Elliphant

Candy Girl

Texte : Caroline Ryder
Photos : Miko Lim
Styling : Holly Copeland

Si pour vous, la Suède se résume à ABBA, Ikea ou Volvo, alors une mise à jour s’impose. Elliphant ne trompe pas énormément sur la marchandise. À 27 ans, sa musique déménage et sa plastique interpelle.

Elliphant traîne une mauvaise grippe. « Comme souvent lorsque je suis à Los Angeles », explique-t-elle d’une voix éraillée dans cette loge exiguë, où elle se déplace à moitié nue. Sans complexe. Tour à tour mannequin, globe-trotteuse et musicienne, Ellinor Olovsdotter appartient à cette nouvelle génération bouillonnante de divas dance-pop scandinaves. Comme Icona Pop, Robyn, Lykke Li ou encore MO avant elle. Portrait d’une étoile qui brille de mille feux.

« C’était très dur en Suède. Quand j’ai quitté le pays, je suis enfin devenue un être humain »

Tout au long de l’interview, on devine un charisme indéniable, mais en partie dissimulé. En revanche, pendant le shooting, il éclate, comme une aveuglante révélation. Ellinor Olovsdotter devient Elliphant, son alter ego. Naturelle, enjouée, exubérante, elle vampirise l’objectif. Cette énergie intérieure influence une musique nourrie au dancehall jamaïcain, au dirty dubstep, au rock et à la techno des années 90. Un son qui résonne comme celui de M.I.A. ou de Santigold.

Sa musique se nourrit de dancehall jamaïcain, de dirty dubstep, de rock et de techno des années 90.

Avec son look éthéré à la Jane Birkin, mélange de beauté et de franc-parler désarmant, Elliphant ringardise, en cette fin d’année 2013, n’importe quelle jeune pop star. Pourtant, la vie ne lui a pas fait de cadeau. Elle a grandi dans l’un des quartiers les plus durs de Stockholm. Sa mère, célibataire, a deux enfants de pères différents. Son père, quatre, avec trois compagnes. Ambiance.

« Ma mère est une junkie, commence-t-elle. Elle a connu plein de problèmes. Ça a été dur en Suède pour elle, comme pour moi. Le système m’a détruite. Quand j’ai quitté le pays, je suis devenue un être humain. Si je ne m’étais pas tirée, Elliphant n’aurait jamais existé. Et aujourd’hui, je serais probablement aigrie, bourrée de médicaments, avec deux mômes. »

Elle puise une sorte de paix intérieure dans le vacarme des rues indiennes. Se perdant pour mieux se trouver.

Or, la musique a été l’un des rares luxes que cette drôle de famille recomposée a pu s’offrir. « Ma mère aime toutes sortes de sons. Elle connaît tout des années 90, raconte Elliphant. J’ai grandi avec la musique. Quand j’étais gamine, on l’attendait souvent pendant des heures, alors qu’elle écumait les magasins de disques. Elle achetait peut-être dix albums par semaine. Tout y passait, de David Bowie aux B-52s, des premiers albums de techno à Frank Sinatra. Vraiment tout. »

Souffrant d’hyperactivité et de dyslexie, la petite Ellinor Olovsdotter s’accroche à l’école sans trop croire à un avenir rose, jusqu’au moment où sa grand-mère l’emmène en Inde. Elle a quinze ans. Un choc. La découverte du pays, sa population, les rues multicolores la transforment et l’apaisent. Dans ce décor, elle se perd pour mieux se trouver.

Quand elle rentre en Suède un an plus tard, elle quitte définitivement l’école à 16 ans. Une part d’elle est restée en Inde, où elle multiplie les allers-retours pendant plusieurs années. À chaque atterrissage en Suède, elle enchaîne les petits boulots (serveuse, cuisinière, etc.) tout en développant ses propres sons. Elle voyage à Berlin, Londres et Paris où elle découvre le bouillonnement des différentes scènes musicales. Et c’est en France, au coeur de la capitale, qu’un jeune producteur suédois va miser sur son talent.

Elle rembobine : « J’ai fait la connaissance de Tim De Neve, l’un de mes producteurs, en 2011 à Paris, juste avant de repartir en Angleterre. Quand je l’ai rencontré, on s’est grave entendus question musique. Il m’a dit qu’il voulait essayer de composer pour d’autres artistes, avec Ted Krotkiewski, son binôme dans la prod. Je devais repartir pour Londres, et ensuite, Stockholm. Mais je me suis retrouvée bloquée par la fermeture de l’espace aérien à cause de l’éruption du volcan en Islande. »

Un imprévu qui a d’heureuses conséquences. Ellinor ne part pas et le tandem De Neve-Krotkiewski va encourager la jeune Suédoise à persévérer. Ellinor se transforme en Elliphant, composant textes et musiques de ses chansons tandis que le duo soigne la production.

Elliphant

« Ça m’a surprise qu’il s’intéresse à moi, glisse cette dernière. Il est venu me chercher dans mon petit coin. »

 « La musique et moi, c’est une histoire qui a démarré quand je me suis rendue en Inde, où j’ai pu participer à des jam-sessions, dit-elle. Je ressens la musique, c’est un besoin. Je me suis mise à enregistrer tout ce que j’entendais. Je voulais créer la plus grande banque de sons au monde. J’avais plein de projets en tête autour de la musique, mais sans imaginer ce que ça allait donner. Et certainement pas ça. »

C’est exactement ce dont tout artiste rêve pour lancer sa carrière. La rencontre avec un aiguilleur en bons conseils, ce producteur réglo qui vous repère et vous met le pied à l’étrier. Après avoir fait le buzz à Stockholm, Elliphant rejoint l’équipe de Ten, la compagnie suédoise qui s’occupe d’Icona Pop et de Niki & The Dove. Puis, l’an dernier, elle se fait un nom avec des titres mélangeant dubstep et dancehall. Comme Ciant Hear It, Tekkno Scene et surtout Down On Life, dont le superbe clip, tourné en Islande, est salué par Katy Perry herself.

La star américaine n’est pas la seule à remarquer la Suédoise. Dr. Luke, le producteur dont les titres trustent les charts, sait repérer les futurs talents féminins de la pop. Après Perry, Ke$ha, Kelly Clarkson, Britney Spears et Rihanna, il signe Elliphant chez Kemosabe, son label chez Sony. « Ça m’a surpris qu’il s’intéresse à moi, glisse cette dernière. Il est venu me chercher dans mon petit coin. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, je n’ai rien demandé. J’imagine qu’avec le succès d’Icona Pop, beaucoup de gens de majors sont d’un coup venus voir ce qui se passait en Suède. » Une telle reconnaissance ça se fête, jure-t-elle, en enfilant une chemise avant d’annoncer que ce soir, grippe ou pas, elle sort boire un verre.

« La musique exige beaucoup de temps et d’efforts si tu veux obtenir quelque chose en retour. C’est la vie que je voulais, ce n’est pas seulement une distraction. Et puis, je sors Down On Life, et là je me dis : “Putain, vas-y, fonce !” Ma vie, c’est d’être une artiste. »

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10 2013 The Red Bulletin 

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