Dave Grohl

« Kurt Cobain était un féministe »

Entretien : Marcel Anders
Photos : David Clerihew

Avec ses 45 ans au compteur, et deux décennies de carrière internationale, Dave Grohl n’a toujours pas l’intention de s’endormir sur ses lauriers. « C’est sûr, certains doivent se dire que je ne fais pas les choses selon les règles, mais je m’en fous. » Entretien avec l’homme qui comprend le rock mieux que quiconque sur cette planète.

C’est dans les années 90, derrière la batterie du groupe Nirvana, que la carrière de Dave Grohl a commencé… et elle n’est pas près de se terminer : que ce soit en tant que leader des Foo Fighters (huit albums vendus à plus de onze millions d’exemplaires et plusieurs fois récompensés, des tournées mondiales légendaires) ou lorsqu’il collabore avec David Bowie, Paul McCartney, Nine Inch Nails ou Queens of the Stone Age. Son premier long-métrage, le film documentaire Sound City, est sorti juste l’an dernier, et voilà qu’il nous offre à présent Sonic Highways, un de ses projets les plus ambitieux : Sonic Highways, c’est à la fois un album de neuf titres et un documentaire TV en huit épisodes, dans lequel Dave Grohl, tout en nous montrant les Foo -Fighters au travail, se glisse dans la peau du journaliste pour nous livrer d’incroyables interviews avec notamment Dolly Parton, Joe Walsh, Chuck D, Willie Nelson, Rick Rubin ou Barack Obama. Pour The Red Bulletin, Dave Grohl a accepté de reprendre cette fois-ci le rôle de l’interviewé.

 

THE RED BULLETIN : Mister Grohl, lors de la séquence où vous interviewez Barack Obama, on ne voit aucun bodyguard dans le champ de la caméra. Étaient-ils cachés derrière ?

DAVE GROHL : Non. Une fois que tu es rentré dans la Maison Blanche, on te fiche plutôt la paix. De toute façon, les gars ne te laissent pas entrer avant d’avoir bien vérifié que t’es OK. (Ricanements.) L’ambiance est même sympa à l’intérieur, et Obama avait pas mal de trucs passionnants à raconter sur notre pays et sa musique. Certes, j’étais venu pour parler avec lui de l’histoire de la musique aux États-Unis, mais aussi de l’Amérique comme le pays qui te permet de réaliser de grandes choses. Car en dépit de tout ce qui ne tourne pas rond ici, ce pays te donne la liberté de devenir quelqu’un comme Buddy Guy.

Cette icône de la musique blues et rock s’est bâti une carrière légendaire à partir de rien : sans formation, ni argent, ni instrument. Le parcours de Buddy Guy ressemble au vôtre, non ?

Pour moi, personne n’arrive à sa cheville. Je viens de Springfield, en Virginie, j’ai quitté l’école sans diplôme, n’avais pas une thune pour étudier à l’université. Au lieu de ça, je me tapais plein de petits boulots épuisants et en parallèle, j’avais mon groupe de punk. Et me voilà maintenant, avec mon nom dans le Rock’n’Roll Hall of Fame, à discuter musique avec le Président des États-Unis d’Amérique. Pourtant, ça ne fait pas de moi un génie : ça veut juste dire, fondamentalement, que ce que j’ai atteint est à la portée de tout le monde.

« Me voilà avec mon nom dans le rock’n’roll hall of fame,  à discuter avec le président des États-unis »
Dave Grohl
Foo Fighters

Foo Fighters : Nate Mendel (basse), Chris Shiflett (guitare), Dave Grohl, Taylor Hawkins (batterie), Pat Smear (guitare).

Et vous allez nous dire comment faire…

La règle d’or : ne fais jamais les choses en fonction de ce que les autres attendent de toi. Fais-les comme toi tu les sens.  

Concrètement, est-ce possible ?

Évidemment. Un exemple : je ne connais absolument rien à la réalisation de films, mais je me lance. Je fais les choses comme je les sens. Comme lorsque je joue de la batterie ou que j’écris mes chansons. Alors c’est sûr, certains doivent se dire que je ne fais pas les choses selon les règles, mais je m’en fous : il n’y a que comme ça qu’on arrive à faire de grandes choses.

Avez-vous donné le même conseil à Barack Obama, à savoir de se contreficher de l’opinion des autres ? 

Je crois qu’il a le boulot le plus merdique du monde. Quand je l’ai interviewé, il devait, annoncer lors d’une conférence de presse l’envoi de soldats supplémentaires en Irak, et en même temps décerner une médaille d’honneur à un soldat qui avait perdu un membre en sauvant un de ses camarades. Sans parler de l’économie du pays, des conflits internationaux… Et pourtant il est au rendez-vous, pour parler avec moi de Stevie Wonder. 

À vous entendre, la présidence des États-Unis n’est pas un poste qui vous tente ? 

Ah ah ! J’ai trop fait de conneries dans ma vie pour pouvoir exercer une quelconque fonction publique. Et puis qui voterait pour moi ?

« La technologie vous rendra peut-être riche, mais jamais heureux »
Dave Grohl

 Détrompez-vous ! Les lunettes vous donnent un air tellement sérieux…

Ça prouve juste que je deviens vieux… un vieux con, sourdingue et miro !

Pas de Dave Grohl à la Maison Blanche, donc, mais en revanche, vous avez depuis cette année votre nom dans le Rock’n’Roll Hall of Fame. En tant que batteur de Nirvana. Pourquoi avoir choisi exclusivement des interprètes féminins lors de la cérémonie d’intronisation ?

Parce que Kurt Cobain était un féministe. Alors qu’on réfléchissait ensemble à qui pourrait interpréter les chansons du groupe, quelqu’un a soudain pensé à Joan Jett, la First Lady du Rock’n’Roll, et ça nous est apparu comme une évidence, car on est tous fans d’elle. 

Il y a aussi le jeune prodige néo-zélandais, Lorde, une chanteuse de 18 ans… 

C’est moi qui ai voulu faire chanter Lorde. Sa chanson Royals est comme une petite révolution au milieu de toute cette guimauve pop inaudible.

On ne peut pas dire que vous faites dans la diplomatie à propos de la pop !

… pas de la pop en général : mais il faut bien dire que la pop qu’on entend actuellement aux États-Unis est d’une superficialité et d’une platitude affligeantes, sans aucune substance. Quand tu peux devenir n° 1 des charts avec une chanson qui parle uniquement de ta paire de fesses, c’est qu’il y a un gros problème (Dave Grohl fait allusion à Anaconda, de Nicki Minaj, ndlr). Quand j’ai entendu Royals au milieu de tout ce fumier, je me suis dit : ouf ! Enfin quelqu’un qui ne cherche pas à faire comme tout le monde ! C’est ça l’esthétique « Nirvana ». C’était le même esprit qu’on avait aux débuts du groupe.

« L’EDM ? Cette merde, ce n’est pas mon truc, ça n’a rien de nouveau. suicide et atari teenage riot font ça depuis des décennies, en beaucoup mieux »
Dave Grohl

C’est celui aussi des Foo Fighters : un des derniers vrais groupes de rock qui mouillent sa chemise sur scène, dans un monde de plus en plus numérisé.

C’est vrai, hélas. À force de rester bloqué devant son ordi, on perd cette énergie, cette rage qui nous pousse à nous déchaîner, à tout donner sur scène… On se raccroche à la sacro-sainte technologie, censée nous apporter bonheur et richesse. Mais je vais vous confier un truc : elle vous rendra peut-être riche, mais elle ne vous rendra jamais heureux.  

Disons que l’argent peut quand même contribuer au bonheur… non ?

Faut pas confondre. Ce qui rend heureux, c’est quand il y a communication, interaction entre des individus, c’est quand on a ce sentiment d’offrir aux gens quelque chose de particulier. Et en musique, ça ne peut pas se faire par des machines, mais avec une guitare, une basse et une batterie.  

Les jeunes d’aujourd’hui savent-ils encore faire de la « vraie » musique ?

Je ne vais pas parler comme un vieux con. Disons que ça n’a jamais fait de mal à personne de pratiquer un peu son instrument, et de développer son sens du rythme et de la mélodie. 

Que pensez-vous de la EDM ?

De la quoi ?

Dave Grohl

Dave Grohl, l’ex-batteur de Nirvana, est de retour avec son groupe Foo Fighters et un huitième album, Sonic Highways, associé à des docus TV dont il a dirigé réalisation et interviews.

 Electronic Dance Music. Skrillex, Deadmau5, etc.

Ah, vous parlez de cette merde. Ce n’est pas mon truc, et puis d’ailleurs ça n’a rien de nouveau : des groupes comme Suicide ou Atari Teenage Riot font ça depuis des décennies, en beaucoup mieux. 

Et vos filles, qu’écoutent-elles ?

Sur ce point, j’ai de la chance. Le pire qu’elles m’aient fait subir, c’est le dernier album de Katy Perry. Mais j’arrive aussi à les intéresser à plein de choses géniales. J’ai acheté à mes deux plus grandes filles, Harper et Violet, une platine, avec le coffret complet des Beatles. Maintenant elles écoutent Sgt. Pepper’s, Rubber Soul et Revolver en boucle. Mon conseil à tous les parents : acheter à vos enfants un vieux tourne-disque, quelques vinyles bien sélectionnés, et vous serez récompensés (rires)

Dave Grohl et les réseaux sociaux ?

Je n’y connais rien. Je ne sais ni tweeter, ni chatter, ni que sais-je encore. Je ne suis pas sur Facebook, je ne poste pas mes photos sur Instagram, tout simplement parce que ça ne m’intéresse pas. Si je veux parler à quelqu’un, je l’appelle, ou j’écris un mail, c’est tout ce que je sais faire. Tous ces trucs, c’est plutôt pour ma mère, qui, à 75 ans, est à fond là-dedans, parce que sinon elle n’aurait personne à qui parler. Peut-être que quand j’aurai son âge, je me déciderai alors à créer ma page web : « Dave Grohl, rock star à la retraite. » 

Le bling bling, ce n’est pas votre truc ?

Ma seule vraie folie, c’est mon studio, le 606 à Los Angeles, dans lequel j’ai déjà investi des sommes indécentes. Et encore, c’est uniquement parce que je voulais en faire une copie d’Atlantis, le célèbre studio du groupe Abba. Mais si vous tenez absolument à le savoir : je viens de vendre ma résidence secondaire à Oxnard. À perte. Tout est dit sur mon talent de businessman. C’est triste à dire, mais j’ai un côté petit-bourgeois assez chiant. 

Courtney Love veut tourner un film sur l’histoire de Nirvana : avec dans le rôle du batteur…

… Robert Rodriguez. Mais ça m’étonnerait que ça marche, ah ah ah !

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12 2014 The Red Bulletin

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