Misty Copeland

Différente par nature

Texte : Pierre-Henri Camy
Photos : Little Shao

Métisse, toute en formes, une enfance nomade dans les quartiers chauds de Los angeles… Misty Copeland n’est pas destinée à devenir une ballerine. Son acharnement a finalement payé. Voici la star du ballet de New York.

Une danseuse classique dans nos pages ? Nous honorons tous les mois des hommes et femmes hors du commun, et Misty Copeland fait exception dans sa spécialité. Son enfance en Californie a des airs de bohème. Séparée de son père, sa mère, une cheerleader devenue visiteuse médicale, trimballe ses six enfants dans des logements toujours plus petits, pour finalement les installer dans un motel. À 13 ans, Misty se passionne pour la danse classique et montre rapidement un sérieux potentiel. En la séparant des siens pour l’adopter artistiquement, sa professeur de danse contribue à l’avènement de la plus célèbre ballerine afro-américaine. Métisse, toute en formes et muscles, Misty Copeland est, à 32 ans, la soliste star de l’American Ballet Theater de New York. Cette danseuse et athlète unique a rencontré The Red Bulletin à Paris.

THE RED BULLETIN : Bonjour Misty, depuis quand êtes-vous en France ?
MISTY COPELAND : Je ne suis là que pour 24 heures. J’arrive de Washington, j’ai rencontré le Président Obama pour la seconde fois, dans le cadre de son President’s Council of Fitness, Sports & Nutrition.

Comment va Barack ? De quoi avez-vous parlé avec le Président ?
Nous avons discuté de ballet à chaque fois. Hier, il m’a aussi parlé de la publicité de mon sponsor Under Armour, qu’il m’a dit voir tout le temps à la télé, sur ESPN. Il est adorable. Tellement cool, et normal. 

Comme lui, vous êtes une icône du métissage. Qu’a représenté son élection ?
Un envahissement de fierté, de changement. Je me suis sentie représentée de manière extrêmement positive. Il est important pour la jeunesse de se reconnaître dans ses dirigeants.

«Il est important pour la jeunesse de se reconnaître dans ses dirigeants »
Misty Copeland

 Votre couleur de peau « mise à part », en quoi êtes-vous différente des autres ballerines de votre génération ?
Je suis constituée athlétiquement, par nature. Toute jeune déjà, je disposais de muscles, même si je ne m’adonnais à aucune activité sportive, c’était dans mes gènes. C’est pourquoi je me suis adaptée au ballet si aisément. Avec l’âge, ma masse musculaire a augmenté, tout comme ma poitrine, ce qui n’est pas l’idéal pour une ballerine (sourire). Et je suis très petite (rires). Mais quand je me lance sur scène, je pense que je ressemble à une ballerine. C’est une question d’entraînement. Peu importe à quoi ressemble votre corps, il peut s’adapter à la danse classique.

Dans votre autobiographie (A Life in Motion) on lit que votre professeur de danse, Cynthia Bradley, a demandé à votre mère, qui ne voyait pas la danse comme une priorité, d’autoriser votre émancipation légale. Elle vous a « adoptée », accueillie chez elle afin de faciliter votre évolution pointes aux pieds. Vous avez ainsi pu faire un stage au ballet de San Francisco, qui a lancé votre carrière. Vous aviez 15 ans…
Je ne le regrette pas, car ça a construit ma carrière. Ma mère et Cindy faisaient ce qu’elles pensaient le meilleur pour moi. Cindy était désespérée, elle pensait me perdre. Cette gamine, avec son incroyable talent, qui allait peut-être tout arrêter et ne pas vivre ce pour quoi elle était née.

Née pour ça, mais loin d’anticiper les critiques, dues à votre couleur, ou des décisions nuisibles à votre évolution.
Le monde du ballet, en général, est effrayé par le changement, il peut être si étroit d’esprit. Il y a beaucoup de remarques qu’on ne vous dit pas en face, vous apprenez juste que ça a été dit. Les critiques de danse sont les plus durs à faire changer, du fait de leurs idéaux. L’ancienne génération, si enracinée dans la culture du ballet, avec cette vision de ce à quoi devrait ressembler une ballerine.

En 2009, Prince vous téléphone. Il souhaite vous voir danser dans l’une de ses vidéos. Vous dînez chez lui, participez au clip. Il disparaît, et réapparaît pour vous convier sur son Welcome 2 America Tour. C’est ça, la Prince touch ? 
Il est ainsi. Il a toujours besoin de changement. Ne pas stagner le maintient créatif. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme lui. Il m’a poussée à être plus créative. Il vous met à l’aise avec les erreurs, la vulnérabilité, car ainsi on devient un artiste. Être avec lui sur scène est dingue, vous ne savez jamais à quoi vous attendre. Il y a eu certaines fois où il avait oublié sa chorégraphie, et j’ai failli lui envoyer un coup de pied au visage lors d’un concert (rires).

D’autres de vos souvenirs sont beaucoup moins agréables. Gamine, alors que vous vivez chez votre oncle et tante dans un quartier de L.A. dominé par le gang des Crips, un type se fait mitrailler sur votre perron… 
J’avais une douzaine d’années, ce fut effrayant. Je ne me rendais pas compte de la dangerosité de ce quartier, que je voyais comme une communauté plutôt cool. J’en ai pris conscience quand ce gars s’est fait shooter, quand je l’ai vu blessé, en sang.

« J’ai vu des tas de docteurs, certains pensaient que je ne danserais plus jamais »
Misty Copeland

 En quoi ce vécu a-t-il construit la danseuse Misty Copeland ?
Toutes ces expériences, tout ce que j’ai vu, l’environnement dans lequel j’ai grandi, m’ont préparée à une carrière très stressante. D’une certaine manière, j’étais mieux préparée que d’autres filles à affronter les manipulations et la critique.

Votre conseil aux jeunes que l’on dit différents, de la « mauvaise » couleur ? 
Entourez-vous de gens capables de vous soutenir dans les moments de doute. Tous les gosses doivent se dire que leurs rêves sont sans limite, peu importe leur couleur de peau. Il faut pour cela toujours pouvoir compter sur de solides soutiens. 

Quels sont les défis que vos soutiens vous encouragent à affronter ?
Je dois être promue danseuse étoile. Aucune femme noire n’y est encore parvenue, dans aucune compagnie dans le monde. C’est un défi énorme. Le fait que je danse dans Le lac des cygnes est une étape essentielle pour cela. Certaines étoiles ne l’ont jamais dansé.

Comment expliquer aux messieurs qui nous lisent la difficulté de votre art ?
Si je pouvais les convier à un cours de danse classique, ils pourraient se rendre compte à quel point c’est exigeant. Les danseurs hommes ont autant de détente que des joueurs de basket, leurs muscles et leur puissance sont juste dingues. Nous faisons appel à des muscles minuscules dont personne n’a connaissance afin d’être performants, et tenir sur des ballets pendant deux heures. Ce sont des années d’entraînement, au quotidien.

Misty Copeland

Il y a deux ans, vous vous blessez, et c’est votre capacité même à danser qui est remise en question.
Ce fut l’un des moments les plus durs de ma carrière. J’ai eu six fractures « de fatigue », de petites fissures de l’os, sur un tibia, et trois d’entre elles étaient presque de vraies fractures. J’ai vu des tas de docteurs, certains pensaient que je ne pourrai plus jamais danser … J’avais 29 ans, les questions tournoyaient dans ma tête : « Est-ce la fin ? Pourrais-je m’en remettre à ce stade de ma carrière ? Si je suis out trop longtemps, est-ce que j’atteindrai le statut de danseuse étoile ? » 

Qu’est-il finalement arrivé ?
J’ai été opérée. On a vissé une plaque métallique à mon tibia. Et j’ai dû tout réapprendre : marcher, tout ! J’étais de retour sur scène au bout de sept mois. Cela fait deux ans déjà et je ne suis pas encore revenue à 100 % de mes capacités en termes de sauts, alors je « triche » un peu (rires)

Que vous a appris cette renaissance ?
Sans cette expérience, je n’aurais pas approfondi d’autres aspects de ma danse : réévaluer et changer des choses, prendre les bonnes décisions. Peu m’importe que je ne saute plus comme avant, car bien d’autres choses se sont améliorées depuis.

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01 2015 The Red Bulletin

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