Foule

Celui qui a dit non à Internet

Entretien : Pierre-Henri Camy
Photos : Canal +

Accro à son smartphone, Pierre-Olivier Labbé se met offline 90 jours et raconte l’expérience dans le documentaire Digital Detox (Canal+). 

THE RED BULLETIN : Pierre-Olivier, quel genre d’accro à Internet étiez-vous avant cette expérience de « digital detox » ?

PIERRE-OLIVIER LABBÉ :
Au départ, j’étais parti d’un principe que vivant dans une grande ville, et travaillant dans un milieu médiatique, cela renforçait mon utilisation abusive d’Internet, des réseaux sociaux, de mon smartphone. En rencontrant des gens, je me suis rendu compte que j’étais finalement assez mainstream, et pas si geek que ça, voire même pas du tout.

Pierre-Olivier Labbé

Pierre-Olivier Labbé a vécu sans Internet pendant 90 jours : « Face à moi-même, j’ai retrouvé de l’errance cérébrale. »

Regarde autour de toi, dans la rue, le métro, tu as énormément de gens, de plus en plus, qui ont cet objet en permanence dans la main, et sous les yeux. Lors de leurs moments d’inactivité, file d’attente, quai de métro, ces moments où tu n’as pas grand-chose à faire, pendant 1minute, ou une demi-heure, leur réflexe systématique est de dégainer leur smartphone. C’était en tout cas le mien. Mais je ne suis pas le seul. Regarde ce mec (désignant un passant aux abords de la terrasse montmartroise où nous menons l’interview, ndlr), ça fait 30 mètres qu’il marche, et il n’a pas regardé une fois devant lui. Il est dans son téléphone.


Quel a été le véritable déclic qui vous a conduit à vous lancer dans cette expérience ?

J’étais en vacances au Maroc, avec femme et mes enfants, et J’avais la chance, ou pas, d’être dans une maison, totalement connectée, dans un no mans land numérique. À 30 bornes de toute ville, en plein bled. J’ai passé 15 jours de vacances à ne rien faire, ce qui veut dire, à part piquer une petite tête dans l’océan ou déjeuner, être tout le temps connecté à Internet. Car je suis journaliste, je suis toujours en train de chercher, fouiner, surfer, partager, énormément. J’ai quitté cette maison pour m’installer dans une autre à 200 mètres à vol d’oiseau, dans laquelle il n’y avait absolument aucun accès à Internet, pas même le réseau téléphonique marocain. Je suis passé d’une ultra-connexion, à rien du tout : face à la radicalité de ce changement de situation, les premiers jours, je m’emmerdais, je ne savais pas quoi faire de mes mains, alors que j’étais dans un coin sublime avec ma famille. C’est ce manque qui m’a fait prendre conscience de l’environnement dans lequel je me trouvais. La réflexion est née de là. J’ai commencé à lire pour savoir si j’étais le seul, si d’autres gens qui avaient constaté la même chose que moi. L’enquête et le docu sont nés comme ça.

Pierre-Olivier Labbé

« J’étais parti d’un principe que vivant dans une grande ville, et travaillant dans un milieu médiatique, cela renforçait mon utilisation abusive d’Internet, des réseaux sociaux, de mon smartphone. En rencontrant des gens, je me suis rendu compte que j’étais finalement assez mainstream. »

Quel est votre point de vue sur les réseaux dit sociaux ?

Je pense que les réseaux sociaux, quelles que soient leurs configurations et leurs modes de fonctionnements, font appel à nos plus bas instincts. Facebook fait appel à deux de nos instincts majeurs : le voyeurisme et le besoin de reconnaissance. Ce besoin de reconnaissance passe par le « like », le commentaire. Je ne connais personne qui poste un truc totalement gratuitement… bien évidemment qu’il a envie d’être lu, d’être vu, liké, commenté, et re-commenté, sinon ça n’a absolument aucun intérêt. Cela fait appel à un besoin de reconnaissance, d’exister vis à vis des autres. Dans le cadre d’une utilisation strictement professionnelle, pour pouvoir communiquer autour de mes activités, annoncer la sortie d’un film ou d’un docu, ce sont des outils géniaux, une force de frappe assez démente. Et puis parallèlement à ça, tu as une utilisation beaucoup plus addictive : allez voir ce que font les autres, tes « amis », et bien évidemment, il te faut exister auprès de ce réseau que tu t’es constitué petit à petit. Le plus possible. « J’étais là, pas toi », « c’était génial, tu n’y étais pas »… je peux te le faire un peu partager, mais si j’ai finalement eu la chance d’y être, mais pas toi, c’est peut-être que je suis quelqu’un d’un peu plus « important », etc. Regarde ce que moi je n’ai pas loupé. Il y a un peu un concours de bite sur les réseaux sociaux. C’est assez instinctif. C’est là où les réseaux sociaux sont ultra-malins dans leurs mode de fonctionnement.

Smartphone en scooter

« Lors de moments où tu n’as pas grand-chose à faire, pendant 1 minute ou une demi-heure, le réflexe est de dégainer son smartphone. »

Les nouvelles générations, comme ces deux adolescentes à qui vous rendez visite dans le documentaire, sont particulièrement concernées par cette utilisation massive d’Internet. Qu’avez-vous appris à leur contact ?

« Ces jeunes sont devenus multitâches, ils peuvent écouter leur prof en même temps qu’ils envoient un texto à leur pote et trois messages sur Facebook ou Instagram »

 
Pour ce film, j’ai trainé avec énormément de mômes. De la 6e à la terminale, garçons et filles, de milieux sociaux différents, à la sortie de collèges et lycées dans le XVIe arrondissements de Paris, dans le 93, dans des zones dites « sensibles ». Partout, comme les baskets, l’iphone 6 ou le Galaxy Note 4 est un critère social d’appartenance. Tous sont des « digital native », nés totalement là-dedans, qui en ont une utilisation foncièrement différente.  Elle peut inquiéter la génération précédente du fait du volume et la permanence de l’utilisation, mais finalement, en réfléchissant et en ayant discuté avec des pédopsychiatres durant le documentaire, on se dit qu’il ne faut pas systématiquement diaboliser le truc. J’ai d’ailleurs retenu le propos d’un pédopsy qui apparaît dans le film, car je le trouve passionnant : oui, les gamins ont le cerveau qui a muté ou qui est en train de muter, de par l’utilisation de ces technologies, mais il n’y a pas de « c’était mieux avant » ou « ce sera mieux après »… c’est l’évolution logique de la société. Elle est basée, de plus en plus, sur l’utilisation de ces technologies numériques, qui ont développé des capacités psychologiques et motrices. Ces jeunes sont devenus multitâches, ils peuvent écouter leur prof en même temps qu’ils envoient un texto à leur pote et trois messages sur Facebook ou Instagram. Ces mômes développent des capacités qui leurs seront utiles dans le monde de demain.

Internet représente-t-il une vraie addiction ?

Il n’y a pas d’addiction aux écrans et au numérique selon les critères médicaux que réunissent les quatre grandes addictions : la drogue, l’alcool, le sexe, le jeu. C’est d’ailleurs un énorme combat aux États-Unis entre psychologues et psychiatres, pour faire rentrer le numérique dans la liste des addictions reconnues. Derrière tout cela, nous avons des enjeux économiques phénoménaux, car si Internet était reconnu comme une addiction, cela voudrait dire des médicaments pour la soigner, et une industrie phénoménale derrière. Non, Internet n’est pas une addiction, il entraîne une utilisation abusive, tout ce que vous voulez, mais pas une addiction. 

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06 2015 The Red Bulletin

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