Vendée Globe Yacht Racing - Extreme conditions

Andreas Hanakamp, le décisionnaire

Texte : Alexander Macheck, Arkadiusz Piatek et Justin Hynes
Photo : VINCENT CURUTCHET/DARK FRAME

Andreas Hanakamp, Autrichien passionné de voile, est un habitué des régates en haute mer. Il nous raconte comment un marin peut tenir trois mois sur quelques mètres carrés, en ne dormant que trois heures par jour.

THE RED BULLETIN : Comment se gagne un Vendée Globe ?

ANDREAS HANAKAMP : En faisant toujours ce qu’il faut au bon moment et en évitant les erreurs. 

Pas très surprenant comme réponse ! 

Sérieusement : lorsqu’on fait le tour du monde, seul sur un voilier de course, à dormir trois heures par jour en moyenne, cinq heures maxi, en micro-siestes de 10 à 30 minutes, et ce pendant trois mois, il faut savoir tout économiser pour tenir.

Économiser quoi ?

Chaque geste, chaque manœuvre à bord. Une mauvaise décision peut te coûter beaucoup de temps et d’énergie. 

Andreas Hanakamp

Andreas Hanakamp (50 ans) est un skipper de compétition, et a participé à plusieurs Jeux Olympiques. En 2008/2009, il participe, au sein de la Team Russia à la prestigieuse Volvo Ocean Race.  

© Yves Sucksdorff

Sans compter le manque de sommeil, qui rend la prise de décision encore plus difficile…

C’est juste. Cela peut devenir un cercle vicieux : des mauvaises décisions qui te font perdre du temps et grignoter sur ton sommeil et tes réserves d’énergie. La fatigue entraîne d’autres mauvaises décisions, et ainsi de suite. C’est à ce moment-là que tu fonces directement dans la pétole (calme plat, sans vent, ndlr) ou dans la tempête de tes pires cauchemars.. 

Comment sort-on de ce cercle vicieux ?​

C’est difficile, mais on peut éviter de rentrer dans cette spirale infernale, en sachant anticiper tous les scénarios possibles : on reçoit à bord, toutes les six heures, les fichiers météo ainsi que le positionnement des concurrents, et un programme de simulation nous permet de calculer pas mal d’éventualités. Sur cette base, à nous de développer une stratégie. C’est là qu’il faut avoir les idées claires et savoir parfaitement ce qu’il y a à faire, et à quel moment. Ensuite, il s’agit de bien gérer son temps de travail et de repos.

© Youtube // Resolve Films Inc.

Cela paraît un peu trop simple.

Disons que ça l’est si tu as pris la bonne décision. Mais pour arriver à ça, rien ne remplace l’expérience. D’ailleurs, ce sont presque toujours des vieux loups de mer expérimentés qui remportent ce genre de courses.

« Chaque geste ou manœuvre à bord doit être économisé. » 


Autre condition très importante : tu te fixes un plan, et tu t’y tiens. Cela demande beaucoup de discipline, de concentration et une grande maîtrise de soi. 

Peut-on se forcer à se reposer ?

Évidemment : on passe d’ailleurs son temps à se donner des ordres, à bord. Mais ce sont des consignes que tu connais par cœur, à force d’avoir été répétées. C’est ce qu’on appelle, dans le sport de haut niveau, Procedures and Drill : les athlètes répètent les mêmes gestes, les mêmes enchaînements (Procedures) à l’infini (Drill), jusqu’à ce qu’ils aient parfaitement confiance dans leurs performances face aux autres concurrents.

Vendée Globe : le tour du monde en 78 jours

L'Everest des mers, le Vendée Globe est la seule course à la voile autour du monde, en solitaire, sans escale et sans assistance. avec pour seule arbitre impitoyable : la mer. The Red Bulletin, le magazine des hommes d'action !

Et l’intuition, dans tout ça ?

L’intuition du marin se fond souvent avec son expérience : la bonne décision se prend sur la base de ce que l’on sait, certes, mais surtout sur la base de ce que l’on a déjà vécu. L’expérience accumulée peut vous faire prendre des décisions qui peuvent sembler complètement incompréhensibles à première vue : je pense notamment aux incroyables performances de Roman Hagara et Hans Peter Steinacher lors des JO d’Athènes en 2004. Ils savaient si bien anticiper qu’ils donnaient l’impression de commander aux vents. On retrouve un tel niveau d’intuition et de conscience dans le bouddhisme zen. Je recommande d’ailleurs la lecture du livre d’Eugen Herrigel, Pratique du Zen dans le tir à l’arc.

« La bonne décision se prend sur la base de ce que l’on sait, certes, mais surtout sur la base de ce que l’on a déjà vécu. »
Andreas ­Hanakamp

Quel rôle joue la prise de risques dans le Vendée Globe ?

Dans le meilleur des cas : aucun. Ce qui vaut pour toutes les courses, pas simplement pour le Vendée Globe. Il faut toujours se demander quel est son objectif, et comment faire pour l’atteindre. Dans la voile de compétition, le classement final se fait à l’issue d’un certain nombre de courses. La règle ? Ne pas faire le fou, et ménager sa monture, en essayant de toujours terminer dans les dix premiers. C’est comme ça qu’on a les meilleures chances de remporter un titre de champion du monde.

 

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10 2016 The Red Bulletin

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