« Je ne suis pas un héros »

Texte : Richard Short
Photos : Red Bull Content Pool

En matière de récompenses et de records, Thierry Henry semble indétrônable.

Le capitaine des New York Red Bulls a vu sa carrière évoluer de manière remarquable au sein des clubs les plus renommés d’Europe. Ces dernières années, il est devenu l’une des figures emblématiques de son sport aux État-Unis. The Red Bulletin s’est entretenu avec l’ex-joueur de l’AS Monaco, de la Juventus, d’Arsenal et du FC Barcelone sur le statut du football aux US, son parcours professionnel et les difficultés auxquelles Frank Lampard, nouveau venu sur les pelouses américaines, risque d’être confronté.

Son premier et son centième but, Henry les met contre la même équipe : le Sunderland AFC.

THE RED BULLETIN : La MLS (Major League Soccer), le championnat de football aux USA, a sensiblement changé depuis votre arrivée outre-Atlantique. Comment considérez-vous cette évolution ?
THIERRY HENRY : Comme quelque chose de très positif. La MLS s’est donné les moyens d’apporter plusieurs améliorations. Presque chaque club a son propre stade ; les possibilités d’entraînement sont nombreuses ; les fans portent les maillots de leur équipe favorite… En bref, la situation s’est tellement transformée que, depuis mon arrivée, c’est le jour et la nuit.

Le nombre de spectateurs augmente, lui aussi, doucement mais sûrement.
Oui, c’est très réjouissant. La MLS elle aussi a évolué. Elle a pris conscience qu’un spectateur lambda ne peut pas se permettre d’assister à tous les événements qui l’intéressent. C’est bien sûr une question de priorités et de finances. Cela est particulièrement vrai pour une ville comme New York, où l’offre est énorme. Vous êtes-vous déjà demandé combien il existe d’équipes de haut niveau, tous sports confondus, ici ? On est obligé de faire des choix, et ils sont souvent économiques.

L’année prochaine, un nouveau club, le New York FC, viendra allonger la liste de la MLS. Une rivalité potentielle avec les Red Bulls pourrait-elle contribuer à rendre le foot plus populaire aux États-Unis ?
Je l’espère. C’est toujours bon d’avoir de nouvelles franchises dans une ligue. Plus spécifiquement à New York. Mais, ainsi que je l’expliquais, ça risque d’être encore plus compliqué de remplir les gradins. La concurrence est grande avec les équipes de basket, de hockey, football américain, baseball… Tout le monde n’est pas détenteur d’un abonnement pour la saison. Admettons que vous ayez trois enfants, et qu’ils soient tous les trois fans des Knicks, et que vous, vous soyez fan des Giants, des Yankees ou des Islanders. Imaginez le budget que ça représente d’acheter tous les billets pour suivre une équipe, et pour se constituer la panoplie du fan avec maillot, fanion, goodies, etc. À moins d’avoir des ressources financières inépuisables, personne ne peut suivre.

« Frank Lampard, c’est un homme qui, chaque semaine, continue de mettre des buts pour Manchester City. Je suis convaincu qu’il jouera un rôle majeur dans le championnat US »

 À votre avis, comment Frank Lampard de Manchester United s’adaptera-t-il au championnat US au sein des NYCFC la saison prochaine?
Bonne question. Je n’en ai aucune idée. Il faudrait que je connaisse l’équipe un peu mieux avant de me forger une opinion et de vous en faire part. Mais là, ce n’est pas des stars dont il question. Un super bon joueur, ou deux, ou trois, ce n’est pas suffisant. Il faut avoir 30 gars talentueux pour créer une équipe solide. Nous parlons ici de Frank Lampard. Nous parlons d’un homme qui, chaque semaine, continue de mettre des buts pour Manchester City. Je suis convaincu qu’il jouera un rôle majeur dans le championnat. Je lui souhaite le meilleur, bien entendu. Mais comme je le disais, il est essentiel d’avoir une bonne équipe autour de soi. Lampard a toujours joué avec des footballeurs exceptionnels, qui lui ont permis de devenir aussi bon qu’il l’est actuellement. Le reste de l’équipe a tiré de gros bénéfices en s’investissant et en suant à ses côtés aussi. C’est toute la beauté du sport d’équipe.

Diriez-vous que les Red Bulls sont à la hauteur pour représenter le New Jersey ? On a vu récemment des bannières aux couleurs des MetroStars, le club précédent, dans la Red Bull Arena…
C’est pour ça que j’ai fait faire des rayures noires sur mon brassard de capitaine. Je voulais honorer les couleurs de la franchise précédente. À mon sens, il est très important de valoriser l’histoire d’un club. Avant, le club s’appelait MetroStars ; les fans ont suivi l’évolution et se sont rattachés aux Red Bulls, naturellement. Car il s’agit toujours du même club. Nous ne devons pas oublier d’où nous venons. En Angleterre, on peut observer un phénomène similaire. Avant de déménager dans le nord de Londres, il y a un siècle, Arsenal s’appelait Woolwich Arsenal. Mais il s’agit du même club. C’est important de connaître ses origines.

En 2010, les New York Red Bulls décrochent le titre de l’Association de l’Est du championnat américain, grâce à Thierry Henry, arrivé au sein de l’équipe le 14 juillet de la même année.

« Je ne suis pas un héros, je n’ai pas sauvé de vie, je ne me suis pas battu pour mon pays »

Quel est le meilleur footballeur avec lequel vous ayez jamais joué ?
(Sans hésitation.) Dennis Bergkamp.

Si vous n’étiez pas devenu pro, qu’auriez-vous fait ? Est-ce que vous regrettez de ne pas avoir bâti une autre carrière ?
Non, absolument pas. Tout arrive pour une raison. Peu importe ce qu’il se passe, de bon ou de mauvais, c’est ça qui forge la personnalité. Je n’ai jamais eu rien d’autre que le foot en tête. Je pourrais tout aussi bien dire que j’aurais bien aimé devenir ci ou ça. Mais la vérité, c’est que la seule chose qui ait jamais compté dans ma vie, c’était le foot. J’aime ce sport, et je l’aimerais toujours. Ne vous méprenez pas. J’ai fait ma scolarité jusqu’au bout, j’ai fait des études pour avoir un bagage si jamais ça ne marchait pas avec le foot. Mais au fond, je n’ai jamais laissé de place à cette possibilité.

Pas de plan B ?
Exactement. Je n’ai jamais envisagé autre chose. C’était mon unique but. C’est mon père qui m’a transmis cette ardeur inconditionnelle. Je n’aurais pas su me rétracter, abandonner ni considérer les alternatives.

Avec le foot, vous avez goûté à de nombreuses cultures : vous avez commencé en France, puis êtes allé en Espagne, en Italie, en Angleterre, et vous voilà aujourdhui aux États-Unis. Alors, la meilleure cuisine selon vous ?
(Il sourit.) Celle de ma mère. Des saveurs indiennes. On choisit toujours la cuisine de sa mère, non ? On dirait une formule toute faite, mais dans mon cas, c’est la pure vérité.

Vous êtes le meilleur buteur français, le meilleur buteur dArsenal, vous avez accumulé tant de trophées. Quest-ce qui vous attend après ? Vous voyez-vous en entraîneur ? Ou bien à la tête d’un club, comme David Beckham?
Je ne sais pas ce qu’il se passera ensuite. L’autre jour, au moment d’entrer en jeu, quelqu’un m’a demandé comment j’imaginais ma dernière apparition sur le terrain. À quoi pourra bien ressembler mon dernier match ? Que dira-t-on à mon sujet ? Qu’est-ce que j’aimerais qu’on dise de moi ? Je souhaite que le public se souvienne de moi, dans ce que je sais faire de mieux, c’est tout. Je ne suis pas un héros, je n’ai pas sauvé de vie, je ne me suis pas battu pour mon pays. Un héros pour moi, c’est ça. J’étais là, sur le terrain ; j’ai réalisé que mon jeu et ma présence donnaient de la joie aux fans, aux spectateurs. C’est aussi ça qui me rendait heureux. Je suis très attaché au club pour lequel j’ai joué presque toute ma carrière. Un jour ou l’autre, un gars viendra battre mes records. Mais si on se souvient de Thierry Henry malgré tout, ça voudra dire que j’ai fait quelque chose de bien.  

On entend des rumeurs sur votre intention de quitter New York à la fin de la saison…
Je ne souhaite pas faire de commentaires avant la fin de la saison.

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10 2014 The Red Bulletin

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