Neo, manager du Team Vitality

Neo, 23 ans : l’élu de l’e-sport ?

Texte : Yann Faucher
Photos : Team Vitality

L’e-sport, c’est le football de demain : des milliers de fans rassemblés devant leurs écrans pour assister à des compétitions qui rapportent des millions. Alors quand à 19 ans, période à laquelle le commun des mortels sort du bac, Fabien Devide, alias Neo, monte de toutes pièces sa première société dans ce milieu, le projet paraît impossible. Sauf que l’avenir lui a donné raison : en seulement 4 ans, ce petit prodige a fait de Team Vitality l’une des plus grosses équipes françaises d’e-sport. 

Bercé par l’univers du jeu vidéo comme beaucoup de jeunes de son âge, Fabien Devide se distingue rapidement par son goût prononcé pour la compétition. Il se tourne alors naturellement vers l’e-sport. À 15 ans, il est déjà dans le milieu associatif, et organise ses propres compétitions de Call of Duty, son jeu de prédilection. Lucidité ou simple facilité d’organisation, il pense déjà à fidéliser les joueurs qu’il côtoie lors de ces évènements. « Quitte à gérer des personnes, je me suis dit que je préférais les gérer à l’année plutôt que sur un événement. J’ai découvert tout de suite que j’étais plus attiré par la gestion et le management que par le jeu en lui-même. » La graine du futur manager de Vitality est en train de germer.

Avant ses 20 ans, Neo (son pseudo est un hommage au héros de Matrix) fonde RedWing, sa propre société, et démarre son aventure en tant que manager d’une équipe e-sport : la fameuse team Vitality. Impensable pour les adolescents du même âge, mais Neo n’est pas comme les autres. « Je me lance dans l’aventure, si ça prend tant mieux, si ça prend pas tant pis. ». Un brin candide ? peut-être, mais quand des opportunités se présentent, il fonce, ne se pose pas de question, et si ça marche, c’est tout bénéf. Radiographie d’un jeune manager au parcours hors du commun et au mental d’acier.

La Team Vitality en quelques victoires clés 

  • ESWC France en 2013 (Call of Duty: Black Ops 2)
  • Gamers Assembly en 2014 (Call of Duty: Ghosts & FIFA 14)
  • Cap Arena en 2014 (Call of Duty: Ghosts)
  • Gfinity Pro League Season 1 en 2015 (Call of Duty: Advanced Warfare)
  • DreamHack London 2015 (Call of Duty: Advanced Warfare)

Il était une fois… un passionné

Petit retour en arrière : tout part de l’association fondée par Neo à seulement 17 ans. Son objectif : réunir des joueurs de Call of Duty pour des compétitions. La passion est là. C’est lui qui entreprend les démarches pour rassembler la communauté. C’est lui qui fédère. Forcément il fait des rencontres et côtoie des joueurs de renom alors que lui n’en est encore qu’aux balbutiements. Gotaga, déjà considéré comme l’un des meilleurs joueurs français sur le jeu, est séduit par la vision de Neo.

Neo et Broken, Team Vitality


Les deux ados deviennent potes, avec comme ambition commune de ne jamais trahir leur passion. Au moment de fonder Vitality, Broken (tout à gauche sur la photo), un autre joueur talentueux, rejoindra la team sans hésiter une seule seconde : « Gotaga et Broken m’ont fait confiance pour développer un projet qui nous ressemble, plutôt que d’aller dans une autre équipe. » 

Du haut de ses jeunes épaules, Neo trouve la force d’inspirer confiance autour de lui. Alors que certains font de longues études supérieures pour devenir managers sportifs, lui n’y pense même pas. À 20 ans, le gamin a déjà l’âme d’un leader. Sans le savoir, il a quasiment toutes les cartes en main, et il ne manque qu’un déclic pour que le jeune homme se lance dans le grand bain. Ce sera sa rencontre avec Nicolas Maurer. « À l’époque, je sortais de mon BTS Audiovisuel, et je suis devenu assistant monteur sous les ordres de Nicolas. C’est lui qui m’a donné cette fibre de l’entrepreneuriat. Et ce fut un coup de cœur. Mais c’est amusant de se dire qu’aujourd’hui les rôles se sont inversés ». Car oui, son associé d’aujourd’hui était en fait son boss d’hier ! Belle rencontre qui permet de transformer une passion en un projet d’avenir. 

« Quand on fonde Vitality, on veut avant tout créer une équipe avec une vraie identité, une vraie personnalité, une vraie âme, pour que les gens s’attachent à nous. »
Neo, manager du Team Vitality
Neo et son Team Vitality

Garder la même vision. Ne pas changer de cap. Tout contrôler

Beaucoup d’entrepreneurs montent leur projet dans un but financier. Fabien n’est pas de ceux-là. Il est animé par une incroyable passion pour l’univers du jeu vidéo et de l’e-sport. « On s’en moque de gagner de l’argent. Quand on fonde Vitality, on veut avant tout créer une équipe avec une vraie identité, une vraie personnalité, une vraie âme, pour que les gens s’attachent à nous. »

Ce qui tient Neo à cœur, c’est l’envie assez paradoxale de créer quelque chose de gigantesque mais à visage humain et entre potes. Cette passion dévorante se traduit jusque dans sa façon de manager son équipe. Elle intervient dans chacune de ses prises de décisions. Neo reconnaît qu’il aime tout gérer, tout contrôler : « Vitality c’est mon enfant, j’ai du mal à déléguer. » Il met tout en œuvre pour que les rapports avec ses joueurs se passent bien, quitte à passer pour une « assistante sociale ». Oui ce sont ses propres mots ! « Je suis une nounou de luxe, au petit soin avec mes joueurs et mon staff, je prends des nouvelles très souvent, et je passe énormément de temps à m’assurer que tout va bien. C’est ça mon travail. » Et du travail, ses journées en sont bien remplies. Lorsque Neo se lève, c’est déjà la course.

« Mon quotidien n’est pas très funky. Je me réveille, je réponds aux mails, et j’enchaîne les rendez-vous. Je suis également connecté sur Skype en permanence pour être très réactif aux requêtes de mes joueurs. Je gère également toute la logistique, taxis, nourriture… Je fais le maximum pour décharger mon équipe de toute pression et qu’ils se concentrent uniquement sur le jeu. » On lui dit qu’il n’y a que 24 heures dans une journée ?

Plus qu’un manager, une nounou d’enfer

Le manager se révèle avant tout dans la gestion des humeurs. Et naturellement, c’est son domaine de prédilection. « J’adore les joueurs qui ont de l’ego, ce sont les plus grands compétiteurs. Aujourd’hui, si en tant que manager tu as peur de ces profils-là, c’est que tu n’as pas envie de gagner. » Chez Neo l’envie est plus que présente, et ce ne sont pas des soucis d’intendance qui vont tout gâcher. 

En 2014, alors que tous ses joueurs étaient réunis pendant 15 jours dans une gaming house pour préparer un tournoi majeur, les esprits s’échauffent pour une simple histoire de vaisselle. « Tout est parti d’une personne qui n’a pas débarrassé son assiette. Les mecs ont pété les plombs pour rien, leurs nerfs ont lâché. Et c’est en faisant des réunions tous les jours qu’on s’est aperçu que certains vivaient mal leur défaite par rapport aux autres. C’est en parlant qu’on a réussi à gérer la situation. »

Neo, manager du Team Vitality

Le boss d’une écurie à 22 ans

C’est aussi le rôle d’un manager que de régler ce genre de choses. Sauf que Neo est déjà ailleurs. Son travail lui permet de voyager aux quatre coins de la planète. Il a fait 10 fois le tour de l’Europe, et considère Londres comme sa deuxième maison… en toute modestie. Et si pour vous Los Angeles est encore un rêve, pour lui c’est une destination comme une autre ! Plus exotique encore ? La Corée du Sud n’a plus de secret pour lui. « On s’est rendu là-bas et on a été accueillis par des équipes coréennes pour un partenariat culturel ». En Corée du Sud, le jeu vidéo est un sport national, avec des émissions e-sport tous les jours à la télé, et des affiches publicitaires géantes avec les meilleurs joueurs dans les rues de Séoul. « C’est uniquement grâce à l’e-sport qu’on a pu découvrir une autre culture, et même rencontrer des gens importants là-bas. La Corée, c’est un peu la Mecque de League of Legends ! » Dépaysant !

« J’adore les joueurs qui ont de l’ego, ce sont les plus grands compétiteurs. »
Neo, manager du Team Vitality

 
Sans forcément s’en rendre compte, Neo accomplit également des tâches dignes d’un directeur sportif d’une équipe de foot, notamment dans le recrutement et le suivi de ses joueurs. Ainsi, quand Brian, un de ses poulains, remporte un tournoi majeur sur FIFA en 2015, c’est le sentiment du devoir accompli. « Cette victoire m’a fait vraiment plaisir, il fallait que je me rassure sur ma capacité à trouver des talents qui puissent faire vivre Vitality différemment que sur Call of Duty. » À 22 ans, Neo pense déjà diversification mais garde toujours en tête les mêmes valeurs : la fidélité et le sentiment d’appartenance. « J’aime les joueurs fidèles, et mon travail c’est de créer chez eux cet amour du maillot. L’incertitude de l’e-sport rend les contrats trop courts, et les supporters ont du mal à s’identifier car tout le monde change d’équipe. C’est ce qui nous manque par rapport au sport traditionnel. » Directeur, manager, sportif, nounou, Neo collectionne les casquettes, n’en tire aucune gloire personnelle, mais garde le cap, ses objectifs bien en tête.

L’insensibilité à la défaite

Cette ambition, présente dès le départ de l’aventure, se renforce avec les expériences accumulées tout au long de son parcours. Des victoires évidemment, avec des sensations qui n’ont pas de prix : la sensation de la victoire, dans une arène en feu portée par une ambiance de fou avec des supporteurs prêts à s’enflammer à chaque action phare, voilà l’objectif ultime de Neo. « En fonction de l’intensité du jeu, le public monte de plus en plus, surtout dans les moments clés. Certains supporteurs s’inspirent également des publics NBA pour crier «Defence! Defence!» dans des jeux comme dans Call of Duty. » 

«Je n’ai plus aucune émotion face à la défaite. Ça fait partie du métier.»
Neo, manager du Team Vitality


Des défaites aussi, difficiles forcément, voire parfois traumatisantes comme celle survenue en 2014 lors d’un tournoi devant 3 000 spectateurs à la Paris Games Week. Ses joueurs perdent leur tout premier match. Contraints d’avoir à disputer énormément de rencontres pour revenir dans le haut du tableau, ils ne lâchent rien et arrivent à se hisser en finale de la compétition. Remontée incroyable qui se brisera net aux portes de la victoire à cause d’une seule chose : la peur de gagner. 

« Cette défaite-là nous a tous détruits. Ça a été un traumatisme. Les joueurs ont été tellement beaux et tellement courageux, alors les voir échouer comme ça, de peur de gagner, en tant que manager c’est la pire des choses. Je ne la digérerai probablement jamais.»

C’est ce traumatisme qui forge en partie le mental de Neo, et renforce son ambition de gagner. Depuis, il a appris à faire face : « Je n’ai plus aucune émotion face à la défaite. Ça fait partie du métier. Je suis allé voir la finale de l’Euro 2016 avec mon père, on a perdu, dans le stade tout le monde était dégoûté sauf moi. Je me suis habitué à perdre, et même si je déprime beaucoup, mes dépressions ne durent que quatre heures. Ensuite, je me relève, et j’arrête de faire ma pleureuse. J’avance avec un seul objectif : gagner. »

Neo et son Team Vitality

Parlez-lui d’argent, il vous rit au nez ! 

S’il n’est pas du tout motivé par des objectifs financiers, c’est parce que Fabien a surtout pour ambition de remporter rapidement des titres majeurs sur la scène e-sport européenne et internationale.

Et pour ça, il s’en donne les moyens en déployant Vitality sur d’autres jeux comme FIFA et surtout le populaire League of Legends. « Je veux gagner les LCS (la coupe d’Europe) sur League of Legends avec la manière. » Ce serait un accomplissement et une forme de reconnaissance, à la fois pour lui et pour ceux qui le suivent depuis le lancement du projet. « Je veux également amener Gotaga et Broken, mes vieux lascars de Call of Duty, ceux qui me suivent depuis le début, à décrocher un titre européen. Le seul truc qui peut me faire pleurer maintenant, c’est une victoire dans un titre majeur. »

Neo est conscient des sacrifices nécessaires pour y arriver. Il se dit prêt à mettre sa personne de côté pour le bien de l’e-sport et de Vitality. « Ce qu’on est en train de créer, c’est ce qui restera au final. » Alors quand on lui demande de quoi sera fait son futur, il nous répond tout simplement : « J’ai 24 ans, et je ne sais même pas ce que je vais manger ce soir ! » 

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09 2016 The Red Bulletin

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