Philippe Petit

Philippe Petit : sur le fil

Texte : Lars Jensen
Photos : Polyfilm

À l’occasion de la sortie de The Walk au cinéma le 28 octobre, avec Joseph Gordon-Levitt dans le rôle titre, et Charlotte Le Bon à ses côtés, nous avons plongé dans les archives pour renouer avec les origines de Philippe Petit à travers Le funambule, un documentaire exceptionnel salué aux Oscars 2009.

Philippe Petit vit dans une petite maison de bois brun à la lisière de la forêt de Woodstock, dans l’état de New York. Il neige dru et le funambule ne peut même pas faire un tour sur sa corde tendue dans le jardin. Debout dans sa véranda, il regarde la nature s’habiller de blanc, du sol au ciel. Entre ces deux masses laiteuses, sautille un lapin. Petit se raconte, assène qu’il est doté d’un esprit criminel. Il en veut pour preuve ses nombreux séjours dans les cellules de Sydney ou Paris, le prix à payer pour ses traversées inconscientes.

Faut-il redouter un homme qui s’extasie d’un lapin aux pattes transies et suspendu lui aussi entre la terre et le ciel ? Comme lui, Petit s’extrait faussement de la gravité lorsque, debout sur une corde jetée de part et d’autre d’un canyon, ou entre deux gratte-ciel, il danse au-dessus de nos têtes durant de longues minutes, voire des heures. Une fois là-haut, il se réfugie dans son monde, jusqu’à ce que la fatigue, les applaudissements de la foule, ou les injonctions de la police le ramènent à la réalité. 

audience

« Je ne voulais surtout pas devenir un fonctionnaire de l’acrobatie, mais inventer une nouvelle expression du théâtre aérien. » Philippe Petit

Voilà comment, dans la matinée du 7 août 1974, Petit accomplissait la plus magistrale de ses démonstrations. Suspendu à une corde tendue à 411 mètres d’altitude entre les toits des deux Twin Towers du World Trade Center, Petit défia la mort pendant près de 45 minutes. Puis se rendit de bonne grâce à la police.

Exploits aériens

Nom
Philippe Petit

Première traversée illégale
6 juin 1977, sur l’église Notre-Dame-de-Paris 

Heure de gloire
7 août 1974, New York : il fait la traversée entre les deux Twin Towers du World Trade Center

Le câble du World Trade Center
Acier, 200 kg, 43 m de long, 1,8 cm d’épaisseur, altitude 411 mètres

En savoir plus
Traité du funambulisme, de Philippe Petit, Préface de Paul Auster, éditions Actes Sud
Funambule, de Philippe Petit, chez Albin Michel


La gloire l’attendait déjà sur le perron du poste de police. Dans son rapport, l’officier avait écrit : « Petit n’a pas seulement marché sur la corde : il a sauté, il a couru, il a avancé, reculé, comme s’il flottait dans les airs. Il a ri quand il nous a reconnus, il est retourné au milieu de sa corde en courant. Personne ne pourra jamais plus faire quelque chose d’aussi scandaleux. Je suis tellement heureux d’avoir été là pour voir ça… » 

Les moins chanceux – ils sont nombreux – peuvent aujourd’hui étouffer leur frustration de ne pas y avoir assisté en visionnant le documentaire dédié à cet exploit. Le funambule, Man on Wire en anglais, raconte les six années de préparation de cet exploit fomenté dans le secret. Ce documentaire, à mi-chemin entre un film de casse, un comédie burlesque et un drame psychologique a été pré-sélectionné pour le prix du meilleur film documentaire aux Oscars 2009 (l’Oscar lui a été décerné par la suite, ndlr). Son succès depuis sa sortie sur grand écran en 2008 et l’édition toute récente en DVD devraient permettre à Philippe Petit de financer sa prochaine escapade. Après des décennies de préparation, il s’apprête en effet à se promener au-dessus du Grand Canyon. Et, si cela devait ne pas pouvoir se faire, l’alternative serait de marcher dans les airs entre l’opéra de Sydney et Harbour Bridge. Un projet moins complexe en termes de logistique, mais un défi pas moins facile, loin de là.

Regardez la bande-annonce du Funambule, primé avec l’Oscar du meilleur long-métrage documentaire en 2009.

© YouTube // Sunny Side Of The Doc 

Petit n’a pas attendu avant de s’affranchir de tout. Môme, déjà, il prenait un malin plaisir à briser les codes bourgeois. Il se fit virer cinq fois de l’école, trouvait les autres gamins sans intérêt et hostiles ; il disparaissait dans la nature quand bon lui chantait, dormait dans la paille des chevaux et apprenait la magie. Devenu habile, il se mua en pickpocket et exerça son talent sur les profs et les élèves. Il ne s’est fait prendre que cinq fois, pour autant d’exclusions.

Aujourd’hui encore, il assure qu’il peut piquer la cravate ou les lunettes de quelqu’un sans se faire gauler, et il a un principe : toujours rendre à leur propriétaire le portefeuille ou les bijoux qu’il vient de barboter. Artiste de rue, cycliste à une roue, jongleur et illusionniste, Petit a ignoré toutes les règles créées pour pousser loin des zones piétonnes et des places de marché les gens comme lui. 

… son talent pouvait être sa façon d’échapper à l’étroitesse des esprits civilisés, et pourrait même lui apporter la célébrité.

Ce n’est qu’à la fin de l’adolescence qu’il a compris que son talent pouvait être sa façon d’échapper à l’étroitesse des esprits civilisés, et qu’il pourrait même lui apporter la célébrité.

En 1966, Petit avait déjà quitté l’école après avoir refusé de passer ses examens. Ses parents ont signé son émancipation avant ses 17 ans. Il a tout juste 18 ans quand son frère Alain lui donne à compulser un livre dédié à l’artiste de haute voltige Rudolf Omankowsky. « Immédiatement, j’ai compris que je devais apprendre à marcher sur un fil. » Le visage de Petit s’éclaire.

« Tous mes doutes, toutes les heures que j’ai passées à apprendre à dessiner, peindre, voler, jongler, cambrioler, toute mon énergie gaspillée dans les fugues me ramenaient à une cristallisation si simple de l’existence : une ligne. Si simple, si pure, la vie sur une corde raide, où personne ne vous oblige à finir votre assiette. »

Philippe Petit

Vue plongeante depuis le sommet des Twin Towers.

Un an plus tard, Petit remporte un prix du Ministère de la Culture consacré aux funambules, et Omankowsky lui offre un job dans sa troupe, les Diables Blancs. Mais répéter encore et encore la même chorégraphie chaque soir l’ennuie rapidement. « Je ne voulais surtout pas devenir un fonctionnaire de l’acrobatie, mais inventer une nouvelle expression du théâtre aérien. Mon arrogance a vite agacé mes partenaires et j’ai quitté la troupe. »

Man On Wire

Le Funambule a remporté une bonne douzaine de prix. Mais ce qui a le plus réjoui Petit, c’est que le docu a remporté 100 % d’avis positifs de la part des internautes de rottentomatoes.com, faisant l’unanimité parmi les critiques les plus sévères du web, pour un instant de poésie aérienne.

 Un après-midi de 1971, il commet son premier forfait aérien entre les tours de Notre-Dame-de-Paris. Dans la salle d’attente d’un dentiste, après sa sortie de prison, il ouvre un magazine et tombe sur une photo de deux immenses gratte-ciel jumeaux situés à Manhattan…

Philippe Petit ne fait pas son âge. Il a 60 ans (aujourd’hui 66, ndlr) mais en paraît dix de moins. La tignasse rousse qui surplombe son mètre quatre-vingt et sa silhouette massive renforce l’impression de puissance. Bien qu’il vive aux États-Unis depuis un quart de siècle, il n’a rien perdu de son french accent. Il quitte la France pour les États-Unis au début des années 80 lorsqu’il comprend que son art ne serait jamais mieux toléré et compris qu’aux USA. Il a signé 78 performances live, mais ne s’est produit qu’une fois depuis qu’il a acquis une renommée internationale, lorsque, en 1989, pendant les célébrations du bicentenaire de la Révolution française, il a escaladé 700 mètres de fil jusqu’au deuxième étage de la Tour Eiffel.

Quelle est la différence entre un acrobate qui défie l’équilibre à n’importe quelle altitude et sous n’importe quelle météo d’un équilibriste qui dérape au moindre coup de vent ? L’entraînement. Tout au long de ces 42 dernières années, Petit s’est entrainé à la vie sur un fil six à sept heures par jour. Dans son jardin, une corde d’une quinzaine de mètres sur laquelle il affronte toutes les conditions météo. Parfois, il demande au fils des voisins de venir secouer la corde jusqu’à ce qu’il perde l’équilibre, mais ça n’arrive jamais.

« Quand je vois trois oranges, je jongle. Quand je vois deux tours, je tire un câble et je marche dessus. » 
Philippe Petit

« Je ne peux pas tomber, tout simplement parce que je n’y pense jamais, pose l’artiste. Tant que je suis sur la corde, je me sens libre. Le vent devient mon complice. Quand il vient de côté, je m’allonge sur la corde. Quand il vient dans mon dos ou de face, j’avance. Les gens se disent que j’ai des pulsions morbides. C’est insultant. Je ne suis ni un aventurier ni un cascadeur, je suis un artiste. Ce qui signifie que j’ai une pulsion de vie. » 

Un jour, un juge new-yorkais lui a demandé à quoi ça rimait de marcher sur une corde d’une tour à l’autre. À la Cour, il répondra : « Quand je vois trois oranges, je jongle. Quand je vois deux tours, je tire un câble et je marche dessus. »  Depuis son coup d’éclat new-yorkais à l’automne 1974, Petit est devenue une légende folk en Amérique.

Philippe Petit

Depuis son coup d’éclat new-yorkais à l’automne 1974, Petit est devenue une légende folk en Amérique.

Andy Wharhol, Robert de Niro et Woody Allen ? Des potes. Des douzaines de sociétés lui ont offert un pont d’or contre des contrats de promotion. Il a refusé : il déteste le langage des publicitaires. La simplicité de ses arguments et la sympathie qu’il génère avec ses performances ont suffi à éteindre les 14 procédures judiciaires qui ont été menées contre lui, si bien qu’il performe occasionnellement et gratuitement à Central Park. Ce jour d’août 1974, Petit vécut une nouvelle naissance. Depuis, il n’est plus un second rôle ni un illuminé, mais l’homme avec qui la jet set veut s’afficher. 

Pour accéder au rooftop du World Trade Center, Petit s’était mué en espion, falsifiant des cartes d’identité, volant une carte de l’immeuble, recréant l’uniforme qui allait lui permettre de rester anonyme, produisit des photos aériennes des lieux et circulant dans les cages d’ascenseur. Après cet exploit, il ne fut plus nécessaire de faire autant pour tromper l’ennemi : tous les maires et les sociétés priaient en effet Petit de venir exercer son art dans leur ville et entre leurs édifices. 

Philippe Petit

« Les gens se disent que j’ai des pulsions morbides. C’est insultant. Je ne suis pas un aventurier ou un cascadeur, je suis un artiste. Ce qui signifie que j’ai une pulsion de vie. » Philippe Petit

Le succès est-il l’ennemi de la désobéissance civile, au cœur de son art ? « Non. Avant tout, je veux profiter de la chance que j’ai de pouvoir danser dans le ciel. Ce qui a changé, c’est que je peux le faire désormais sans devoir passer quelques nuits en prison par la suite. »

La rencontre se termine dans la grange qu’il a bâtie avec l’aide de ses voisins l’été dernier (2008, ndlr). Il l’appelle « le plus petit théâtre du monde ». Régulièrement, il y convie des enfants à qui il enseigne sa science du jonglage et des tours de cartes, et aussi les astuces des pickpockets. Ce matin, Robert Zemeckis l’a appelé depuis Hollywood. Le réalisateur de Forrest Gump voulait simplement lui dire combien il avait apprécié Le Funambule, et qu’il voudrait de cette histoire vraie faire un film. Avec Tom Hanks pour le premier rôle ? « No way, coupe l’artiste. Je jouerai mon propre rôle, c’est ce que j’ai fait tout au long de ma vie. » 

© YouTube // SonyPicturesFr

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09 2009 The Red Bulletin

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