Fary brûle les étapes

Fary is the new cool

Texte : Nicolas Guiloineau
Photo : Julien Weber

Stand-up, one-man show et maintenant une chronique dans le talk show hebdomadaire le plus regardé de France : Fary, 25 ans, brûle les étapes avec une décontraction propre à son personnage. Mais le succès n’est pas une fin en soi. À travers chacun de ses projets, ce qu’il cherche avant tout, c’est être en accord avec lui-même.

Le grand public l’a découvert lors de son passage dans On N’est pas Couché sur France 2, en marge du dernier Festival de Cannes, puis lors de sa première chronique de la saison début septembre. Avant d’affronter les 900 000 téléspectateurs du plus gros talk show hebdomadaire de la télévision française, Fary a écumé les spots de stand-up confidentiels de Paris, puis les salles de théâtre de la capitale avec son spectacle, Fary Is The New Black.

Sa trajectoire est rapide et explosive, soit tout l’inverse du personnage qu’il campe sur scène : un jeune dandy cool et branché, d’un calme olympien, qui parle lentement et choisit soigneusement ses mots pour mieux juger son époque à grands renforts de punchlines aussi lucides qu’efficaces. Un peu désinvolte, presque nonchalant, toujours déroutant : comme s’il n’avait déjà plus rien à prouver à personne. Cette sérénité apparente ne tombe pourtant pas du ciel. À travers son parcours, son travail et son approche du métier d’humoriste, Fary met en fait tout en œuvre pour se rendre les choses faciles. Entretien avec un artiste en recherche perpétuelle d’aisance, de naturel.

Le flegme, ça se travaille

Lorsqu’il joue, Fary est tellement tranquille qu’on en viendrait presque à croire qu’il est arrivé sur scène par hasard. En réalité, l’artiste a toujours su ce qu’il voulait et ce qu’il fallait faire pour l’obtenir. Dès l’enfance, il rejoue continuellement les sketchs de ses idoles Élie Kakou et Jamel Debbouze. À l’école, une professeure d’histoire-géo remarque son talent et, ensemble, ils écrivent un premier spectacle. Il participe à des scènes ouvertes pour mettre un premier pied à l’étrier. « Dès l’âge de 16 ans, quand j’ai commencé à jouer à Paris, je savais que je voulais en faire ma profession, confie-t-il, l’humour, ça a toujours été ce que je voulais faire. Ma mère m’a beaucoup poussé dans cette direction, même si je n’allais plus en cours, elle m’a encouragé parce qu’elle savait que c’était ma voie. Certains faisaient des études, moi je faisais de la scène. »

Un événement précipite les choses : en 2012, il remporte le prix du jury du festival L’Humour en Capitales. « Après ça, l’engouement autour de moi a changé, je me suis senti plus légitime. Dans ce métier, il faut savoir se faire accepter par ses pairs. » Il se fait alors une place dans l’humour en France. « J’ai rencontré le directeur artistique du Comedy Club de l’époque et j’ai commencé à jouer avec la troupe. » Il rencontre aussi Kader Aoun, avec qui il monte le spectacle Fary Is The New Black, qu’il commence à jouer au Point-Virgule. Parallèlement, il travaille chacun de ses sketchs dans des petites salles de stand-up pour les parfaire, les ciseler à l’aparté près.

Fary monte sur scène au Jamel Comedy Club et présente son sketch Le Legging (2014).

© Youtube // jmdprod

Un perfectionnisme qui porte ses fruits : aboutissement parfait du début de sa carrière, son spectacle cartonne. Ses dates au Point-Virgule affichent régulièrement complet et il finit par remplir cette salle pendant deux ans. Un record. Au-delà du texte, le public accroche à sa personnalité. Si au quotidien, Fary ne ressemble peut-être pas à 100% au monstre de flegme qu’il incarne, il n’en est pas loin non plus. Un peu comme une version BD de lui-même. « Dès que je pose les pieds sur scène, je suis dans ce rôle, dit-il pour expliquer qu’il n’a pas besoin de rentrer dans son personnage, quand les yeux sont braqués sur moi, je deviens cette version un peu exagérée de moi-même. »

« Quand les yeux sont braqués sur moi, je deviens cette version un peu exagérée de moi-même. » 


Cette facilité à entrer dans son personnage est le résultat des années de perfectionnement, de tâtonnements et de polissage qui ont précédé chaque représentation. Tout ce travail, c’est ce qui lui permet de jouer avec tant de décontraction, d’entrer sur scène l’esprit libre, tranquille. D’où un certain sentiment de plénitude. « Une fois sur scène, il n’y a aucun questionnement. Je suis presque dans un état second. Je ne répète jamais mon texte, il sort tout seul. Je suis porté par le moment, l’endroit, tout se déroule de manière naturelle. Ça ne veut pas dire pour autant que c’est chaque fois la même soirée. Mais je sais ce que je fais et ce que je raconte au silence près. J’ai tellement joué ce spectacle qu’une fois sur scène, je déroule. Jouer ce spectacle, c’est ce que je peux faire de mieux dans ma vie. La scène, c’est l’endroit où je suis le plus à l’aise. Certaines personnes sont douées pour plein de choses. Mais ce n’est pas seulement une question d’être doué, c’est de pouvoir se dire : ‘‘ça, c’est ce que je fais de mieux.’’ Là, c’est le cas. Donc je ne ressens pas le trac parce qu’il n’y a aucun domaine dans lequel je peux être meilleur que celui-là. »

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Chaque soir, un vrai rencard avec le public

Ce n’est pas de l’excès de confiance. Car à seulement 25 ans, Fary joue tout sauf la partition du gamin en vogue, à qui tout réussit. C’est un artiste conscient de ce qu’il fait, capable de rationnaliser son travail, sa méthodologie.

Fary sur scène

Lui qui voit chaque représentation comme «un date avec le public» fait comme chaque utilisateur de Tinder avant le moment fatidique : il stalke un peu sa cible, histoire d’arriver en terrain connu.


Avant de monter sur scène, quand l’humoriste qui fait sa première partie s’occupe de chauffer son public, lui observe un rituel bien précis. Quelque chose qui n’a rien à voir avec de la superstition, loin de là. « Pendant que l’autre artiste est en train de jouer, je me pose discrètement dans le fond de la salle. Je garde un seul écouteur et d’une oreille, j’écoute un peu de musique, parfois un son très hip-hop, qui envoie beaucoup et parfois un son un peu caribéen qui me détend. Ça peut être du piano aussi. Des choses différentes selon le moment et selon mon humeur. De l’autre oreille, je reste attentif à ce qu’il se passe dans la salle. J’écoute le sketch que je connais par cœur et dont je traque les vannes qui viennent d’être ajoutées. Et surtout j’essaie de voir comment réagit le public. Pas seulement pour savoir s’il est chaud, mais aussi pour comprendre comment il rigole et à quoi il rigole. Un public c’est une entité, il a une intelligence différente chaque soir. Certains publics vont aimer les trucs plus malins, d’autres vont aimer les vannes plus grasses, d’autres encore vont être demandeurs d’impro. J’essaie de jauger ça pendant la première partie pour arriver sur scène en connaissant déjà un peu le public. » Finalement, lui qui voit chaque représentation comme « un date avec le public » fait comme chaque utilisateur de Tinder avant le moment fatidique : il stalke un peu sa cible, histoire d’arriver en terrain connu. Les réactions du public lui permettent de moduler son spectacle.

« Je ne ressens pas le trac parce qu’il n’y a aucun domaine dans lequel je peux être meilleur que celui-là. »

Mais l’échange avec le public n’est pas une science exacte et parfois, il arrive que cela coince. « Que le public soit dur avec moi, c’est quelque chose qui arrive très rarement. » Il garde deux souvenirs contrastés de ses passages en Algérie et au Festival d’Avignon. « La plupart des humoristes ont pour coutume de dire que ce genre de situation ne vient jamais du public, avance-t-il, je ne suis pas du tout de cet avis-là car ça voudrait dire que le public est dépourvu d’intelligence et que quoi qu’il arrive, tu peux faire de lui ce que tu veux. Le public c’est une entité. Et cette entité a des goûts, des envies, une humeur, elle a vécu une journée particulière. Ça arrive que ce soit de ta faute, que tu aies pris le public un peu trop vite ou trop doucement. Mais il y a aussi un contexte, comme en Avignon où les gens avaient déjà vu plusieurs spectacles avant le mien. Tout joue : ce que tu représentes par rapport au public, par rapport à l’endroit où tu es. Ça peut arriver que le public ne soit pas en phase avec ce que tu racontes et ce que tu représentes. »

Le challenge du Châtelet

Chaque soirée a son contexte, chaque lieu s’aborde différemment. Autant de facteurs qui peuvent faire sortir l’humoriste de sa zone de confort. Surtout si la salle en impose. Comme le Théâtre du Châtelet, par exemple, où il a joué une date exceptionnelle en 2016. « Mon producteur savait que j’avais envie d’y jouer et il y a eu une opportunité. Je n’y ai pas cru dans un premier temps car il fallait encore que l’équipe du théâtre approuve. Mais quand on m’a annoncé que cela allait se faire, j’ai ressenti de la joie évidemment, mais aussi une certaine angoisse. Je me suis rendu compte de l’ampleur de la chose. » Cette chose en question, c’est une salle historique et superbe, en plein cœur de Paris, pouvant accueillir 2500 personnes et que très peu d’humoristes ont tenté de conquérir avant lui. 

« Cette date, je l’ai vécue comme un match de Ligue des Champions, raconte-t-il, il fallait réussir à transposer mon spectacle là-bas et réussir à remplir la salle. » Une représentation dans une si grande salle, c’est un véritable challenge qui demande une préparation spécifique. « Concrètement, il fallait pousser le spectacle dans une certaine direction parce que dans un grand espace, le rythme est différent, explique-t-il, et mentalement, il ne fallait pas se laisser dépasser par l’événement. » Pas facile de garder la tête froide quand on réalise un de ses rêves, surtout dans un endroit aussi intimidant. « Quand tu es dans ce lieu, c’est comme si tu étais dans une arène dorée. C’est tellement beau. Même en y jouant je restais moi-même spectateur de la salle. »

Finalement, une fois sur scène, le plus grand danger pour lui aurait été de ne pas en profiter, de passer à côté de cet instant si précieux dans sa carrière. « Parfois quand tu attends un moment trop longtemps, il passe trop vite. On est souvent en train de penser à l’avenir, aux prochaines vacances par exemple et on est rarement concentré sur ce qu’on est en train de vivre. » Pour ne pas regretter, et malgré le contexte, il s’est poussé mentalement à enregistrer le moment. « Je me disais qu’il fallait que j’enregistre un maximum d’images. Et je me disais aussi «kiffe, c’est ton métier, ta réussite». »

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Fary : sa première fois à Cannes…

© Youtube // On n’est pas couché

« À la télé, je suis ces 5 minutes-là et rien d’autre »

Un sentiment d’aboutissement qu’il est encore loin d’avoir acquis sur un plateau télé, lieu qu’il n’apprécie pas vraiment. « J’ai tellement pratiqué la scène que c’est devenu naturel pour moi. La télé, c’est tout l’inverse de quelque chose de naturel. Même en assistant à une émission dans le public, tu comprends que tout est réglé à la seconde près, qu’il y a une part de faux là-dedans. » Pourquoi avoir accepté la proposition de France 2 dans ce cas ? Par admiration pour Laurent Ruquier, confie-t-il, mais pas seulement. « Artistiquement c’est un exercice intéressant. L’écriture est différente. La tribune est très grande. C’est l’un des talk-show les plus regardés en France, donc l’importance de ce que je fais est différente. En tant qu’artiste et qu’humoriste, c’est forcément intéressant et même jouissif de pouvoir profiter de cette tribune. »

L’audience est immense mais la médaille a bien sûr un revers, surtout quand on aborde des sujets de société. Le public d’une émission n’a rien à voir avec celui d’un spectacle pour lequel on a choisi de venir et payé sa place. « Je sais que je vais aussi devoir parler à des gens qui sont aux antipodes de ma philosophie de vie et de ma manière de voir les choses, des gens que je ne croiserais pas forcément dans la rue, à qui je n’aurais pas forcément parlé dans la vie de tous les jours. Après ma première chronique, des gens sur internet disaient que j’étais un gauchiste, un bobo. Bobo c’est la meilleure insulte qu’on puisse m’adresser, c’est exceptionnel. C’est un signe de réussite. » Se confronter à un public qui ne vous a pas choisi, c’est l’assurance de renforcer sa carapace face aux attaques. 

Fary sur le plateau de l’émission On n’est pas couché du 10 septembre 2016.

© Youtube // On n’est pas couché

D’autant que pour lui comme pour les autres, la télévision agit comme un miroir déformant. « Mon angoisse, c’est que ce que je fais ne m’appartienne plus. La télé, c’est un média qui me dépasse. Sur scène, je maîtrise tout ce que je fais, il y a une ambiance, un échange avec les gens qui sont dans le public. Mais dans une émission aussi puissante qu’On N’est Pas Couché, qui existait déjà longtemps avant moi, je ne contrôle pas la façon dont les gens reçoivent ce que je dis. Ils sont chez eux. Pour les gens qui ne me connaissent pas du tout, je suis ces 5 minutes là et rien d’autre. Parfois, j’ai peur que ce que je fais soit figé. » 

« Je viens seulement quand j’ai quelque chose à raconter, et ça m’aide à rendre ces passages  plus naturels. »


Pour relever ce double défi sans perdre ce qui fait sa personnalité, Fary a choisi de privilégier la qualité plutôt que la quantité. « Je viens seulement quand j’ai quelque chose à raconter, et ça m’aide à rendre ces passages plus naturels. Je ne vais pas me créer des choses à dire, je viens parce que j’ai des choses à dire. Quand tu viens chaque semaine, tu te forces. Là l’idée, c’est que quand des faits de l’actualité m’interpellent et que j’ai des choses à dire à ce sujet, alors je vais les dire dans l’émission. »

Petite salle, grande scène, plateau de télévision… quel que soit le milieu dans lequel il évolue et dans lequel ses futurs projets l’amèneront, l’humoriste ne change rien à sa méthode. Il travaille, analyse et s’adapte au contexte pour arriver dans les meilleures conditions. C’est à ce prix qu’il peut jouer libéré, détendu, fidèle à lui-même. 

Retrouvez Fary à l’Olympia le 24 octobre 2016, au Casino de Paris les 19 et 20 décembre 2016 et à la Salle Pleyel le 14 février 2017.
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09 2016 The Red Bulletin

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