Elzo Durt

Elzo, le non sérieux

Texte : Pierre-Henri Camy
Photos : Olivier Donnet
Illustrations : Elzo durt

Elzo est le type derrière l’apocalypse psychédélique exposée jusqu’au 14 novembre à la galerie 12Mail à Paris. En fou de musique, le Belge nous reçoit dans son appart bruxellois. 

Deus ex machina

Deus ex machina

Avec cette expo, Elzo Durt délaisse la sérigraphie pour le diasec.

 Elzo accueille le Red Bulletin dans son « antre », au 3e étage d’un immeuble de la Chaussée d’Ixelles. Spot notamment occupé par des centaines de vinyles et deux platines pour les jouer. Côté matos, un vieux PC dont l’écran est rehaussé par un gros recueil du dessinateur crade Vuillemin ; et un scanner. « Du scan et du collage… Colorier, détourner toutes ces images, rendre le truc absurde : c’est ça qui est cool. Ce n’est pas de l’art conceptuel », dit l’illustrateur belge de 34 ans à propos de ses créations. Stockés à même le parquet, de vieux bouquins d’iconographies religieuses apportent un début d’explication sur ses nouvelles réalisations, la série Deus ex machina, images pieuses tourmentées par les interventions pop surréalistes de notre hôte. « L’idée avec Deus ex machina était de détourner, sous acide, toutes ces scènes bibliques, de péplum, en faire des images contemporaines qui n’ont plus rien à voir, explique-t-il. J’aime bien me foutre de tout. Et avec le Christianisme, tu peux y aller. J’espère que mon expo ira au Vatican ! » En attendant l’absolution du Pape, Elzo a chiné dans ses adresses bruxelloises, et s’est constitué une belle collection de livres anciens d’où prennent vie ses collages numériques, parmi lesquels Les devoirs d’un chrétien.

Drogue électrique

Sur l’écran de son PC, un projet de pochette d’album pour le groupe belge Mountain Bike : une ville platine, genre de tour de Babel à microsillons parcourue par des cyclistes. Un hommage au dieu belge du vélo, Eddy Merckx ? « Le cyclisme, ça ne me passionne pas, dans le vélo ce que je préfère c’est le speed », se marre Elzo avant de poser pour le photographe Olivier Donnet. « Attends ­Olivier, je vais mettre un morceau long. » Depuis notre arrivé, Elzo n’a cessé d’enchaîner 45 et 33 tours. Un régal rock garage, synthpop, punk. L’univers du Belge est indissociable de la musique, au point que le gars a monté son propre label, Teenage Menopause Records dont il assure la direction artistique. Sous les bons conseils de son camarade Jean-Baptiste Guillot, patron de l’indispensable label rock parisien Born Bad. « C’est un mec d’ici, Stel-R, qui organisait pas mal de soirées à Bruxelles avec toute la scène française qui nous a connectés. JB lui a ­demandé que je fasse un flyer pour un concert du groupe Charles de Gaulle, et on a commencé à faire plein de trucs ensemble. » Elzo a signé des pochettes parmi les plus marquantes de la production Born Bad, notamment pour le duo guitare-batterie Magnetix, qu’il accompagne sur une tournée US, le Drogue Électrique Tour, en mars 2012, pour exposer ses sérigraphies sur les lieux de concerts. « J’ai fait 27 expos en 30 jours. On est allé de San Francisco à New York en passant par le Texas où on s’est arrêtés au festival South By Southwest pendant une semaine. Les Magnetix connaissent tout le monde là-bas, on s’arrêtait chez mes groupes préférés. »

pochette 45 tours

« Détourner toutes ces images, rendre le truc absurde : c’est ça qui est cool. Ce n’est pas de l’art conceptuel. »

LES CRAMPS EN 86

Toujours en collaboration avec Born Bad, Elzo a récemment achevé une pochette pour l’incroyable et regretté Francis Bebey, musicien camerounais avant-gardiste. Éclectique à mort, il a également bossé avec les Sista Sekunden, « groupe speed punk danois », et signé la cover de Mariage Collectif, réédition d’une BO de film X.

la femme

La Femme

Le groupe a rencontré un gros succès en France avec son Psycho­ Tropical Berlin, dont la pochette est signée Elzo.

Elzo a aussi œuvré pour les rockeurs psychés US de Thee Oh Sees, et les puissants français de Wall of Death, avec une superbe réalisation en noir et blanc. Très tôt impliqué dans la création de flyers, et entré à 19 ans à l’École de Recherche Graphique (ERG) de Bruxelles, c’est super jeune qu’Elzo assiste à ses premiers concerts. En atteste, fixée au mur de son salon, l’affiche d’un show belge des légendaires Cramps, en 1986. « Mon père m’a emmené voir les Cramps pour mes sept ans. J’étais aussi allé tout gosse avec lui voir La Muerte et The Chainsaws, le groupe de Dop Massacre, alias DJ Saucisse. Ils ont joué leur morceau J’ai perdu mon phallus, et il y avait une bite géante dans la salle de l’Ancienne Belgique, ouais ! » Jolie éducation musicale, merci à son père, architecte, qui s’est ­récemment, en sa compagnie, triple fracturé une jambe à un concert des furieux français de Frustration. Après qu’il nous a fait l’éloge du fameux Dop Massacre, désormais vendeur à la Fnac de Bruxelles, on questionne Elzo sur d’autres stars en son pays. Johnny Hallyday bien sûr ; aussi, le Grand Jojo, auteur de l’hymne houblonné Chef, un p’tit verre on a soif; encore plus deep, le fameux Tichke, auquel on doit Dans la police, reprise du hit militaro-gay In The Navy, de Village People. Est forcément évoqué Plastic Bertrand, dont on apprend qu’il n’a jamais chanté Ça plane pour moi, mais qu’il était batteur de groupe punk Hubble Bubble, dont un vinyle, bien énervé, est aussitôt joué par Elzo. Le Red Bulletin s’update ­sévère sur le son belge, avec une attention particulière pour le groupe BSR (Brussel Sound Revolution), spécialisé dans le new beat, « mouvement musical uniquement belge », et auteur, dans les années 80, de Qui ?, titre dédié au louche enlèvement du douteux politicien Paul Vanden Boeynants.

CHAOS TOTAL

Certainement l’un des meilleurs interlocuteurs pour ­évoquer la Belgique absurde, Elzo se remémore une fausse scission du territoire annoncée sur la chaîne de TV nationale en 2006, par de vrais faux reportages. « Il existe un humour, un non sérieux et une forme de surréalisme propres à la Belgique », analyse-t-il. Sûrement l’origine de cette autodérision locale que l’artiste honore dignement, et qu’il injecta quatre années durant à sa galerie, Plin Tub’. « On y exposait la scène alternative du dessin et de l’illustration, avec une expo toutes les trois semaines. Dans une pièce, j’avais même monté un magasin clandestin de disques et de livres. » Après avoir fait le tour de cette proposition artistique, Elzo ferme l’endroit avec une soirée de clôture à sa sauce… « On a organisé un concert de Jack of Heart et de Magnetix, et ça a été le chaos total. On a tout pété. T’avais des mecs qui traversaient les murs, d’autres qui sciaient les tables. Du grand n’importe quoi ! Les flics sont arrivés, ils nous ont regardés… et ils sont repartis », conclut, hilare, ce drôle de paroissien. Amen.

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10 2014 The Red Bulletin France

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