagine les voies à suivre, coordonne la logistique. C’est indispensable car notre projet est devenu énorme : nous sommes vingt personnes, nous avons 700 kilos d’équipement, six ballons lumineux et 2 400 mètres de corde. Et nous sommes tenus par le temps. Dans deux semaines et demie, nous devons avoir achevé notre escalade. Les autorités omanaises ne nous ont pas autorisés à rester plus longtemps dans les lieux. Ce raisonnement, cette mise en perspective, ce sont des choses que je peux apprendre de Stefan. Et que je dois apprendre. Nous sommes face à un projet plein de points d’interrogation. Le plus important : la verticalité des parois nous permettra-t-elle de grimper en escalade libre ? » 

Le fin faisceau de lumière émis par la lampe frontale de Sharma éclaire la roche par à-coups. Et ce qui, vu d’en bas, ressemblait à une petite écaille, se révèle de près être une énorme proue. Chris Sharma est suspendu la tête en bas à la fin du premier tiers du mur. Chaque nouveau piton posé est un défi. Cela n’empêche pas le jeune Américain d’enchaîner de prise en prise à un rythme infernal. « Super ! », lui crie Glowacz d’en bas. L’écho se répercute sur toutes les parois.  


GLOWACZ, 20 FÉVRIER 2014, MAJLIS AL JINN
« Je ne grimpe pas comme d’habitude, je ne peux pas compter sur mes acquis. Je suis anxieux. C’est pour cela que je commets une erreur sur une voie. Je suis en train de monter en utilisant des jumars (poignées bloquantes, ndlr). Je détache le premier pour passer autour de la dégaine. Au moment où je saisis le deuxième, les nœuds dans la corde le font tourner tellement vite que mon premier jumar se détache. Je dévisse de 10 mètres. J’ai le réflexe de m’agripper des deux mains à la corde. Une très mauvaise idée. Elle me brûle la peau des doigts jusqu’au sang. Je hurle et je tombe. Heureusement, ma chute est stoppée par le nœud de corde fixe. »


Glowacz

Stefan Glowacz

Les dévers extrêmes, la roche cassante et le peu de lumière rendent difficile l’appréciation des prises. Chacune des treize voies de progression réserve son lot de nouveaux défis. Lors d’un décrochage, Stefan Glowacz se brûle les doigts en serrant la corde. Quelques pansements et antidouleurs plus tard, même handicapé dans ses prises, il poursuit son ascension verticale. 


SHARMA, 25 FÉVRIER 2014, MAJLIS AL JINN 
« Stefan est un dur à cuire. Il a posé des pansements autour des plaies de ses doigts qui doivent le brûler atrocement et il continue. Les conséquences sont graves mais cette chute aurait pu très mal se terminer. Je comprends alors pourquoi Majlis al Jinn s’appelle “le repère des djinns”. Dans l’imaginaire des pays du Golfe Persique, un Jinn (ou djinn en français) représente un esprit. Les êtres vivants n’ont pas leur place ici, si loin sous terre. C’est trop sec, trop sombre, trop profond, trop dangereux. Il n’y a aucun animal à part quelques minuscules scarabées noirs. Mais ce challenge commence à me plaire. En escalade, on doit tellement improviser que l’on peut se laisser guider par son intuition. Pour moi, l’escalade c’est comme la méditation. Me dépasser dans le sport, cela me permet de me retrouver. »

Chris aborde le passage clé de l’ascension, le quatrième tronçon. Il a déjà 100 mètres d’escalade derrière lui. Après l’installation des treize longueurs de corde sur une voie longue de 300 mètres, la fatigue accumulée se fait ressentir. Accablante. Encore un mètre effectué en dévers, à 45 ° ou sur une paroi toujours aussi abrupte dans l’obscurité : l’environnement est sans répit. Il est désormais confronté au passage le plus difficile de toute la paroi. Chris plonge une fois encore la main dans son sac à magnésie. Il évalue à 8c+ le niveau de la difficulté de la longueur qui l’attend.


GLOWACZ, 1er MARS 2014, MAJLIS AL JINN 
« Je lance à Chris : “Si tu arrives à passer ici, pour moi tu seras le meilleur grimpeur au monde.” Je lis l’ambition dans ses yeux, mais à chaque fois, il doit abandonner à quelques millimètres du triomphe. Nous n’avons pas assez de temps pour consacrer plusieurs jours à franchir cette seule partie. Nous décidons d’installer un contournement, même si Chris ronchonne un peu. » 

« LES ÊTRES VIVANTS N’ONT PAS LEUR PLACE ICI, si loin  SOUS TERRE. C’EST TROP sec, TROP SOMBRE, trop PROFOND, TROP dANGEREUX »  
Chris Sharma

SHARMA, 5 MARS 2014, MAJLIS AL JINN 
« Oui, il est possible de grimper en escalade libre dans Majlis al Jinn. Aujourd’hui, nous avons réussi la dernière longueur, nous avons franchi toutes les étapes en ascension libre, en nous aidant uniquement des structures naturelles de la roche. En tout, il nous aura fallu six jours pour l’escalade, le reste ayant été consacré à l’installation. Une sacrée galère. On sort enfin nos têtes à l’air libre, éblouis par la lumière aveuglante du désert. Notre équipe exulte, quelques chevriers nous sourient de leur bouche édentée. Nous nous prenons dans les bras. Stefan évite juste de taper dans les mains. Assurément pas une très bonne idée, vu l’état de ses doigts. »

Après avoir récupéré toutes les cordes et tous les points d’ancrages visibles, Sharma et Glowacz peuvent quitter le site et repartir pour l’Europe. Un peu plus tard, lors d’une petite fête en Espagne, pays d’adoption de Sharma, ils apprennent que la grotte de Majlis al Jinn doit être exploitée prochainement pour devenir un site touristique. 

Peut-être que dans trois ou quatre ans, d’autres grimpeurs escaladeront de nouvelles voies pour remonter à la lumière. « N’importe quelle paroi devient plus facile une fois que quelqu’un a montré qu’il était possible de l’escalader, assure Glowacz. Le plus difficile, c’est toujours de s’imaginer l’impossible. »

Glowacz/ Sharma
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06 2014 The RED BULLETIN France

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