Pharrell Williams

« Si je mets mon ego de côté…

Entretien : Andreas Tzortzis
Photos : Finlay MacKay

… et que je laisse parler mes émotions, il en sort un morceau meilleur. » Dans la deuxième partie de notre interview exclusive, Pharrell Williams raconte le processus de création de son hit Happy.

À votre avis, la musique contribue-t-elle à l’émotion que procure un film ? 
Un film a plusieurs façons de vous toucher. En revanche, la musique s’adresse directement à l’imagination, l’image vient occuper l’esprit. Un film, c’est une interprétation montée par le réalisateur, avec la musique en soutien. Les deux travaillent ensemble pour pousser le spectateur exactement là où le réalisateur compte l’emmener. L’industrie cinématographique l’a très bien compris. Le monde de la musique est enfin en train de l’intégrer. Car les artistes indépendants se disent : « Je ne veux pas laisser interpréter par un autre ce que j’ai ressenti quand j’ai créé ce titre. Je vais donc vous montrer. » Maintenant on constate que ces groupes et artistes indépendants produisent la meilleure musique car ils l’ont aussi imaginée en 3D, telle qu’elle doit être. 

Pharrell Williams

« La musique est peut-être le seul univers dans lequel certains vivent encore avec l’illusion qu’il existerait une recette magique pour réussir à coup sûr. »

 Y a-t-il un album ou un artiste qui fait ça à merveille ? 
Des artistes très populaires se sont déjà interrogés sur ce processus. Regardez Beyoncé. Ses visuels sont si forts que le seul marketing qu’elle a à faire, c’est de poster des images sur Twitter ou Instagram. Je ne suis pas totalement convaincu par sa méthode mais elle s’est complètement fondue dans le concept. Elle a sorti un tas de vidéos avec sa musique et a proposé le tout en mode : « Ceci est mon art. » Pas de gadgets, pas de campagne de pub. Ça a vraiment fait grincer les dents dans l’industrie du disque même si certains ont dit : « Ce n’est que Beyoncé. » Mais ces personnes soi-disant intelligentes et surtout arrogantes sont complètement dépassées. Ceux qui restent dans le coup raisonnent avec un temps d’avance et estiment que, ce qui marchera, c’est ce qui occupera tout l’esprit de l’auditeur-spectateur.

À vos débuts, vous êtes-vous battu contre l’industrie du disque ? 
J’étais un gamin, je n’avais aucune idée de ce qui se passait. Ma seule certitude, et c’est ce qui me motive aujourd’hui encore, c’était de faire de la musique qui me ressemble. J’aime la structure d’un bon accord, les belles mélodies et les chants qui enivrent.

Girl, votre nouvel album, est le premier en solo depuis In My Mind en 2005. Arrive-t-il au bon moment ? 
Je ne sais jamais ce genre de choses. D’autant que je n’ai jamais été chanceux avec les projets mûris depuis trop longtemps. Dire que ça va être comme ça, et comme ci… cela s’appelle de l’ego. On peut s’y référer parce que l’ego, c’est fondamentalement notre expérience et le souvenir de nos expériences. « Je sais ça, et ça, et donc ça va donner ça… » Mais quand on est persuadé de savoir, on risque aussi d’être sourd à ce qui se passe là, juste à côté, et qui peut bouleverser tous nos plans. J’ai maintenant 40 ans, j’ai appris à être ouvert d’esprit et à me servir de mes expériences. Quand quelque chose me touche, je me laisse embarquer instantanément, parce que cette émotion du moment je ne pourrais plus l’entendre après, la vivre à nouveau. Je dois rester ouvert. J’essaie, j’essaie fort.

« L’objectif, c’est ce que vous 
êtes censés faire. L’intention, c’est ce sur quoi la chose est fondée »
Pharrell Williams

Comment faites-vous ? 
Je travaille beaucoup pour réussir à me dépouiller de toute forme d’ego surdimensionné, afin de rester en éveil pour ne pas manquer des morceaux, des bouts de mélodie, des points de vue, de nouvelles façons de penser la musique. Si je me présentais face à la musique avec des idées bien arrêtées, je pourrais passer à côté du meilleur de ce qui peut m’arriver. Quand on m’a offert la chance incroyable de travailler sur le film Moi, moche et méchant 2, j’ai écouté. Je ne me suis pas pointé en disant : « Je suis capable de faire des chansons, et tout et tout… » Ils avaient fixé une direction, ils savaient ce qu’ils voulaient. Grâce à cette façon de faire, j’ai appris à toucher le plus grand nombre et à ouvrir mon monde musical à tous. Okay, j’ai une mélodie, j’ai les paroles, mais est-ce que c’est aussi accessible que ça devrait l’être ? La partition a-t-elle été interprétée aussi bien que possible ? Le son est-il clair, la diction bonne ? En d’autres termes, est-ce que c’est audible ? Cela pourrait ne pas l’être parce que mon ego me dit que le morceau serait bonifié en faisant ça comme ça. Mais, si je le mets de côté et laisse parler mes émotions, il en sort un morceau meilleur. 

Cette leçon a-t-elle été difficile à apprendre ? 
C’est grâce à ça que la chanson Happy est arrivée. Je le jure : j’ai imaginé neuf versions différentes pour cette petite scène du film. 

Neuf ? 
Oui, et ce n’est que lorsque j’ai fini, à court d’idées, que j’ai obtenu la version qui me plaisait. Je pensais que Gru (le héros du dessin animé, ndlr) était méchant et abruti dans Moi, moche et méchant. C’était une erreur. Du coup, j’ai ruminé tout ça neuf fois pour pouvoir être suffisamment ouvert et réaliser que Gru était fou furieux dans le premier film, mais vraiment heureux dans le second volet. Dès lors, comment écrire une chanson sur un personnage heureux et proposer une ambiance imparable ? La bonne version s’est imposée. 

Aviez-vous déjà les bases ? 
Non, rien du tout ! C’est ce que j’essaie de vous dire. On part avec des a priori si on se fie à son ego. Il faut rester savoir rester ouvert, à l’écoute.

Mais vous avez quand même construit votre carrière sur un savoir-faire et quelques certitudes ?
Non, je la construis sur l’amour de la musique et j’ai parfois été intoxiqué par des événements calculés et j’ai eu la bêtise de croire que le résultat final venait de moi. Une chanson est de votre fait. Un hit, en revanche, est fait par le public. Il ne faut pas perdre ça de vue.

Quel but ce nouvel album vous permet-il d’atteindre ? 
J’y suis allé les yeux fermés mais qu’est-ce que cela veut vraiment dire ? 

Vous posez vous-même les questions…
Cela signifie-t-il : « Je suis tellement bon que je peux le faire les yeux fermés ? » Non. Quand quelqu’un dit qu’il fait quelque chose les yeux fermés, il est censé vouloir dire qu’il ne s’est pas posé de questions sur l’opportunité de le faire, que c’est une seconde nature, qu’il n’a pas d’état d’âme. Je n’ai pas regardé aux alentours ce qu’untel était en train de faire. J’ai cherché au fond de moi ce que je ressentais. Si je dis que je l’ai fait les yeux fermés, cela veut dire que je me suis mis à l’épreuve afin de savoir si j’allais m’engager. Et donc me libérer des influences extérieures. Du coup, j’ai pu composer en ne tenant compte que de mes sentiments, libéré de mes pensées. À chaque fois que j’ai trop pensé à ce que je faisais, j’ai merdé. 

Du coup, vous êtes-vous demandé quelle sonorité donner à l’euphorie ? Et à la tristesse ? Et au vertige ? Avez-vous cherché à greffer une sonorité sur chaque émotion ?
Tous les musiciens font pareil, je ne suis pas différent. Mais nous cherchons tous à faire les choses à notre façon. Et cette façon de faire, nous définit. C’est l’empreinte digitale de notre esprit. Beaucoup de gens font de la musique et la plupart la font de la même manière. Notre façon de faire est révélatrice de qui nous sommes.

N’avez-vous jamais eu peur d’explorer d’autres directions ?
Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Si j’ai peur de l’échec, je ne ferai jamais de la bonne musique. C’est un sentiment qui a souvent été récompensé, mais est-ce positif pour autant ? Je pourrais me dire : « Je pense ceci ou cela », le mettre en application et ne pas avoir de récompense au bout. Je crois que c’est à ce moment charnière que beaucoup de gens trébuchent et se disent : « Je ne ferai jamais mieux, je ferais bien de ne pas aller dans cette direction. » Tout ça nous traverse l’esprit. 

Pourquoi avoir baptisé cet album Girl ? 
Parce que c’est une proposition majeure. Mais permettez-moi de faire une digression sur le contenu pour revenir sur les intentions, pour que vous compreniez bien la manière que j’ai de faire de la musique. Au départ, je savais que le fil rouge, c’était la fête, la célébration et je voulais que tout ait un caractère d’urgence, quelque chose qui interpelle.

Vous vouliez signifier aux gens : « Arrêtez-vous et écoutez » ?
La plupart du temps quand vous faites attention aux paroles d’une chanson, sauf s’il s’agit de celles d’un vrai bon musicien-compositeur, le sens est toujours générique. Nos sentiments sont uniques -parmi tant d’autres. Les sentiments, c’est ce qui nous distingue du reste du règne animal. Nous avons, nous ressentons des sentiments qui peuvent nous amener à faire des choses folles ou étonnantes. Vous sentez quand quelqu’un est dans votre dos, même si la personne ne fait pas de bruit. Quand vous marchez dans une pièce, vous devinez la personne qui ne vous aime pas. Vous pouvez ressentir quand il se passe quelque chose entre deux personnes. C’est ça, percevoir un sentiment, mais nous le dédaignons. Avec cet album, j’ai voulu capitaliser autour de cette notion pour tenter de faire quelque chose de vraiment stimulant. 

Afin d’entrer en résonance avec les femmes ? 
Totalement. Les femmes ont été tellement capitales dans ma carrière.

« La plupart des 
chansons que nous entendons sont écrites sur les femmes, pas pour les femmes »
Pharrell Williams

Qu’avez-vous besoin de savoir sur une femme pour lui dédier un texte, une mélodie ? 
La plupart des chansons que nous entendons sont écrites sur les femmes, pas pour les femmes. Ce n’est pas vraiment pour elles, c’est du marketing sur leurs préoccupations. Ce sont surtout des préjugés. Des idées préconçues. Mon leitmotiv, c’est de faire les choses avec du plus profond de mon âme. N’écrivons pas seulement, bêtement sur elles, mais écrivons selon leurs envies et préoccupations. Le seul moyen de le faire, c’est de se baser sur les sentiments. Qu’est-ce qu’elle va vous dire ? Qu’est-ce qu’elle va pouvoir répondre ? 

C’est une sorte de tentative pour les comprendre et les satisfaire ? 
Je voulais composer une musique que les filles écoutent et qu’elles vivent comme une évasion. C’était mon intention.

Votre musique a-t-elle toujours été pensée pour les femmes ?
Oui. C’est un objectif, mais je ne veux pas entrer là-dedans pour l’instant. Mais c’est mon intention. On est animé d’un objectif et d’une intention. L’objectif, c’est ce que vous êtes censés faire.

« Un hit est fait par le public. lI ne faut pas perdre ça de vue »
Pharrell Williams

 L’intention, c’est ce sur quoi la chose est fondée. Et, ce que je veux, c’est que tout ceci soit basé sur les sentiments. Mon espoir, c’est que les femmes disent que cette musique se ressent bien. Pas une prise de tête. Qu’elles soient habitées par ce feeling. Les gens sont fatigués de réfléchir. On reçoit des infos tragiques sans arrêt. Les gens ont besoin de ressentir. Leurs esprits sont submergés par tant de sales nouvelles : des tueries dans les écoles, des agressions sexuelles, des kidnappings, la course à l’armement nucléaire… 

C’est d’autant plus vrai aujourd’hui…
Tout à fait, maintenant qu’on a en permanence dans la poche cette télécommande qui sert de téléphone et qui propose vingt fonctionnalités si bien faites qu’on ne peut plus vivre sans. Téléphoner pour parler, c’est sans doute la moins utilisée de toutes. Avec ça, nous continuons à recevoir en flux continu toutes les images et toutes les informations qui nous sollicitent tellement l’esprit que nous avons perdu le goût de ressentir les choses comme on les aime. Voilà pourquoi j’espère avoir fait la musique que je voulais et je prie pour que les femmes la ressentent ainsi. Steve Jobs a rendu l’ordinateur très intelligent. Mais nous sommes des humains et savons faire ce qu’aucun ordinateur ne saura jamais faire : éprouver des sentiments. C’est encore ce qui fait de nous une race supérieure sur cette planète. 

Êtes-vous un « diffuseur » d’émotions ? 
Peut-être, en ce moment. 

N’était-ce pas déjà le cas au début de votre carrière ? 
Si. Comme je l’ai dit, quand j’ai réalisé que penser n’était pas ma manière première de faire mais que ressentir me correspondait davantage, j’ai réalisé que les gens méprisaient ce que les autres ressentaient. J’ai toujours senti la musique, depuis que je suis gamin. Mais j’ai réalisé ces dix dernières années que c’était ma raison d’être. Avant, je ne pensais pas à tout ça. La musique était au même niveau que les jets privés, les Ferrari, les bijoux, toutes ces choses qui ne signifient rien en fait. Les Ferrari vieillissent et se déprécient aussitôt que vous commencez à les conduire. 

C’est pareil pour n’importe quelle voiture.
Vous êtes obligé de les changer au bout de deux ans parce que, si vous attendez deux années de plus, vous perdrez beaucoup d’argent. J’aime les voitures, encore aujourd’hui. Mais là on est hors sujet. Ce qui, au bout du compte, a de la valeur ce sont les sentiments qui vous animent et les expériences de vie qui les ont fait naître.

C’est aussi ce que vous donnez aux autres, non ?
C’est ça, la richesse. Une expérience partagée. La chose la plus cool à dire, quand vous parlez d’un voyage, c’est où vous êtes allés et si vous y avez passé du bon temps. Le premier mot qui vous vient, quand vous décrivez tout ça, c’est : « C’était génial. »

Cliquer pour lire la suite
04 2014 The Red Bulletin France

Article suivant