Lenny Kravitz Photoshooting The Red Bulletin Mark Seliger

Il est Kravitz

Texte : Brandon Perkins
Photos : Mark Seliger
Production : Josef Siegle

Touche-à-tout à succès de 50 ans, Lenny Kravitz sort son dixième LP et un livre de photos. L’art sous toutes ses formes guide la vie de celui qui est tout à la fois musicien, acteur, modèle et patron d’une entreprise de décoration d’intérieur. Un homme multiple.
Mark Seliger Fotograf
Mark Seliger

Le Texan Mark Seliger  a signé plus de 100 couv’ pour Rolling Stone, Vanity Fair, ou GQ. Portraitiste des plus illustres visages hollywoodiens, de la mode et de la musique, il est ami de Kravitz depuis plus de dix ans. Ce shooting pour le Red Bulletin fut une collaboration plus qu’une commande. 

Dans les centres commerciaux, les lieux publics, partout aux États-Unis la musique de Lenny Kravitz est diffusée depuis 25 ans. De quoi amasser un sacré pactole, mais les passages en boucle des titres du New-Yorkais de 50 ans ont eu une autre conséquence moins positive. Sa musique est omniprésente depuis si longtemps que ses chansons sont parfois associées à de l’« easy listening ».

Pourtant, leur création n’a pas été si « facile ». Accompagné de sa fidèle guitare Gibson Flying V, le natif de New York a écrit des chansons qui tenaient autant de la Motown que de David Bowie à une époque où le gangsta rap de NWA commençait à exploser. Mais la critique lui a rapidement reproché son air de déjà-vu, à l’heure où le rock s’était mis au grunge.

Lenny Kravitz est un artiste complet, une rareté. Sa musique, il l’écrit, la joue, la produit et l’arrange. Quasiment en solo. Il est un groupe à lui tout seul. Peu d’auteurs-compositeurs ou de musiciens de studio peuvent se vanter de produire des riffs de guitare, des lignes de basse ou des hooks aussi efficaces que ceux qui ont popularisé le répertoire de Kravitz. Les accords épiques de Fly Away lui sont venus aux Bahamas, au volant d’une Jeep. 

Avec Craig Ross, son partenaire de riffs de longue date, guitariste à la chevelure touffu, il a écrit « en cinq minutes » Are You Gonna Go My Way, un grand classique du jeu Guitar Hero. C’est à ses propres souffrances que l’on doit le refrain déchirant de Again, qui a envahi les ondes au début des années 2000. Et même lorsqu’il laisse jouer à d’autres quelques parties instrumentales, c’est toujours lui qui en écrit les arrangements. Un travail en solo qui a très vite fonctionné et qui lui permet de totaliser aujourd’hui près de 40 millions d’albums vendus.

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Renommée

Lenny Kravitz est le seul à avoir remporté à la suite quatre Grammy Awards de la meilleure performance rock masculine.

© Photo : Mark Seliger

 L’industrie musicale a sacrément évolué depuis la sortie en 1989 de Let Love Rule, le premier album de Lenny Kravitz. Ses méthodes de travail, elles, n’ont pas beaucoup changé. Son 10e album, Strut, il l’a enregistré en deux semaines top chrono, et presque tout seul comme à son habitude. « En général, je pars. Je vais aux Bahamas, sur une île tranquille, et je fais ma musique dans la nature », déclare-t-il depuis une terrasse new-yorkaise posée sur un toit de Greenwich Village avec vue sur l’Hudson et traversée par la chaleur étouffante de la ville. « J’ai travaillé avec des instrumentistes à cordes, et il y a aussi trois choristes sur l’album. Et mes joueurs de cor. Sinon, il n’y a que moi à la guitare, à la basse, aux percussions et au piano. Plus Craig Ross, mon guitariste qui travaille avec moi depuis des années. La plus grande partie de l’enregistrement s’est faite avec seulement trois personnes en studio. » Pour le titre de l’album, Kravitz s’est inspiré d’une phrase que sa grand-mère répétait souvent : « Strut your stuff, baby, you look great » (Vas-y, frime, bébé, t’as l’air génial). L’apparence, ça compte, et lors notre séance photo, il aurait été facile de considérer le besoin de Lenny d’approuver chaque photo comme une conséquence narcissique de sa célébrité. Après chaque série de flashs effrénés, il sortait du champ – sans se préoccuper de la styliste qui lui remettait les cheveux en place – pour aller regarder l’écran affichant les dernières prises et discuter avec le renommé Mark Seliger, le photographe de la séance. « Composition », « contraste », « mouvement », « pop », les mots de Kravitz ont transformé le dialogue en une véritable étude de forme. Et ce n’était pas juste une rhétorique vide pour se la raconter.

Lenny Kravitz Mark Seliger Photoshooting

One-Man-Show

Lenny écrit, joue, produit et arrange des titres qui sonnent comme un mix de la Motown et de David Bowie. 

© Photo : Mark Seliger

Kravitz sait de quoi il parle. D’autant qu’il vient de sortir un livre de photos intitulé Lenny Kravitz, un catalogue classieux d’images prises par des stars de l’objectif (Mondino, Richardson, Lowit, Powell, Corbijn…) tout au long de sa vie, qui dévoilent l’artiste en concert, l’homme au quotidien, le beau gosse en shooting mode. « Bien sûr, je veux avoir l’air bien sur les photos mais ce que je trouve intéressant, c’est quand la composition, ou comme j’aime à l’appeler “l’architecture de la photo”, est bonne, déclare-t-il. Tu peux photographier quelqu’un cent fois sans que ce soit intéressant. Ce que je veux voir, c’est du mouvement, des formes. »

Ces dernières années, ce touche-à-tout s’est aussi exprimé au cinéma. En 2009, on le voit infirmier dans Precious de Lee Daniels, film multi-nominé aux Oscars, puis en 2012 styliste dans la série à millions des Hunger Games, ou encore employé de la Maison Blanche dans Le Majordome, sorti l’an dernier, film qui a « ému aux larmes » Barack Obama. Pas mal, sur cinq ans. Le cinéma est une aventure collective : l’acteur s’immerge dans l’univers du réalisateur, crée en réaction ou au contact du jeu de ses partenaires. Kravitz l’acteur n’est pas omnipotent, à la différence de son alter ego musicien. « Quand je suis en studio, il n’y a que moi. C’est mon truc, ma musique, ma production, tout ce que j’ai envie de faire. C’est moi, moi et encore moi. C’est comme ça que je fonctionne, martèle l’artiste. Mais pour un film, s’intégrer à un groupe de personnes et me mettre au service de quelqu’un d’autre, d’un personnage, d’un réalisateur, ça me plaît vraiment beaucoup. Cela me permet de me surpasser. »

Lenny Kravitz Photoshooting Mark Seliger New York

Dévouement

« Quand je suis en studio, il n’y a que moi, souligne Kravitz. Mais j’adore me mettre au service d’un personnage ou d’un réalisateur. »

© Photo : Mark Seliger

 Lenny Kravitz, en homme multiple, s’est probablement servi de son expérience dans le design (son entreprise, Kravitz Design, fait de la décoration intérieure et propose ses services de design commercial dans le monde entier) et dans le cinéma pour élargir son horizon quant à la façon de diriger une affaire qui marche, sa musique. Trois ans après son dernier effort studio Black and White America, Kravitz sort son 10e album, Strut, sur Kobalt, un label indépendant – une première pour lui – en collaboration avec son propre label, Roxie Records, dont le nom fait référence à Roxie Roker, sa mère décédée et ex-star de la série TV The Jeffersons. Kobalt Label Services n’est pas une maison de disques traditionnelle, mais il semble qu’elle agisse comme les maisons de disques auraient toujours dû le faire : elle distribue la musique et puis elle signe les chèques. Kravitz n’a jamais rien ignoré des détails financiers inhérents au monde de la musique, mais après 20 ans avec Virgin Records, son précédent album Black and White America sorti chez Atlantic Records a renforcé son implication dans les rouages de la vente de disques. 

The Chamber, titre phare de l’album Strut, est un mélange accrocheur de funk rythmé et de rock bluesy. On y retrouve même un peu de disco et du Heart of Glass de Blondie

Des années plus tard, sa frustration se ressent toujours. « C’est la plus grosse erreur de ma carrière musicale, déclare-t-il. Ils m’ont baisé. C’était n’importe quoi. Ils n’avaient plus autant d’argent qu’à une époque, tout le monde risquait de perdre son boulot. Un jour, c’était une personne qui s’en occupait, deux semaines plus tard, c’était une autre, mais ils m’ont laissé tomber. Ils m’ont fait croire que les choses se passaient d’une certaine manière, mais ce n’était pas le cas. »

D’autres déceptions, de cœur cette fois, ont contribué à nous offrir le meilleur de l’artiste américain. L’un des exemples les plus marquants est It Ain’t Over Till It’s Over, l’un de ses classiques suaves, extrait de l’album Mama Said, paru il y a 23 ans déjà. Kravitz a écrit cette chanson quand son mariage avec Lisa Bonet, la star du Cosby Show et fille aînée de Bill Cosby dans la série, tombait en ruines. Cette chanson parle de la fin non désirée d’un amour de jeunesse, un épilogue qui s’est jouée sous les yeux du public. « C’était la chanson la plus définitive que j’aurais pu écrire par rapport à cette rupture. Mais elle était positive et pleine d’espoir, rembobine-t-il. C’est l’une de ces choses qui arrivent dans une carrière, certaines choses sont juste dingues  ! Cette chanson, c’était l’une d’entre elles. Et je le savais quand je l’ai écrite. » 

À l’époque bombardée 2e au Billboard Hot 10, ce hit tourne aujourd’hui encore à la radio. Beaucoup de gens pensent que ce titre est une reprise de Smokey Robinson, le mythe soul de la Motown. Même chose sur Internet, des articles circulent disant la même chose. Kravitz, grand sourire aux lèvres : « Cela signifie qu’ils ont pensé que c’était un classique. C’est juste que c’est mon classique. »

The Chamber, le titre phare de l’album Strut, est un mélange accrocheur de funk rythmée et de rock bluesy. Il y a même une petite touche disco, et un peu du Heart of Glass de Blondie. Les paroles de The Chamber font référence à un amour qui a mal tourné, mais là il n’y a aucun joli minois à qui l’attribuer. Même s’il sait mieux protéger aujourd’hui sa vie privée qu’au moment de sa relation avec Lisa Bonet ou, dix ans plus tard, quand il s’est fiancé avec le mannequin Adriana Lima, il reste un fantasme pour des centaines de milliers de terriennes. Et donc, un aimant à paparazzis et à ragots. « Je suis toujours surpris par tout cela. Je n’y pense pas du tout. J’essaie juste de me bouger et de m’occuper de ma vie. La seule chose à laquelle je pense, c’est l’art, je ne pense pas à l’effet que je peux avoir sur le public lorsque j’apparais. » 

Pour conclure, il nous répète ce que disait sa grand-mère, quelques phrases si simples qu’elles semblent criantes de vérité : « Nous sommes tous bizarres. Personne n’est normal. Accepte qui tu es et vis en accord avec ça. »

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10 2014 The Red Bulletin France

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