Thomas Jolly

Thomas Jolly : « Tout bousculer, bouger les lignes »

Entretien : PH Camy
Photo : Olivier Metzger / Modds

Thomas Jolly vit le théâtre avec une passion qui fédère. Ce metteur en scène et comédien hyper déterminé voit grand, et explose les standards.

Ce jeune homme a mis du rock dans son Shakespeare. En s’attaquant au Henry VI du dramaturge anglais, le Français pense musique et light show à fond. Et embarque son public pour 18 heures de représentation. Honoré d’un Molière en 2015, Thomas Jolly a avancé en s’affranchissant des règles établies, en décloisonnant le théâtre. Peu y ont cru, mais sa fantastique expérience a rassemblé les hommes.


THE RED BULLETIN : Dans sa version intégrale, votre Henry VI de Shakespeare débute à 10 heures du matin pour s’achever à 4 h du matin… Pourquoi se lancer dans un projet aussi monumental ?

THOMAS JOLLY : J’ai monté une compagnie en 2006, liée au théâtre subventionné, donc soutenue par les collectivités et l’État. Après trois créations, je trouvais nos projets trop calibrés et je me sentais enfermé dans les formats attendus par notre statut. J’ai voulu tout bousculer, proposer un objet monstrueux, bouger les lignes. Même si personne, ou presque, n’y croyait alors. 

Vous n’avez pas été soutenu par le milieu du théâtre ?

Après quelques rendez-vous, j’ai senti que je levais une grosse vague de scepticisme. On me disait de laisser tomber. Cela a renforcé ma conviction : je devais le faire. J’avais en moi un désir qu’aucune politique culturelle ou aucun format ne pouvait éteindre, une volonté incommensurable de soulever une montagne. Quand je me lance dans quelque chose, je le mène à bout. Tant pis si l’on ne m’y autorise pas, ou l’on ne m’en donne pas les moyens.

© YouTube // LE TAP

Même à fond, un tel ouvrage ne s’achève pas seul. Qui vous a aidé, finalement ?

Une équipe de 50 personnes, dont 21 acteurs, a mené à bien ce projet unique au monde. Ce monstre qui s’est nourri de nous tous. Les théâtres qui nous ont accueillis ont chamboulé leur rapport à la logistique d’une représentation, et à l’accueil du public. Les techniciens et les acteurs qui ont cru en moi se sont tous remis en question.

À 50 personnes, le challenge était d’autant plus colossal. 

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », tu as déjà entendu ça ? Nous ne savions pas où nous allions, comment faire, si ça plairait… J’ai dû trouver 50 fous comme moi pour cette traversée. Ils m’ont suivi, sans aucune garantie d’arriver au bout, ont surmonté découragement, stress énorme et échecs. Cette expérience a changé ma vie.

« J’ai dû trouver 50 fous comme moi pour cette traversée. Ils m’ont suivi sans aucune garantie d’arriver au bout. »
Thomas Jolly

Le spectateur, lui, pouvait quitter l’aventure au bout de deux heures, si bon lui semblait… vous l’avez conquis ?

Les spectateurs sont venus avec leurs oreillers, leurs thermos de café, et ils sont devenus une communauté éphémère lors des représentations, qui a perduré au-delà du spectacle. Certains sont devenus amis et se voient encore. C’est exceptionnel. Partager un temps de vie, ensemble, c’est l’une des choses importantes que cette aventure a révélées.

Parmi les professionnels du théâtre qui vous ont décerné un Molière se trouvaient forcément certains qui n’avaient pas cru en vous ? 

C’est la preuve que quelque chose a bougé. Tout cela a pris 6 ans, en faisant évoluer notre création, jusqu’à ce monstre de 18 heures… c’est la preuve que nous avons su travailler avec ce « milieu », tel qu’il est fait. C’est notre capacité à naviguer à travers toute la complexité et le maillage d’un cadre institutionnel, pour pouvoir imposer le projet, qui a été honorée par ce Molière.

© YouTube // Culturebox

On sent chez vous l’envie de bousculer un art que vous aimez profondément. On le dit souvent ennuyeux, vous le pensez aussi ?

Le théâtre souffre d’une fausse réputation : élitiste, ennuyeux, bourgeois. Je me bats depuis 10 ans contre cela avec ma compagnie. C’est un art populaire, festif, exigeant, comme le sport ! Quelque chose est mort en lui ces dernières années : la conscience que nous sommes tous vivants au même moment et au même endroit. Son essence même. Si l’on fait revivre cela, alors on peut proposer une solution pour les temps d’angoisse et de repli sur nous-même que nous traversons aujourd’hui.

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04 2016 The Red Bulletin

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