Kilian Jornet

Athlète, esthète, ascète

Texte : Norman Howell
Photos : Matt Georges

Kilian Jornet ne fait pas que grimper des montagnes, il les monte en courant plus vite que son ombre. Portrait d’un athlète unique qui défie les notions de performance et de record.

Kilian Jornet va bien, surtout il va vite. À pied l’été, à ski l’hiver, il arpente la planète le plus rapidement possible. Dans sa spécialité, l’endurance en montagne, il est, à 27 ans à peine, intouchable. Il gagne des courses longues de centaines de kilomètres ; à toute vitesse, il traverse les glaciers, escalade les montagnes et les dévale.

Kilian jornet

EXTRA PERFORMANT
Kilian Jornet cumule les titres de champion du monde en ultra-trail, skyrunning et course en montagne. Il excelle aussi en ski-alpinisme (course verticale).   

Il a conquis au pas de course quelques-uns des sommets les plus emblématiques, sans assistance, équipé du strict minimum, réalisant ainsi des records invraisemblables. Quand il le peut, il s’arrête, admire la vue, mange des baies et boit l’eau des sources. Pour certains, il a inventé un nouveau sport. Pour d’autres, il bafoue la longue tradition de l’alpinisme et encourage les attitudes téméraires dans les montagnes. Jornet reste simple : de lui, il dit qu’il est un alpiniste qui s’amuse.

Lorsque le jeune Catalan au français parfait veut se faire plaisir, il escalade et avale le Mont-Blanc, un aller-retour depuis Chamonix en 4 heures et 57 minutes, ou le Cervin en 2 heures et 52 minutes, un ­aller-retour. Du jamais vu, évidemment. Sinon, il parcourt en huit jours les Pyrénées dans leur longueur, c’est-à-dire 850 kilomètres, avec 42 000 mètres de ­dénivelé positif en cumulé. Juste pour le plaisir, il est allé se mesurer au mont McKinley, point culminant de l’Alaska (6 186 mètres), en 11 heures et 48 minutes malgré la neige et le brouillard. Un exploit ­retentissant au cœur de son palmarès déjà fou. Il a le gabarit idéal pour ce genre d’aventures : 1,71 mètre, 58 kilos. Une santé, aussi : 34 battements cardiaques par minute et une capacité pulmonaire de 5,3 litres.

Ces chiffres ne font pas de lui un athlète à part : les meilleurs spécialistes de l’endurance et cyclistes sont dans ces eaux-là. Ce qui le rend unique, c’est la variété de ses exploits et records dans toutes les disciplines de la montagne. En plus de ses exploits d’alpinisme à haute vitesse, Jornet est multiple champion d’ultra trail (dont les distances oscillent entre 80 et 160 kilomètres) et de skyrunning (de 20 à 42 kilomètres de course). Il a également remporté la plupart des grands rendez-vous de ski de haute montagne dans les Alpes et il est recordman sur la majorité d’entre eux. Cet hiver, il attaquera l’Aconcagua, point culminant de la cordillère des Andes, le mont Elbrouz en Russie pour la seconde fois après un échec en septembre 2013, et l’Everest. Voici des extraits de l’interview que Kilian Jornet a accordée au Red Bulletin dans le village alpin du Tour, près de Chamonix.

Kilian Jornet

RUNNING MAN
Kilian Jornet démontre sa suprématie dans les montagnes, en abordant les pentes raides autour du village du Tour, près de Chamonix, d’un pied léger.

THE RED BULLETIN : Kilian, parlez-nous de votre famille. 

KILIAN JORNET :
Mon père est guide de haute montagne et gardien de refuge. Il a une approche classique de l’alpinisme : des chaussures montantes et un sac à dos. Ma mère est enseignante, elle aime la course, elle a une approche plus légère de l’alpinisme, et un amour profond de la nature. Elle m’a transmis l’envie de comprendre comment les choses se passent et comment vit la nature. 

Dès l’âge de 3 ans et jusqu’à mes 10 ans, après le dîner, avant d’aller au lit, nous allions marcher dans la forêt. Les premières fois, je m’en souviens bien, ma sœur et moi nous nous accrochions aux jambes de ma mère, par crainte de la perdre. Mais nous avons fini par nous habituer à notre environnement, à la forêt. Nous avions compris que si nous ne cherchions pas à savoir ce qui nous entourait, si on ne sentait pas le sol sous nos pieds, la pluie, le vent, nous ne pourrions pas être à l’aise pour marcher dans la nuit.

Mes parents m’ont donné un grand sens des responsabilités. Quand nous marchions, il n’était pas prévu que ma sœur et moi marchions devant eux, c’est pourtant ce qui se passait. Nous choisissions le chemin et quand nous nous trompions, nos parents reprenaient la tête. Ils nous expliquaient nos erreurs. C’était amusant, nous devions mémoriser des repères, des fleurs, des animaux.


Le plaisir semble être le maître-mot de votre vie… 

Il est important d’être heureux. Faire des choses qui mènent au malheur, c’est stupide ! Chacun doit chercher les choses qui le rendent profondément heureux. Souvent, cela implique que le chemin sera difficile et jalonné de souffrances, mais au bout il y aura aussi le bonheur, et du plaisir. 


Guidé par le plaisir, vous souffrez moins ? 

La souffrance est toujours dramatique, parce que c’est moi qui me mets dans cette situation. La douleur est inacceptable, mais elle est autre si elle vient de l’extérieur. C’est un état d’esprit très différent. Par exemple, je suis dans une expédition, il fait froid, c’est orageux… Je souffre, bien sûr, mais comme c’est moi qui l’ai voulu, je m’en arrange.   

Kilian Jornet

PROJETS
Fin 2014, Jornet aura dompté le sommet de l’Aconcagua, l’an prochain ce sera au tour de l’Elbrouz et de l’Everest. « J’ai ces montagnes dans la tête, elles font partie de ma culture depuis que je suis gosse », dit celui pour qui l’alpinisme est bien un mode de vie.

C’est un choix de vie ? 

Oui, l’alpinisme n’est pas qu’un sport, c’est un mode de vie. 


Avez-vous inventé une nouvelle façon d’aborder la montagne ?

Non, je ne fais que suivre ce que des gens ont fait dans le passé et je suis dans la ligne de ce que les gens feront dans le futur. Quand je regarde l’histoire, des gens comme Bruno Brunod et Marino Giacometti ont fait ce que je fais. Pareil pour Walter Bonatti, qui faisait aussi de l’alpinisme, ou encore Reinhold Messner à sa façon. C’est cool de voir qu’il y a tant de façons d’aborder la montagne. Regardez Ueli Steck qui, lui aussi, aborde l’escalade en solo et va très vite. Les BASE-jumpers ont aussi leur interprétation de la montagne. Et puis, il y a moi et ma déclinaison de la course à pied vers les sommets. Nous sommes tous sur les mêmes chemins, chacun à notre façon. 


Quand vous parlez d’une course, vous insistez sur la fluidité. Rien ne semble un obstacle, vous volez vers l’objectif… 

Oui, mais il y a des endroits où il y a de vrais obstacles (rires). C’est beau de voir les animaux se déplacer, ça semble si facile, si fluide… Pour nous, c’est très technique, nous devons nous concentrer sur l’endroit où nous mettons nos pieds, et rien n’est simple. Mais quand vous voyez un chamois crapahuter, vous réalisez qu’on n’est vraiment pas fait pour ça.

La descente est une affaire d’approche, plus que de but. Il est plus question d’esprit que de corps. Vous avez besoin de penser à comment et où vous allez poser le pied, vous devez courir sans cesse et jouer avec le terrain. Il est question de vision et de coordination avec les muscles. Il faut prendre plus de risques. 

Kilian Jornet

« Je n’ai pas inventé une nouvelle façon d’aborder la montagne. Je ne fais que suivre ce que des gens ont fait dans le passé et je suis dans la ligne de ce que les gens feront dans le futur. »

À propos de risques, en juin, vous avez couru dans de drôles de conditions jusqu’au sommet du mont McKinley… 

Oui, la météo avait été très mauvaise. On est resté sur place 20 jours et on n’a eu que trois journées ensoleillées. On avait beau temps à notre arrivée, puis ça s’est gâté. Quand on a entendu qu’il y aurait une fenêtre de bonne météo, on a décidé d’y aller. Tôt le matin, le temps était clément. Puis, à 5 000 mètres, il a changé, je me suis retrouvé dans les nuages et le vent soufflait fort. Il a commencé à neiger et je ne voyais plus à 20 mètres. Du coup, les 1 500 derniers mètres ont été vraiment difficiles, parce que je ne pouvais compter que sur moi-même, je devais ouvrir la piste et ce fut difficile. Je ne savais pas si je parviendrais au sommet.

Kilian Jornet

« La descente est une affaire d’approche plus que de but. Il y est plus question d’esprit que de corps. »

Quand j’y suis arrivé et que j’ai chaussé mes skis pour redescendre, j’étais vraiment content. La montée avait été très difficile. Mais le temps empirait, j’étais dans un brouillard très dense, je ne voyais pas à deux ou trois mètres, et il neigeait dur. En plus, je devais descendre rapidement pour battre le record et je ne savais pas vraiment ce que j’avais sous les pieds. J’avais mémorisé quelques repères, je suivais mes traces et celles d’autres marcheurs. Quand je les perdais, je faisais des virages à droite et à gauche pour retrouver les marques de pas, tout en essayant d’aller le plus vite possible. Et puis j’ai vu la ligne d’arrivée, à cinq mètres devant moi. Quel soulagement ! ​


Avez-vous eu peur ? 

Pas vraiment, mais j’étais habité par un sentiment d’inquiétude permanent. Si on ne veut pas courir de risques, ou si on ne les assume pas, il ne faut pas se mettre dans de telles situations. Quel que soit le temps qu’on passe en montagne à courir et à s’entraîner, on n’en sait jamais assez.

On ne peut maîtriser qu’une infime partie des choses et c’est ce mystère qu’il faut accepter. Quand on est jeune, on voit la beauté de la montagne, pas ses dangers. Plus on avance dans la vie et plus on gagne en expérience. On voit la montagne d’un autre œil. Ses dangers ne sont jamais ceux auxquels on s’attend. Ce sont toujours des choses étranges, inattendues, illogiques. C’est ce que vous devez savoir et comprendre quand vous êtes en montagne. Vous avez le droit d’avoir peur d’une pente glacée et raide quand vous skiez. Vous vous demandez si vos skis tiendront sur cette surface, bien que vous sachiez que vous avez une bonne technique. Idem pour l’escalade : tout le monde connaît son niveau technique, mais que sait-on de la roche ? Est-ce qu’elle va s’effriter sous nos doigts ? Est-ce que nos skis sont vraiment sur une fine couche de glace ou sur une fine couche de poudreuse ? Vous devez regarder et vérifiez ces éléments par vous-même, compter sur votre technique et, quand vous êtes plus âgé, vous pouvez ajouter à votre analyse la connaissance de l’environnement que vous avez engrangée. La montagne devient alors autre chose qu’une affaire de force et de technique.

Kilian Jornet

« Il est important d’être heureux. Faire des choses qui mènent au malheur, c’est stupide ! »

Quand a débuté votre projet The Summits of my Life ? 

Il y a trois ans, mais il trottait dans ma tête depuis très longtemps. Gamin, j’avais dans ma chambre une grande photo du Cervin et tous mes bouquins parlaient d’alpinisme. Je connaissais tous les sommets, leur nom, leur histoire. Alors que je commençais le sport à 13 ans, j’ai été fasciné par l’histoire de Bruno Brunod et son record sur le Cervin (de 3 h 15 min en 1995, battu par Jornet en 2 h 52 min, ndlr), ou celle de Stéphane Brosse, qui a fait le record du Mont-Blanc (ce proche de Kilian meurt sous ses yeux, d’une chute lors d’une traversée du Mont-Blanc en 2012, ndlr). Ces montagnes, ces exploits, c’était à la fois beau et esthétique. 


Comment furent choisis les sommets ?

Le Cervin, parce qu’il est juste là. Et puis aussi à cause du record de Bruno, un exploit incroyable. Le Mont-Blanc, pour sa place dans l’histoire de l’alpinisme. L’Aconcagua est le plus élevé d’Amérique latine, le mont Elbrouz le plus élevé de la plaque continentale européenne. Le McKinley est une montagne polaire avec des conditions vraiment complexes et, bien sûr, l’Everest est le plus haut sommet du monde. Avec toutes les expéditions commerciales, il est devenu facile d’accès. Mais, si vous ne passez pas par la voie classique et que vous évitez les cordes fixes, c’est une montagne gigantesque. 

Brume

« On ne peut maîtriser qu’une infime partie des choses et c’est ce mystère qu’il faut accepter. Les dangers ne sont jamais ceux auxquels on s’attend. Ce sont toujours des choses étranges, inattendues, illogiques.  »

Comment aborder l’Everest après tous les drames survenus l’an dernier ? 

Une grosse partie de la difficulté réside dans la façon qu’ont les gens d’aborder le toit du monde, par la voie ouest, et de manière très commerciale. Quand Ueli Steck et Simone Moro y étaient (en mai 2013, ndlr), ils ont grimpé rapidement, et d’une manière qui n’aurait jamais traversé l’esprit des sherpas. Sur l’Everest, c’est quand vous prenez la voie normale, avec tout ce monde, que vous pouvez avoir des problèmes. Nous éviterons cette voie et nous prendrons notre voie à nous. Nous ne serons que quatre, sans porteurs. 


Votre approche de la vie semble ascétique. 

Pas intellectuellement. Mais moins vous possédez de choses, moins vous vous créez des problèmes. Et la vie n’en est que plus simple. 


Vous appliquez cette philosophie à votre ski, à l’alpinisme et à la course ? 

Je ne vois pas de différences entre l’alpinisme et la course : c’est la montagne qui est en question. La simplicité et la légèreté sont la meilleure façon d’aborder la montagne. Peut-être que le niveau d’engagement est supérieur en montagne, mais la philosophie de base est la même. J’aime être auto-suffisant. Tout le monde pense qu’aller dans l’Himalaya, c’est cher, mais c’est parce que les gens pensent qu’il faut des sherpas, des cuisiniers, des extras… Mais si vous payez simplement votre avion et que vous transportez votre équipement, vous aurez peut-être un peu faim de temps en temps et vous souffrirez un tout petit peu plus en grimpant, mais ça sera beaucoup moins cher. Et l’expérience sera bien plus enrichissante. 

Les odyssées de Kilian

Traversée du Mont-Blanc (altitude : 4 810 m)
Route reliant Courmayeur et Chamonix. 8 h 42 min

Cervin (4 478 m)
Bat le record d’ascension et de descente réalisé par le héros de son enfance, Bruno Brunod, en 1983. 2 h 52 min

Mont-Blanc (4 810 m)
Le plus haut sommet des Alpes. 4 h 57 min

McKinley (6 186 m)
Sommet d’Amérique du Nord. Météo arctique. 11 h 48 min

Aconcagua (6 959 m)
Point culminant d’Amérique du Sud. Tentative fin 2014. 

Elbrouz (5 642 m)
Le plus haut et le plus difficile d’Europe. Un échec en 2013. Nouvelle tentative en 2015.

Everest (8 848 m)
Le toit du monde. Tentative en 2016.

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01 2015 The Red Bulletin

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