24h dans la vie de Kungs

Le jour où Kungs est devenu grand

Texte : Nicolas Guiloineau
Photo : Romain Staros

15 heures de stress, un set devant 17 000 personnes, une signature en major. Récit de cette journée où le DJ-producteur a basculé dans la cour des grands.

Si on vous dit « Kungs », vous pensez surement au tube This Girl qui tourne en boucle sur les radios depuis 9 mois. Peut-être aussi à Layers, son premier album sorti il y a quelques semaines. Aujourd’hui, Valentin Brunel (son vrai nom) est incontournable dans le monde de l’électro grand public. Mais il y a à peine un an, personne ou presque ne le connaissait.

17 décembre 2015, minuit.

Dans les coulisses de l’AccorHotels Arena (ex-Palais Omnisport de Paris Bercy), David Guetta organise l’afterparty du show énorme qu’il vient de livrer. Sac vissé sur le dos, un kid de 19 ans l’approche : « Salut, je suis Kungs, c’est moi qui ai fait ta première partie. » Le DJ mondialement connu lui sourit poliment et répond qu’il a trouvé son set sympa… avant de préciser, qu’en fait, il n’a pas vraiment pu l’écouter.

L’adoubement est en demi-teinte mais fait marrer l’Aixois de 19 ans. Il est encore sur son petit nuage, en revient à peine d’avoir jouer devant plus de 17 000 personnes et surtout d’avoir vécu cette journée improbable. Kungs lancé dans le grand bain : récit de 15 heures qui changent une vie. 

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This Girl, le premier morceau de Kungs qui a pris les ondes d’assaut.

© YouTube // KungsVEVO

9 heures – Se lever déjà en stress

Le réveil sonne. Kungs a très mal dormi : « J’ai fait des cauchemars, j’imaginais que des gens me huaient quand je jouais, que j’avais des bugs de son. » Dans 12 heures, il doit mixer à Bercy. Le stress est déjà là : « La première chose à laquelle je pense, c’est le set devant 17 000 personnes qui m’attend. »

Il se lève, descend de l’appartement loué par son manager, se rend dans une boulangerie pour s’acheter de quoi déjeuner et remonte. Il a quelques heures de libres. « Je n’ai pas tant d’obligations que cela, je viens d’arrêter mes études. » Ses parents lui ont donné leur bénédiction : il peut tenter sa chance dans la musique. Et sa chance, c’est aujourd’hui qu’il doit la saisir.

Jusqu’ici, le plus gros concert qu’il ait fait, c’est la première partie de Klingande en mai 2015. Au Bataclan devant un gros millier de personne : « Déjà à l’époque, ça m’avait paru énorme ». Vraiment ? Ce soir, il joue devant un public 17 fois plus grand. « C’est la première fois que je mixe devant autant de monde, je suis en panique. » Alors pour tenter de se rassurer, il ouvre son ordinateur, lance Rekordbox, le logiciel à partir duquel il mixe, et se plonge dans son set.

Kungs et David Guetta - Facebook

Kungs et David Guetta.

© Facebook


« C’est un tout petit passage de 30 minutes mais je veux tellement bien faire que je passe toute ma matinée à le réviser encore et encore. » À côté, son manager ne peut pas vraiment l’aider. Seulement répondre à ses dizaines de questions : « Tu penses que ce morceau va bien passer ? Si je joue ça, c’est bien ? »

Les heures lui filent entre les doigts. La matinée est déjà terminée et il faut mettre les voiles.

13 heures – Ce n’était pas une bonne idée d’aller au soundcheck

Direction Bercy pour les préparatifs du show. Un van l’attend : « Un chauffeur nous a été réservé. Je découvre cette vie où tout est plus simple, où tu n’as pas à gérer tes déplacements, ce genre de choses. » Il lui en faut encore peu pour avoir des paillettes plein les yeux.

Kungs et son manager récupèrent leurs badges et débarquent en coulisses. Des techniciens s’affairent dans tous les sens. Personne ne leur demande rien. Toujours sympa d’être accueilli chaleureusement. « On ne fait même pas de soundcheck. »

Le DJ en profite pour découvrir le lieu. Il passe quelques portes et, presque sans le vouloir, se retrouve dans la salle de concert. « Je prends une énorme claque. Je me dis que je vais être là, tout seul, devant 17 000 personnes. » Sueurs froides. « Bercy, c’est un nom qui met la pression. Tout le monde sait que des artistes de la trempe de Johnny Halliday y ont joué. » Il bloque devant l’immensité de la salle. Reprend ses esprits, se retourne et découvre l’endroit précis où il est censé mixer quelques heures plus tard : « Je vois l’énorme installation de David Guetta : sa table est plusieurs mètres au-dessus, il y a des écrans géants… et puis tout en bas, au pied du dispositif un DJ booth. » Un petit pupitre à même le sol, réservé à Kungs pour ambiancer une salle immense : il y a de quoi se sentir très seul. « C’était pas une bonne idée d’y aller, ça m’a remis une couche de pression supplémentaire. »

Bref, Valentin reste moins de 10 minutes à l’AccorHotels Arena. Il est attendu dans les bureaux de Barclay, en plein cœur de Paris. 

14 heures – Signer son premier contrat

La coïncidence est trop belle : signer dans les bureaux d’Universal, la plus grosse major au monde, le même jour que mixer à Bercy… ça ne s’invente pas.

Kungs pousse la porte des bureaux de la maison de disque. Il tombe nez à nez avec une trentaine de personnes qui le dévisagent : « Il y a des gens qui s’occupent de l’édition, du publishing, du digital…» Il y a des fêtes surprises dont on se passe facilement. Valentin est un peu intimidé mais se met vite à l’aise.

« Ce rendez-vous, je l’attends depuis longtemps. Tout a été préparé en amont, mon contrat a déjà été épluché par mon manager. » La signature est une formalité mais aussi un aboutissement. Kungs avait lui-même démarché Barclay quelques mois auparavant. Il sait que le label est un mythe dans le paysage musical français. Filiale d’Universal, les artistes les plus populaires y ont signé, de Dalida à Bob Sinclar. Quand on le rejoint, on fait partie d’une machine de guerre et pour le jeune producteur, c’est la possibilité d’entendre ses compos à la radio, d’enchaîner les tournées…

Kungs signature Barclay

La signature avec Barclay est une formalité mais aussi un aboutissement.

© Instagram


L’ambiance est détendue, tout le monde discute autour d’une coupe de champagne. Valentin ne desserre pas les dents. Il pense sans cesse au concert du soir. Son stress est visible : « Tout le monde me charrie avec ça, mais moi je n’arrive pas à plaisanter là-dessus, je suis hyper sérieux. » Philippe Laugier, directeur artistique, prend une photo pour immortaliser l’événement, Valentin force un peu son sourire.

Quelques minutes plus tard, il reprend la direction de l’AccorHotels Arena.

19 heures – L’enfer de la loge 

Deux personnes de Barclay l’accompagnent. « On se fraye un chemin et on arrive dans ma loge deux heures avant le début de mon set. » Ce set, ça fait six heures qu’il n’y a pas touché. Il rouvre son ordinateur et se remet à réviser compulsivement.

La loge se remplit. Un des patrons d’Universal passe la tête par la porte, beaucoup de représentants de son nouveau label sont présents. « Ça me met encore plus la pression car je veux prouver à ces gens que je suis capable de gérer ce genre de situations, que je sais mixer ». Impossible de se détendre : « J’entends vaguement qu’autour de moi, tout le monde a des discussions normales mais je ne pense qu’à mon set. » Le brouhaha l’empêche de se mettre dans sa bulle. Il est toujours devant son ordinateur. Il a passé la moitié de sa journée à cogiter sur ce set et pourtant, il n’en a pas modifié une seule seconde. Tout ça pour ça.

Son manager intervient : « Il me dit de ranger mon ordinateur, de ne pas m’inquiéter, que tout va bien se passer. » Il décroche de son set mais ne parvient pas à se calmer. Avant d’affronter l’arène, pas de rituel. La dernière chose qu’il fait avant d’entrer sur scène ? « Je tremble, beaucoup. » Pas l’idéal quand on s’apprête à mixer.

21 heures – Bienvenue dans l’arène

30 secondes avant son show, Kungs voit le public. Les spectateurs attendent le début des concerts assis.

« J’ai peur qu’ils ne se lèvent pas, qu’ils regardent mon set assis sans bouger. Je me dis qu’une demi-heure comme ça, ça va être long. » Il est censé ouvrir la soirée avant que Feder puis David Guetta ne lui succèdent sur scène. « J’ai hyper peur de me faire huer. On m’avait dit que c’était déjà arrivé par le passé qu’un artiste en première partie se fasse siffler. » Sa crainte principale, c’est que la situation lui échappe : « Qu’il y ait un bug, que le son se coupe et que je me retrouve comme un idiot devant 17 000 personnes sans musique, sans rien, sans savoir quoi faire. »

Il monte sur scène la peur au ventre. Quasiment toutes les lumières s’éteignent, un spot se braque sur lui. D’un coup, tous les spectateurs se lèvent et une partie de ses angoisses s’envole : « Les gens applaudissent, ils hurlent. Ça me booste à fond. » Pendant tout son concert, il se repose sur les réactions du public. « J’adore quand les gens crient et je sais que dans mon set, j’ai des hits, des morceaux que tout le monde connaît. » Comme ses remix de Bob Marley et de Lana Del Rey. « Les réactions sont bonnes, les gens sont dans l’ambiance. » Il place aussi ses propres titres. Il déroule son set sans un accroc : « Je pense que le fait de l’avoir autant révisé dans la journée m’a aidé. Je suis aussi prêt qu’on peut l’être. »

« J’ai hyper peur de me faire huer. On m’avait dit que c’était déjà arrivé par le passé qu’un artiste en première partie se fasse siffler. »
Kungs


Après des heures d’angoisse, il se libère enfin : « Je ressens une énergie folle. » Sa peur de la foule se transforme en coup de fouet : « J’en profite à fond, je regarde un peu partout. Je ne peux pas fixer quelqu’un en particulier car je suis trop loin mais je suis impressionné par cette foule massive. » Le set file à une vitesse folle. « Au final, 30 minutes c’est quoi ? 10 morceaux ? Je me rends compte que je me suis beaucoup trop pris la tête pour pas grande chose. »

C’est fait. Il ressort de scène comme il est entré : en tremblant. Mais d’extase cette fois : « J’ai pris une telle charge d’adrénaline ! »

23 h 30 – Des bouteilles pour fêter son anniversaire

De retour dans sa loge, il est félicité par tous ceux qui l’ont accompagné. Il souffle un peu puis file assister au reste du concert.

Quand la salle se vide, Valentin et son manager entendent des bruits de couloir : « Il y avait une rumeur comme quoi David Guetta organisait une afterparty. » Ils s’attendent à quelque chose de très select, à devoir batailler pour entrer. Ils décident de tenter le coup. « Finalement, on passe sans problème avec nos badges et on tombe dans une fête énorme. » Plusieurs centaines de personnes sirotent du champagne, parlent bruyamment, rient, s’amusent.

Kungs repère David Guetta et se faufile dans la cohue pour aller prendre une photo avec lui. À chaque pas, son sac à dos oscille de droite à gauche au rythme des bouteilles qu’il a planqué à l’intérieur : « J’avais prévu d’aller à une soirée chez une amie ensuite pour fêter mon anniversaire. » En ce jour, il a 19 ans pile. Le showbiz n’est pas encore vraiment son milieu. Il s’en extirpe en douce pour retrouver des visages familiers. Quelques copains lui parlent de son concert. Mais il n’est pas là pour célébrer le tournant que vient de prendre sa carrière. Juste pour fêter son anniversaire avec ses potes.

Kungs happy

Et puis après… 

Quelques semaines plus tard, le titre This Girl sort enfin. Il fait un carton et devient un des tubes de l’été. La suite… vous la connaissez déjà. 

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12 2016 The Red Bulletin

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