Indiana Jeans

À la recherche du denim perdu

Texte : Nicolas Stecher 
Photos : Julie Glassberg  

Dans les interminables galeries des mines de l’Ouest américain sommeille un trésor bien plus précieux que l’or : le jeans. L’Anglais David White chasse le vieux denim, qu’il revend une fortune. 

Petit globule noir égaré dans les artères asséchées de la mine, David White baisse la tête à se tordre le cou, se penche à se rompre les reins. Parfois il rampe. Voilà une heure qu’il avance dans la poussière, enjambant les rails de bois rongés par le temps et les affleurements rocheux. À peine transpercé par la lumière faiblarde – déployée par un casque vissé sur les têtes – le monde noir nous engloutit. Alors que la claustrophobie gagne du terrain, comme la désagréable sensation de dérèglement de notre boussole interne. Ici, tout n’est que poussière et noirceur, angoisse et insécurité. Cette mine qui date de 1860 déroule son labyrinthe de boyaux sur une quinzaine de kilomètres. L’Utah compterait 20 000 mines abandonnées, sur les centaines de milliers qui disséminent leurs capillarités desséchées à travers le Grand Ouest américain. La plupart n’ont jamais offert aux mineurs le moindre dollar, mais celles desquelles furent extraits de l’or, de l’argent, du plomb, du tungstène, de la galène et d’autres minerais, ont fait de leurs propriétaires des hommes riches. Au-delà même de l’imagination.

Plusieurs décennies après le passage de ces immigrés qui s’échinaient à la tâche, David White se glisse à son tour dans les entrailles de la roche, à la recherche d’une chose autrement moins éternelle que le minerai, mais presque aussi précieuse : le denim. Oui, oui, le denim, ce tissu qui s’étale en papier glacé dans les plus grands magazines de la planète et qui fait partie de l’identité américaine, associé autant à la conquête de l’Ouest qu’au rock’n’roll. L’allié textile du besogneux comme celui du rebelle. L’Amérique qui trime, et celle qui se révolte. Cet uniforme de travail devient la fringue qu’on ne doit surtout pas laver. L’outil sujet de cultes et de tendances à travers les codes internationaux de la mode. 

 

« Notre bonheur, on peut le trouver à chaque endroit où les mineurs ont pu s’arrêter pour déjeuner ou pour souffler »
David White

C’est pour ce trésor-là que David White, un fringant Anglais propriétaire de la boutique Ragtop Vintage à Londres, et son guide local, Stuart Burgess, sont juchés sur un tas de graviers, une pelle à la main. Avec, à hauteur de nez, tout un enchevêtrement de poutres de soutènement. « Essayez de creuser, vous, sous ce surplomb. » Burgess bougonne et halète en même temps. Co-fondateur de The Mojave Underground, société à but non lucratif dont l’objet est de préserver la culture minière de l’Ouest américain, Burgess est un vrai savant. « Chaque endroit comme celui-ci où les travailleurs pouvaient se poser pour discuter, récupérer ou manger est une opportunité de trouver notre bonheur. »

Cazadores de mezclillas

En 2001, une paire de jeans Levi’s datant de 1880 s’est arrachée au prix de 46 532 dollars. En 2005, un collectionneur privé enchérissait à 60 000 dollars.

 Toutes les mines ne sont pas aussi escarpées que celles-ci, et on ne s’y sent pas forcément comme dans un cercueil. Les randonneurs ignorent la plupart du temps que des villes ont poussé sous la terre du Far West. Peu imaginent qu’à quelques centaines de mètres, voire plus, sous leurs pieds, des petits hommes ont su creuser des carrières de la taille d’une cathédrale. Il y a quelques années, alors que les célébrités sabraient le champagne au festival du film de Sundance à Park City, Burgess et sa femme Crystal découvraient une chambre souterraine suffisamment grande pour qu’on y accole deux terrains de foot. Mais l’heure n’est pas au passement de jambes. L’écho des battements de cœur qui se répercute entre les parois étroites active notre instinct de sécurité. Et puis, entre les pancakes et les patates, ce matin, Burgess a raconté une histoire qui fait encore froid dans le dos. Celle de ce jeune explorateur qui s’est dit que ça serait marrant de faire du rappel dans l’un des tunnels d’une mine adjacente. Il ne connaissait pas les pièges à éviter et, malheureusement, il se coinça dans ce conduit et resta pendu la tête en bas. Après plusieurs jours de recherches, les secours retrouvèrent sa trace. Il pendait, encore en vie. Les secouristes tentèrent de le remonter avec un treuil, mais l’opération était impossible. Alors, pour éviter que quiconque se hasarde à prendre des risques aussi insensés, les secours ont condamné l’entrée de la mine, emmurant le malheureux encore vivant. Le gosse est toujours dans sa mine, voué à se balancer au rythme de l’éternité.  

White ne pense pas trop à cette histoire lugubre. Enfin, il essaie, comme il tente de chasser de son esprit la fragilité des poutres de bois censées empêcher la terre de s’effondrer, mais qui souffrent sous la masse de la montagne depuis plus d’un siècle. D’autres dangers rôdent, Burgess l’en a averti : les serpents à sonnettes, les pierres de plusieurs centaines de kilos qui dégringolent à l’extérieur. Et ces puits de mine qui, à l’intérieur, lui promettent une chute libre de quelques centaines de mètres en cas de négligence. Le ministère des mines a conçu un message de prévention assez simple : Stay out, stay alive. Restez dehors, restez en vie. Un mantra efficace qui résonne dans notre esprit, et lugubre comme le retentissement d’un tocsin.

Pantalones vaqueros

Sur un stand du L.A. Inspiration Show, White a pu admirer des vêtements en denim datant du début du XIXe siècle.

Hier soir, White dînait dans la morne banlieue de Salt Lake City. Le restaurant, avec son enseigne dont les néons transpercent mollement la nuit, sa clientèle largement composée de Hells Angels, ses serveuses en place depuis la fin de la guerre du Vietnam et ses banquettes en vinyle rouge, serait le cadre idéal pour une boucherie calibrée Quentin Tarantino.

Tandis qu’il se battait avec des côtelettes de cochon de lait, White dévoilait ce qui l’a poussé à quitter la noble Angleterre pour les contreforts de l’Utah : « Le paysage et les gens. » « Denim Hunter » n’est même pas moqueur : il est affable, jovial et positif. « Je pense que la côte ouest des États-Unis est le plus bel endroit au monde. Je ne sais pas pourquoi mais je me sens ici comme à la maison. J’ai croisé des vieux éleveurs et des paysans, les personnes les plus remarquables que j’aie jamais rencontrées. » 

White a passé ces deux dernières semaines au croisement du Nevada, du Colorado et de l’Utah à la recherche des précieux textiles. Il cible les tissus sur une période allant des seventies au milieu du XIXe siècle. Ces jeans les plus anciens, il ne les a pas encore trouvés. Ils sont même son Arlésienne qui, chaque année, le pousse à revenir dans la région. Du coup, il n’y a pas de ranch trop éloigné pour lui, pas de pierre trop petite qui ne mérite d’être soulevée, pas de tunnel trop étroit qui ne justifie qu’il affronte sa puanteur et son danger. Et même, plus l’endroit est éloigné des ranches, plus le lieu semble répulsif, plus White a des chances de conquérir son trésor.

« J’opère un peu comme un détective de l’Histoire. » Le processus se répète : arrivée dans une petite ville au milieu de nulle part, discussions avec les habitants – en général très bavards sur leur région – et avec les collectionneurs compulsifs. Avant d’arpenter le pays avec de vagues repères, voire aucun, et de sortir des sentiers battus. D’ignorer les panneaux « Interdit d’entrer » et d’espérer que l’ermite qui habite là est de bonne humeur et qu’il acceptera que David White fouille les environs où peuvent se cacher des trésors.
 

« On s’est présentés à un type qui vit au bout de la ville. Il ramasse dans les villes fantômes du Grand Ouest des bouteilles et toutes sortes de vieilleries. Dans sa cour, il y avait un amas crado de vêtements anciens, emmêlés, mais prometteur. » Et comment ! Au cœur de cette montagne faite de sacs en toile de jute, de vêtements élimés et de vieilles bâches puantes se cachait le Graal du chasseur de denim : une vieille paire de jeans Levi’s. White a puisé dans son érudition pour dater le trésor : il datait des années 20.

Les jeans de Levis Strauss & Company ont connu moult évolutions depuis la création de la marque, en 1873. Idéal pour les collectionneurs. Comme les ceintures n’étaient pas très populaires à l’époque, les jeans anciens portent de lourds boutons de métal sur lesquels accrocher des paires de bretelles. Plus tard, Levi’s ajoutera à l’arrière une sangle ou une boucle, pour ajuster la largeur. L’onglet rouge, signature de la marque, n’apparaîtra que bien des décennies plus tard. Assez curieusement, c’est l’inexactitude historique qui fait la richesse des trouvailles des historiens du jeans.

« Toutes les mines ne sont pas aussi escarpées que celles-ci, et on ne s’y sent pas forcément comme dans un cercueil »   
David White

En 1906, le terrible tremblement de terre de San Francisco provoqua un incendie dans l’usine, qui brûla tous les stocks. Depuis, la marque cherche à reconstituer son histoire. En 2001, elle a acheté une paire de jeans datée des années 1880 au prix de 46 532 euros. En 2005, un investisseur privé a enchéri jusqu’à 60 000 dollars lors d’une vente. Levi’s n’est pas la seule marque bankable. Stronhold, Boss of the Road, Underhill et d’autres manufacturiers sont aussi les objets de la voracité des collectionneurs. La liste de courses de White inclut généralement des jeans des années 40 et 50 qui lui rapportent entre 500 et 3 500 dollars l’unité. « Tout dépend de leur état et de la marque. Les jeans Lee et Levi’s sont les plus recherchés. » 

Serpents à sonnette, crevasses et ermites de mauvais poil sont autant d’obstacles à franchir pour David White.

 Les primes du chasseur sont donc généreuses, mais les dangers le sont aussi. Hier, White s’est retrouvé nez à nez avec le canon du fusil de chasse d’un habitant du coin à qui il voulait parler. « Le type n’était pas très sympathique, confie White en rigolant, mais ce n’était pas le pire de tous. » Une allusion au gentleman qui l’avait chassé de sa propriété en le pourchassant armé d’un aiguillon à bétail au bout duquel gigotait un long serpent à sonnettes.

« L’usure de ces vieux jeans, qui étaient un outil de travail à part entière pour les mineurs et les colons, est un témoignage direct de la dureté de leurs conditions de vie à l’époque du Far West. » White a les pupilles de la couleur des pantalons délavés qu’il recherche. Il porte une chemise de flanelle usée et une casquette de cheminot. Sur son visage, les sillons du temps qui passe, mais son regard brille d’une curiosité adolescente, ce qui lui donne le tiers de son âge. Quand il évoque le fruit de tous ses efforts et la préciosité de ces pièces mises au rebut, ses yeux clignent d’enthousiasme. « La façon qu’a ce matériau de se faner et de blanchir sous le soleil rend unique ce vêtement, qui n’a jamais été imité. Le savoir-faire des gens qui ont confectionné le jeans ne doit pas être sous-estimé. »

«  Je pense que la côte ouest des États-Unis est le plus bel endroit au monde. Je ne sais pas pourquoi mais je me sens ici comme à la maison » 
David White

Le lendemain matin, à 2 300 mètres d’altitude, dans les hauteurs de l’Utah et le froid de l’automne, David White chemine sur un flanc de Bald Mountain à la recherche d’une mine que personne n’a visitée depuis des décennies. Le chemin se dessine dans la neige. Comment a-t-on pu grimper jusqu’ici, transporter des wagons, du matériel et tout l’équipement d’une mine ? Au loin, et bien plus bas dans la vallée, les seules traces visibles de l’humanité sont les silos militaires de la Rush Valley. Le groupe croise le squelette d’un petit chemin de fer, vestige de l’époque minière de Jacob City, aujourd’hui révolue. Des pignons d’acier rouillé et du bois brisé sont les seules preuves que le progrès est bien passé par là. « Maintenant, nous allons faire du hors-piste », annonce Burgess.

L’air chaud rejeté par les mines crée de grands trous boueux dans la couverture neigeuse. C’est exactement ce que recherche White. Bien qu’il ait exploré environ 2 000 mines en 28 ans, Burgess n’était jamais venu jusqu’ici, un endroit péniblement repéré à l’aide de coordonnées GPS hasardeuses. Il marque une pause au sommet d’une crête, caresse sa fine barbe et fait le point. « Je crois que c’est par là. »

Du doigt, il montre une pente à descendre. C’est un mur de boue qu’il faut dégringoler, les mains s’accrochant aux branches et aux racines pour suppléer les pieds qui dérapent. Une fois en bas, il faut remonter un peu, jusqu’à une gorge. White est surexcité. Les clopes qu’il se roule à la main n’ont pas raison de son endurance de mule. Les Anglais ont souvent au fond d’eux cette passion pour l’ancien, à l’inverse des Américains, concentrés sur l’avenir. 

 

Entre les États de l’Utah, du Colorado et du Nevada, White passe sa vie à explorer des mines et tente de convaincre les habitants du coin de lui ouvrir leurs fermes et exploitations.

La nuit précédant la marche, il avait raconté son enfance sur l’île de Wight nourrie par Iggy and the Stooges, les Standells, Jimi Hendrix, les Doors. Il raconte qu’il s’est nourri de films de cow-boys qui ont alimenté son fantasme, sa passion pour la copieuse culture américaine. Il cite Evel Knievel, les Grateful Dead et la Motown. Ses obsessions n’étaient pas que musicales, elles étaient aussi esthétiques et iconographiques. 

« Avant l’apparition d’Internet, nous étions capables de triper sur la simple couverture d’un album. Nous fantasmions sur les bottes que le chanteur portait, sur la marque de son jeans. Nous n’avions pas ça dans les années 70 en Angleterre, qui était un pays démodé. »

Apparaît alors ce que cherche White dans ces mines. Non pas le denim perdu, mais une preuve que la période mythique de l’Amérique a bien existé. Le groupe s’arrête à l’entrée d’une mine pareille à celles que Hollywood s’est amusée à mettre en images : un trou percé sur un flanc de montagne et dont le chemin escarpé repose entre une falaise qui monte, et une qui plonge à pic. Une grille métallique menace de plonger jusqu’à Rush Valley,en contrebas.

« C’est typique d’une exploitation minière de montagne, dit Burgess. Imaginez une vie passée ici à cogner la roche, jour après jour, année après année… » White se délecte, impatient à l’idée de partir se noyer dans l’obscurité des entrailles de la roche, à la recherche du jeans perdu. L’Anglais est peut-être né à la mauvaise époque, et sans doute au mauvais endroit. Mais face à ce boyau qui le privera bientôt de la lumière du jour, il vient de retrouver son élément.

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02 2015 The red bulletin  

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